JÉRÉMY PEGLION  /  FONDATEUR QI BASKET

La NBA sait nous conter des histoires. Le plus souvent, elles racontent les aventures de joueurs qui entreront dans la légende, géants statistiques qui se feront une place au panthéon de leur sport, à grands coup de trophées, de distinctions individuelles, et pour les plus dominants d’entre eux, un ou une poignée de titres.

La conquête de la bague, restera probablement le sujet de prédilection de toute personne qui voudra vous faire frissonner en écrivant des lignes, parce que plus d’une décennie après sa dernière retraite, on raconte toujours des anecdotes sur la légende de Michael Jordan. L’homme aux 6 bagues, lui, l’invaincu en finale. Pourtant, pour une carrière NBA d’exception, il y en a une centaine d’autres, moins glorieuses, mais tout aussi primordiale au spectacle. Et parmi cette flopée de talents qui tomberont dans l’oubli, il y a tout un tas d’histoires qui méritent d’être racontées, de faits d’armes marquants et de destins hors du commun.

Voici, une série d’articles, sur ces hommes de l’ombre, aux parcours dont au fond, nous rêverions aussi.

Pendant que certains joueurs héritent de la lumière pour se construire, Chris Andersen a connu un chemin différent. Pas de palace pour repère, pas une vie dédiée à sa passion dans le luxe d’une résidence ou d’une riche villa. Andersen, ou comme on le surnommera plus tard, le Birdman, est né en 1978. Second d’une famille de trois enfants, sa vie prendra un tournant nébuleux dès son jeune âge, lorsqu’à 4 ans, à peine débarqué avec sa famille dans le Texas pour y embrasser une nouvelle vie, le père, Claus Andersen, va s’enfuir par la petite porte – désertant. En partant, il enlise sa famille dans des méandres qui vont bercer la jeunesse de Chris, ses frères et sa mère. Outre le manque paternel, et le vide incommensurable qu’il laissera, la petite famille va connaître la misère, coincée dans une maison inachevée, désormais dépendants du voisinage et du soutien du frères de Linda Holubec, mère esseulée, enchaînant les boulots de serveuse pour tenter de subvenir aux besoins familiaux. Une course épuisante, qui lie définitivement les liens de la famille Andersen, mais la plonge aussi dans l’œil du cyclone de cette Amérique poisseuse, triste, et dépourvue de soutien.

Alors que la famille s’enfonce lentement dans les dettes, la société décide de sortir les enfants de cette situation, les envoyant dans un foyer dans lequel il passera, accompagné de ses 2 frères, 3 longues années. Dans ce contexte, il essaie de se construire. Une construction marquée par le manque de repère, mais qui ne le prive pas des inquiétudes plus courantes pour un enfant né d’une famille incapable d’assumer le coût d’une éducation à la sortie du lycée. Chris n’a rien d’un élève modèle, et aucune bourse ne lui sera offerte pour aller à l’université. Pourtant, dès ses années « high school »une porte s’ouvre à lui. Déjà doté d’un physique impressionnant, il est approché par le coach de son lycée, qui lui offre sur un plateau une place dans son équipe, et, par la même occasion, une lueur dans la nuit. S’il arrive à obtenir le niveau qu’il croit déceler chez lui, il pourrait se voir offrir une bourse d’étude. De quoi aller à l’université, et qui sait, une chance de se sortir de la misère qui lui tend les bras. Il saisit l’offre et ne déçoit pas. Doté d’une verticalité et d’une mobilité hors norme pour quelqu’un de sa taille, il attire l’attention des facs des alentours. Sur le papier, tout lui semble désormais ouvert lorsque l’université d’Houston lui offre une place. Une opportunité que des notes déplorables lui enlève, l’obligeant à s’orienter vers le plus modeste « Blinn College ». Ce cadre moins prestigieux reste un luxe que sa famille n’aurait pu lui offrir sans la balle orange, mais qui va vite le lasser. Une fois de plus, le monde scolaire n’est pas le sien, et Andersen décide de s’orienter vers la vie professionnelle, après une année NCAA dont il sortira meilleur contreur du pays.

Si le futur Birdman envisage de quitter le système éducatif, ce n’est pour nul autre raison qu’il décide d’embrasser une carrière de basketteur. Une carrière qu’il envisage évidemment en NBA, qui lui permettra de goûter à une vie pour lui et sa famille, que rien d’autre au monde ne pourrait leur donner. Un choix précipité qui ne sera pas sans négligences. Alors âgé de 20 ans, et dénué d’un entourage solide, il se déclare prêt pour la NBA. Toutefois, se déclarer prêt n’est pas suffisant et il rate une information capitale, il faut bien postuler pour pouvoir être sélectionné par une franchise, à la draft NBA.

Une erreur qui peut faire sourire, mais va plonger la vie de ce dernier dans une longue errance, faisant de lui un basketteur itinérant, à la recherche de lumière pour exister aux yeux d’une ligue dont il s’est privé tout seul. Une situation d’autant plus catastrophique que la situation financière de sa famille n’est s’est pas améliorée. Il entre alors dans une période nomade, enchaînant les matchs d’exhibition de ligues semi-professionnelles à travers le globe, sous les yeux d’une mère qui le suit à travers ces matchs sans enjeux, dans les mornes ambiances de stades aux gradins clairsemés. Durant ces 2 années instables, il revient dans le Texas, avant de partir en Chine, de réapparaître au Mexique, pour se refaire un chemin dans des ligues américaines mineures. Des déplacements intenses, souvent brefs, dans lesquels Chris joue peu, le plus souvent dans un rôle de bouche-trou dans lequel il enregistre des statistiques faméliques compte tenu de ses qualités.

Débutée en 1999, cette période prend fin lorsque Chris obtient sa place pour la summer league de 2001 avec Cleveland. Après quelques performances satisfaisantes, la grande ligue dont il a perdu le ticket semble lui tendre la main, lorsque les Phoenix Suns lui offrent un contrat. Mais le chemin n’est pas encore terminé, il faut désormais jouer pour eux, prouver qu’il a sa place. Raté ! Chris est coupé avant le début de la saison et dit adieu aux précieux dollars promis par un contrat non garanti. Mais il n’a pas le temps de s’apitoyer sur son sort, pas alors qu’il est plus près que jamais d’y arriver ! Il s’engage alors avec les FayetteVille Patriots, équipe de D-League, qui fait office de ligue de développement pour la NBA. Toutefois, comme susmentionné, nous sommes en 2001, et à cette époque, aucun joueur passé par cette ligue de développement n’a encore obtenu une place dans la grande ligue. C’est le moment que le sort choisit pour arrêter de se rire des espoirs de la famille Andersen, quand, après seulement 2 matchs pour sa nouvelle équipe, ce dernier reçoit une offre des Denver Nuggets.

Cette fois, c’est bon, Chris est enfin dans un effectif NBA. De quoi toucher des émoluments à la hauteur de ses qualités, et ses qualités, la ligue ne va pas tarder à les connaître. Il ne rate pas le coche pour sa 2eme chance, et s’impose rapidement comme un des joueurs les plus prolifiques de la ligue aux rebonds et aux contres, sur un temps de jeu réduit. Sa verticalité, son sens du spectacle, lui valent le surnom de « Birdman », imaginé en raison de ses longs bras et de sa gestuelle particulière lorsqu’il s’agit d’envoyer un ballon dans les tribunes.

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Dans les rocheuses, Chris va jouer 3 ans, ne dépassant jamais le statut de role player, enregistrant un maximum de 15min/match pour sa seconde saison. Pourtant, spectaculaire, il se fait déjà un nom et devient vite une figure appréciée de la ligue en raison de sa personnalité atypique. A cette époque, sa personnalité n’est pas mise en exergue par une apparence physique excentrique car avant de l’afficher, il doit encore passer par un chemin tortueux qui l’aidera dans sa quête future.

Pour sa 4eme saison, il quitte Denver pour s’installer en Nouvelle-Orléans, chez les Hornets, avec qui il paraphe un contrat de 5,1M sur les 2 années qu’il passera avec eux. Enfin titulaire d’un salaire lui permettant, de vivre chichement, il achète une maison à sa mère, et acquiert une villa sur les côtes de la Louisianne, où il aménage avec sa fiancé et future femme. Tout va bien dans le meilleur des mondes pour Andersen, qui touche au rêve NBA, tout en bénéficiant d’une véritable aura pour un role player. Une aura qui lui vaut notamment une présence au dunk contest, nouvelle preuve s’il en est que le personnage s’affirme de manière croissante dans le paysage des fans.

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Après une première saison solide sous ses nouvelles couleurs (7,7 pts, 6,2 rbds, 1,5 ctr) en seulement 21 minutes de temps de jeu, il aborde sa cinquième saison avec l’intention de confirmer son statut et prendre un rôle clé dans sa franchise. Cette saison, il va jouer 32 matchs, pour des statistiques relativement semblables. Pourtant, l’enthousiasme de l’exercice 2005, laisse place à une période plus compliquée sur le plan personnel. Tout d’abord, il a quitté Denver, qui avait été un véritable refuge pour lui, dans lequel il s’était construit. Loin de ses racines, son comportement change et sa fiancé met fin à leurs engagements. Touché, il se renferme, et les choses ne s’arrangent pas lorsque sa villa est balayée par l’ouragan Katrina durant l’été 2005. Si le Birdman continue à assurer le spectacle, Chris, lui, cherche à distancer ses démons. Malgré le luxe que lui offre son statut de joueur NBA, malgré l’accomplissement que lui offre son image, l’enchaînement de ces chocs personnels, le délitement de la vie qu’il semblait mettre en place est trop dur à supporter. Comme exutoire à ce mal-être croissant, il trouve la drogue. Chris a beau faire illusion sur les terrains, il ne peut mentir à un contrôle inopiné. Le voilà frappé d’un nouveau drame, celui de la perte de son statut de joueur de basket professionnel. La ligue, ne dira pas laquelle, et il refusera à jamais de prononcer le nom de celle-ci, mais en janvier 2006, la NBA statut après un contrôle positif à une drogue dite « dure », bannie par le règlement (incluant cocaïne, héroïne et méthamphétamine).

La sentence tombe sur le joueur des Hornets, une sanction qui fait office d’exemple : 2 ans loin des parquets. 730 jours pour l’humain, une éternité pour le sportif professionnel, qui sent qu’il a fait une erreur incommensurable. Une erreur qu’il perçoit aussi comme une atteinte à tout ce qu’il a fait pour en arriver là, pour s’offrir une vie meilleure, à lui et à sa famille. Pris en main par un ami avocat, il décide de retourner à Denver, où il devient coach de basket d’une jeune équipe. Dans ce même temps, il met tout en œuvre pour regagner la confiance des dirigeants : 1 mois en cure, suivi sanguin hebdomadaire, et workouts réguliers pour conserver ses qualités physiques. Il entre dans une lutte contre le temps, mais aussi contre l’oubli. Loin des strass, loin de l’engrenage médiatique, il réussit à se reconstruire – peu importe la patience qu’il faudra, il a déjà connu 2 ans de galère, et il les affronte sans ciller, retiré dans les Rocheuses. Enfin, en Janvier 2008, il obtient gain de cause. La NBA lui accorde le droit d’y revenir en tant qu’athlète, et il re-signe avec les Hornets en mars 2008, décidé à reprendre sa carrière là où il l’a sabordée. Il ne joue que 5 matchs, mais savoure la première étape de son retour.

Pour retrouver sa place, il décide de retourner en ses terres, chez les Nuggets qui l’ont vu débuter. Si le vestiaire peut inquiéter, surtout connaissant le passif récent d’Andersen, il est persuadé que c’est le parfait environnement pour revenir. En dépit d’un effectif connu pour ses turbulences, et ses caractères forts, voire fantasques (Carmelo Anthony, Kenyon Martin, J.R Smith), il paraphe un contrat d’un an avec la franchise durant l’été 2008.

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Et quel retour ! Alors que son apparence devient de plus en plus reconnaissable sur les parquets, il signe une saison fracassante, symbolisée par une seconde place au classement des contreurs, en seulement 20 minutes par match. Au sein d’une équipe galvanisée par par l’arrivée de Chauncey Billups, les Nuggets se hisseront jusqu’en finale de conférence, où ils tomberont 4-2 contre les futurs champions de Los Angeles. Dans cette épopée, Andersen apporte un écot certains, lui qui est devenu une force de dissuasion massive dans les raquettes, en doublure de Néné Hilario.

Le joueur et la franchise savourent. Lui, car il a évité cette sentence cruelle, ce « Je te l’avais dit », son club, car ils ont réussi un pari gagnant, notamment pour l’homme qui a validé sa présence dans le roster.

« Quand l’équipe a manifesté son intérêt, je suis resté plusieurs jours avec lui. Je ne suis pas un expert en drogue, ni en cure de desintox. Mais après l’avoir écouté parler sans cesse pendant 2 jours, après l’avoir observé, j’aurais parié sans le moindre doute sur Chris Andersen » – Racontait George Karl, coach des Nuggets.

Au terme de cette campagne historique pour la franchise, le pivot désormais âgé de 30 ans, se voit offrir un bail de 5 ans dans le Colorado, qu’il s’empresse de signer.

Après cette exercice 2008-2009, la franchise n’arrive plus à retrouver les sommets en post-saison, mais reste une place forte à l’ouest derrière le duo Billups-Anthony. Et le Birdman ne connaît pas la crise sur le plan individuel. Il a chassé ses démons, et démontre une régularité certaine dans son rôle de pile électrique en sortie de banc. Bien qu’il ne prenne pas une place croissante, il savoure sa nouvelle situation, celle de sportif professionnel. Il met définitivement sa famille et lui-même à l’abris, et fait partie d’une tranche de personne rare : celles qui vivent de leur passion, et goûtent quotidiennement à leur rêve de gosse. Toutefois, la NBA est un business, et en dépit de son attache sincère et réciproque pour le Colorado, la franchise décide de se passer de ses services en 2012. Dans la reconstruction qui suit le départ de Carmelo Anthony, star de l’équipe, le salaire du vétéran est trop important, et le club décide de le couper pour éviter de payer la « luxury tax ».

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Si ce retournement bouleverse le joueur, attaché à sa vie, elle va lui offrir une nouvelle opportunité, celle de connaître le succès sur le plan collectif. La rupture contractuelle de Denver lui assure de toucher son salaire, et il s’engage avec le Miami Heat qui sort d’une finale gagnée face à OKC. Il rejoint le « Big Three » de Floride, mené par un certain LeBron James. Il débarque au Heat en Janvier 2013, et son apport est immédiat dans une équipe dominante, mais en manque de taille sous le cercle. Il participe à la série de 27 victoires de la franchise et une fois de plus, est rapidement adopté par les fans qui en font une de leur figure favorite. Ses contres et sa présence hyperactive apportent indubitablement une nouvelle dimension à l’équipe du King.

Cette impression se confirme durant la post-saison, au sein d’une équipe de Miami venue pour défendre son titre. Outre son énergie en défense, il apporte offensivement, enchaînant un 15-15 au tir historique durant les 5 premiers matchs des finales de conférence contre les Pacers d’Indiana, dont un 7/7 qui installe un record de franchise durant la première rencontre. Dans une série accrochée, où le géant Roy Hibbert pose des problèmes au Heat, la présence dissuasive d’Andersen s’avère précieuse, et permet à Miami de s’imposer au terme d’une série étouffante en 7 matchs. Le Heat qui semblait invincible montre ses faiblesses, et doit encore gravir la marche de San Antonio pour s’adjuger le Graal. Dans une série impressionnante tactiquement, Chris a encore du travail, opposé à des intérieurs de qualité, il doit défendre par séquence sur Tiago Splitter, et surtout, Tim Duncan. Un travail à nouveau accompli à merveille, qui aidera les LeBron James, D-Wade et Chris Bosh à réaliser le doublé, au terme d’une série intense, arrachée au meilleur des 7 matchs. De paria en 2008, Andersen est champion NBA 5 ans plus tard. Une formidable revanche qu’il savoure pleinement dans un environnement sain et compétitif.

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Désormais âgé de 36 ans, Chris semble toujours au dessus du lot athlétiquement, et il continue au sein de sa nouvelle équipe pour participer à un « threepeat » historique. L’ambition est présente, et la franchise continue de maîtriser durant la saison, malgré la contestation certaine de son leadership à l’Est, par les Pacers d’Indiana. En dépit de l’avènement de ce nouveau rival, Miami domine les Playoffs, et s’ouvre un chemin vers les finales sans trembler. Pour l’occasion, Andersen retrouve ses adversaires de San Antonio dans la raquette, pour une revanche sanglante. Malheureusement pour la bande de James et consort, l’équipe semble émoussée, et les Spurs, bien mieux préparés pour cet affrontement. En dépit de premières rencontres accrochées, le Heat explose complètement, et s’incline 1-4 contre les champions de l’Ouest.

La domination de Miami semble arriver à son terme, et avec cette défaite, le trio explose lorsque James décide de retourner à Cleveland. Avec cette décision, la compétitivité de l’équipe est mise à mal, et si Andersen reste pour les 2 saisons suivantes, l’équipe arrive en fin de cycle, à l’image de la carrière du Birdman qui entre dans son crépuscule. Malgré un apport encore solide, il est échangé aux Grizzlies en 2016. Décidé à mener un baroud d’honneur, il s’engage avec les champions en titre, les Cavaliers d’un certain LeBron James dans le courant de l’été dernier. Malheureusement, il est coupé après une rupture des ligaments croisés, qui pourrait bien marquer une sombre fin, à la carrière d’un personnage haut-en-couleur de la ligue.

Pour autant, peu importe le dénouement final, la route du champion NBA 2013, a tout l’air d’une success story. De celle qu’on raconte à des générations de jeunes à qui les portes de la société semblent fermées, mais qui, par leur talent, par leur abnégation réussissent à connaître un destin tout autre. Son itinéraire est d’autant plus grand qu’il n’a rien de ces histoire lisses, sans reliefs – parce que Chris, et son alter-égo, Birdman, ont connu les hauts et les bas, les vicissitudes de la vie, et à l’image de héros de roman, a su en triompher pour vivre son rêve.