JORDAN BONNARDEL  /  RÉDACTEUR QI BASKET

Nous savons tous aujourd’hui ce qu’est un agent libre sans restrictions en NBA (terme plus largement utilisé dans les autres sphères du sport nord-américain) ; un joueur « libre de tout contrat avec une équipe et qui peut s’engager avec n’importe quelles des équipes capables de lui offrir le contrat demandé (c’est-à-dire en respectant le CAP salarial)  ».

Mais ce que certains savent moins, c’est que cette liberté de s’engager auprès d’une autre équipe après avoir accompli son contrat est un droit qui s’est acquis avec le temps.
Avant 1988 en NBA, en tant que joueur vous pouviez être drafté ou tradé, mais en aucun cas libre de choisir une autre équipe à la fin de votre contrat  (excepté contre une compensation, ce qui transforme cela en trade). Pour résumer : si vous étiez bons et que vous imaginiez votre carrière ailleurs, cela aurait été impossible avant 1988.

Si 1988 est une date si importante, c’est parce que cette année-là a vu arriver le premier «  unrestricted free agent » en NBA. C’est le joueur Tom Chambers qui aura l’honneur d’être le pionnier de la free agency. Joueur des Sonics de Seattle à cette époque, il n’était pas du tout emballé dans l’idée de resigner chez eux au terme de son contrat de 5 ans. Mais avait-il le choix ? Non. Cependant, à l’aide du Syndicat des joueurs NBA, et après de nombreux coups de fil, il obtiendra le droit de s’entretenir avec sa future franchise (les Suns de Phoenix) pour finalement s’engager chez eux, ayant par la même occasion posé la première pierre à l’édifice de la « unrestricted free agency » telle que nous l’a connaissons aujourd’hui.
Depuis les règles ont changées, le système de « free agency » est devenu de plus en plus complexe et comporte beaucoup d’exceptions.

C’est dans cette « free agency » d’aujourd’hui que Kevin Durant, après 9 ans passés chez le Thunder de l’Oklahoma (dont une année chez les Sonics, avant que la franchise déménage), a décidé de rejoindre les Warriors de Golden State. La décision a choqué la ville d’Oklahoma mais aussi plus largement la sphère NBA (que ça soit les fans, le commissaire général de la NBA en passant par des joueurs actifs ou retraités). En effet, en rejoignant cette franchise là, il s’associa tout simplement avec l’équipe qui avait battu la sienne lors des dernières joutes d’avril-juin 2016.
Beaucoup de personnes parlent d’un joueur lâche, fuyant ses responsabilités pour la facilité d’obtenir une bague avec les Golden State Warriors.

Avant lui, plusieurs « scandales » ont eu lieu. Dont les plus récents concernant une même équipe: celle du Heat de Miami.
Tout commence en 2010 lorsque les stars NBA Chris Bosh et LeBron James rejoignent Dwyane Wade en Floride pour former le « Big Three ». Plusieurs sujets gênent : D’une part la réduction des salaires des joueurs pour pouvoir former ce groupe. D’autre part, la communication agressive de LeBron James (The Decision, « Not 1, not 2, not 3… ») qui agaça plus particulièrement le microcosme NBA, l’accusant aussi à cette époque de choisir la facilité, et de ne pas tenir ses promesses envers son ancienne équipe : Cleveland.

Puis, lors de l’intersaison 2012/2013, c’est au tour du joueur le plus prolifique derrière l’arc de l’histoire de rejoindre le Heat. Ce n’est autre que Ray Allen. Il décida alors de quitter les Celtics de Boston (qui s’étaient inclinés face à ce même Heat lors des dernières finales de conférence à l’Est… Rappelant largement le cas Kevin Durant avec OKC et les Warriors) pour atterrir en Floride. Littéralement traité de lâche, de « judas » (référence à son rôle de « Jesus Shuttlesworth » dans le film « He Got Game » de 1998), il rejoint une team (en réduisant lui aussi son salaire) qui sera championne l’année même de sa signature, notamment grâce à son légendaire shoot à 3 points dans le game 6 des finales face aux Spurs de San Antonio qui permit à Miami de rester dans la compétition et de conclure par une victoire finale dans le game 7.

Le bilan de cette réunion de Stars NBA est le suivant : en 4 années, le Heat a atteint 4 fois les finales NBA. Et a gagné 2 titres. Ce qui est une très belle performance, pour laquelle n’importe quelle franchise de la ligue signerait demain. Mais qui souligne néanmoins que réunir des stars dans une même équipe ne garantit en rien à 100% le succès d’un projet. Ici le Heat aura remplit son contrat qu’à 50% « à peine ».

Pour revenir à Kevin Durant, ce dernier rejoint donc une équipe de la Baie de San Francisco championne en 2015, et avec le meilleur bilan de saison régulière de l’histoire en 2016. Ceci dit, la venue de ce dernier implique un changement de plus de 40% de l’effectif des Warriors. Malgré le noyau dur conservé (S.Curry – K.Thompson – D.Green), l’équipe perd de nombreux joueurs importants lors des succès et records précédents. Certes les Warriors ont réunis deux des meilleurs attaquants de l’histoire de la ligue, mais ont perdus un équilibre certains qu’ils avaient construis lors des années précédentes. Comme le Heat 2010, les gens les pensent invincibles, mais l’histoire prouve que le titre NBA est un trophée qu’il faut chercher durement et que rien n’est jamais gagné d’avance dans cette ligue. LeBron James l’a prouvé en perdant avec le Heat deux fois en finales, mais aussi en gagnant contre des Warriors ultra-favoris en 2016 avec ses Cavaliers.

Dans l’émotion générale, il est normal de penser que le choix de tel ou tel bon joueur soit un choix de lâcheté et de facilité, et que cela puisse nuire à l’intérêt ou à la compétition au sein de la ligue. Mais avec le recul, on peut aussi voir ça comme un choix motivé par le désir de compétitivité : le désir de gagner. Car le basket-ball est avant tout un jeu, et que le but de tout jeu n’est pas de participer mais bien de gagner. Et qu’il n’y a rien de mal à choisir la meilleure option possible sur le papier (et j’insiste: uniquement sur le papier) pour pouvoir s’offrir une bague, après avoir accompli 9 ans de contrat avec l’équipe qui vous a drafté.
Enfin, les joueurs en fin de contrat ont le droit depuis 1988 de choisir librement leur équipe à l’intersaison, et cela est une bonne chose premièrement pour l’épanouissement du joueur en lui même, qui doit être maitre de sa propre carrière. Mais aussi parce que c’est ce qui a permit de redistribuer les cartes en NBA durant toutes ces années et de créer de nouvelles légendes et rivalités. Celle du Spurs-Heat n’aurait jamais eu lieu sans la « unrestricted free agency » par exemple.

Pour conclure, aujourd’hui, et ce quelques saisons plus tard -même si certaines critiques persistent – on s’accorde à dire que LeBron James était un joueur extraordinaire et qu’il n’a en rien gagné ses  deux bagues avec facilité avec le Heat, mais au contraire après avoir surmonté énormément d’épreuves. Des épreuves que Ray Allen lui aussi a du affronter. Qui aujourd’hui (après sa retraite récente) viendrait remettre en cause son héritage malgré son choix à la « free agency » de 2012 ? Qui viendrait remettre en cause son titre officieux de « meilleur tireur à 3 points de l’Histoire » ?
Kevin Durant va lui aussi devoir affronter ces épreuves. Rien n’est encore gagné pour lui aussi.
En attendant, respectons son choix. Comme nous devrions respecter le choix de tout free agent. Et ainsi, laissons parler l’Histoire. Elle seule pourra juger sa décision.


Jordan Bonnardel
Rédacteur pour QI BASKET