Adrien @ThereIsAnEnd  / CONTRIBUTEUR

Au-delà du simple effet de mode que d’aucuns pourraient pointer, il faut reconnaître que le basket est un sport qui se prête plutôt bien à l’outil statistique. A la différence des sports collectifs européens (comme le football ou le rugby), le basket est un sport bien plus cadré dans ses dimensions spatiale et temporelle. Les effectifs sont plus restreints, le temps de possession de la balle est limité, les règles de possession de la balle sont contraignantes, les façons de scorer sont plurielles. Tous ces facteurs rendent les actions du basket bien plus quantifiables et nourrissent la réflexion sur la manière la plus adaptée de défendre ou d’attaquer.


Stat or not stat, that is the question ?

Il faut évidemment prendre quelques précautions quant à l’utilisation de la statistique. Plutôt que de céder à un certain fétichisme du chiffre et de l’affubler de toutes les propriétés miraculeuses, on peut réfléchir sur sa nature. En effet, quel que soit le degré de corrélation ou de précision d’un indicateur, ce dernier n’a en soi aucune valeur explicative. Autrement dit, il ne renseigne pas sur la manière dont l’action ou l’agrégat d’actions se sont effectivement déroulés sur le terrain. La statistique n’est donc pas la parade idéale au fameux « regarde les matchs ! », si souvent éprouvé sur les forums ou les chats. Rien ne remplacerait au final le bon scouting à l’ancienne, et de constater de visu la performance d’un joueur ou d’une équipe.

Néanmoins il est relativement facile de contrer à son tour le « regarde les matchs ! ». Rien n’indique après tout que notre interlocuteur ou notre propre personne soient les observateurs les plus attentifs. L’œil ne capte qu’une partie de l’action avec cette tendance naturelle à coller à la balle. Le flot émotionnel (surtout si l’on supporte une des deux équipes), l’adrénaline de la tension, les chants et les cris de la salle, les exclamations des commentateurs, l’apostrophe d’un ami (virtuel ou réel) sur une action qui vient de se dérouler, ou même l’ennui et l’inattention sont autant de brouillages pour nos capacités cognitives et analytiques. Et quand bien même serions-nous les plus fins spectateurs, il nous est humainement impossible de voir tous les matchs. Nous connaissons bien ce réflexe matinal d’aller à la boxscore pour situer en quelques secondes la performance de tel joueur ou de telle équipe. D’ailleurs combien d’amateurs de basket nba ont commencé à se familiariser avec ce sport via la boxcsore du site de L’Equipe et/ou d’un site spécialisé ?

Voilà l’intérêt même de l’outil statistique : il rassemble tout ce que l’œil ne peut pas voir tout en relativisant ce qu’il a vu. Si la statistique n’explique pas, elle illustre à la perfection. En ce sens, elle nous permet de pallier certaines scories du commentaire auquel on s’adonne tous les jours. Face au jugement péremptoire (« x est nul en défense »), à une vision trop psychologisante (« y se chie dessus en fin de match »), au culte du highlight, le chiffre vient tempérer ces ardeurs ordinaires voire invalide les constats erronés (« z ne fait pas gagner son équipe »). La stat est in fine l’arme idéale du parfait sceptique qui aime remettre en cause les modes, les préjugés et finalement questionner sa propre représentation du basket.

En conclusion, il ne faut bien sûr pas opposer la statistique à l’observation, mais bien les considérer comme des approches complémentaires pour affiner son analyse. Les possibilités sont tellement nombreuses aujourd’hui que l’on aurait tort de se priver de l’un ou de l’autre.

Quel est l’intérêt des statistiques avancées ?

Depuis quelques années, les statistiques avancées (ou « analytics » dans la langue de Kupchak) s’invitent dans le débat. Sans remonter au livre de Michael Lewis, Moneyball (qui inspirera le film éponyme) qui traitait de l’expérimentation de cette nouvelle méthode de gestion sportive dans le baseball, il faut constater qu’elles ont pénétré progressivement la sphère du basket. Il ne doit pas exister de franchise en NBA qui n’ait pas engagé son propre analyste dédié. Le corollaire de cette tendance se trouve dans la raréfaction des coachs dit « old school » (au-revoir les Byron Scott et autres Lionel Hollins), et dans l’exacerbation de certaines tendances, comme le 3pts et le jeu rapide. Mike D’Antoni admettait ainsi ne pas avoir recours à de tels outils lorsqu’il dirigeait les Suns, ce qui explique probablement pourquoi ses Rockets poussent les logiques rythmiques et spatiales du « 7 seconds or less » à leur paroxysme, un choix pour l’instant payant. Même les Lakers, longtemps réputés barrière infranchissable, à tort ou raison, quant aux statistiques avancées ont engagé l’été dernier

Jae Kim comme « Basketball data analyst », secondant Yuju Lee, « Director of analytics » lui-même embauché un an auparavant.

Cette passion pour les « analytics » a également germé dans le monde des commentateurs. On exclura les talk-shows mainstream US qui ne favorisent pas forcément l’exercice en imposant des segments courts qui font primer l’opinion tout azimut d’un Stephen A. Smith ou d’un Colin Cowherd à un travail de fond. Encore que la promotion de Mike Kellerman sur First Take après le départ de Skyp Bayless est peut-être le signe d’une inflexion et de l’apparition d’un nouveau personnage médiatique, « le stat geek », donnant le change aux grandes gueules traditionnelles. On notera que la nbasphère française est aussi en phase d’adaptation. L’émission phare de Basketusa, le hoopcast, s’est trouvé en Jérémy Le Bescont un allié des « advanced stats », alors que son prédécesseur Thomas Dufant se contentait des statistiques brutes et qu’Erwan Abautret les méprisait ouvertement. Signe de cette popularité, Dunk Hebdo, un site nba animé par des amateurs, vient d’inaugurer une rubrique dédiée, sous la férule du sympathique et minutieux Thomas. Pour revenir à une communauté avec laquelle je suis familier, on constatera que trois des plus éminents chroniqueurs des Lakers, Harrison Faigen (de Silver Screen&Roll), Darius Soriano (de Forum Blue&Gold) et Pete Zayas (aka Laker Film Room sur Youtube), intègrent régulièrement des chiffres venant tout droit des « analytics » dans leurs articles et commentaires. Comme on ne les suspectera pas de ne « pas regarder les matchs », ceci montre bien tout l’intérêt heuristique d’une démarche complémentaire.

Quel est l’apport des statistiques avancées ? Techniquement la boxscore renseigne toutes les données nécessaires aux statisticiens d’élite (si l’on s’en tient aux indicateurs construits à partir de la production des joueurs, sans intégrer une dimension spatiale qui vient complexifier la démarche). Mais en les cumulant, multipliant, additionnant, soustrayant, combinant, divisant, il s’agit de venir relativiser ou remettre en perspective de simples données brutes. En quelque sorte les indicateurs viennent raconter une nouvelle histoire selon l’équation retenue. Par exemple, l’offensive rating (off rtg) vient réintroduire une notion de rythme en ramenant le total de points inscrits au nombre de possessions jouées. Ou encore, le True Shooting Percentage (TS%) cumule tir à deux points, à trois points et les lancers-francs pour rendre compte plus fidèlement de la production offensive globale d’un joueur. Evidemment, plus compliquée est l’équation, plus précise ou spécifique devient sa narration (je pense notamment aux méthodes de calculs plus poussées comme le Win Shares ou le Value Over Replacement Player). L’idée ou la démarche reste la même : les données brutes sont trompeuses, voire ne renseignent pas tellement sur l’impact (positif et négatif) d’un joueur pour son équipe. Si l’on devait se fier au nombre de contres ou d’interceptions pour mesurer la force défensive d’un joueur, on conclurait que Pau Gasol est un meilleur intimidateur qu’Andrew Bogut, ou que Jordan Clarkson est un meilleur défenseur que Marcus Smart, ce qui soulèverait inévitablement des haut-le-cœur chez certains.

En définitive, il ne faut pas avoir peur d’à nouveau déconstruire ses représentations et de se frotter à ces nouveaux outils. Là encore, god bless the internet, des sites accessibles et intuitifs vous permettent de vous amuser avec les chiffres : nba, basketball-reference, nylon calculus, team rankings. Rien ne vous empêche ensuite d’approfondir la réflexion auprès d’experts qui vont plus loin comme ont pu le faire basketball analytics ou vantage sports. Fans de basketball, c’est tout un monde qui ne demande qu’à être exploré.