Il y a quelques semaines, je décidais de nuancer le choix de Kevin Durant de joindre les Warriors il y a un an. Si quelque chose devait être retenu de ce papier, c’est bien la dimension humaine de cette décision. Le choix d’un homme. Au vu des « événements » récents, il m’a donc semblé important de revenir sur ce point précis.

Petit rappel des faits: le 18 septembre, KD est attaqué une énième fois sur son compte Twitter. Plus d’un an après le tremblement, la question est toujours plus ou moins la même. En substance, ça donne: « Dis moi Kevin, est-ce que tu serais pas allé gratter une bague facile? ». Une interpellation parmi tant d’autres chaque jour, en somme. Pas cette fois. Dans les minutes qui suivent, une réponse, puis deux viennent défendre le joueur. Et mettre en cause le coach du Thunder Billy Donovan ainsi que la pauvreté de l’effectif d’OKC. Le contenu laisse penser qu’il s’agit d’un ardent fan de l’ailier. Et pourtant, ces deux tweets proviennent du compte officiel de Kevin Durant lui-même. Son plan machiavélique apparaît alors aux yeux du monde.

Depuis des mois, KD utilise des faux comptes pour se défendre sur les réseaux sociaux. Les tweets sont bien évidemment retirés immédiatement, mais le mal est fait. Le lendemain, conférence de presse exceptionnelle. Excuses et vaines tentatives de s’expliquer sont au programme de la star, et sa réputation s’effondre encore un peu plus. Le surlendemain, comme par hasard, révélation d’un échange entre le joueur et son agent quelques jours après sa signature aux Warriors, dans lequel il regrette son choix et exprime son désespoir, ne supportant pas les critiques et réactions hostiles à son égard. Surprenant? Oui et non.

Le but de ce papier n’est pas de juger l’acte en lui-même, que l’on peut assimiler à l’attitude d’un ado persécuté qui se défend dans l’ombre d’un pseudo Twitter. Non, le sujet est plutôt de s’interroger, à froid, sur ces derniers mois proposés par KD, et notamment le paradoxe qu’il démontre. Itinéraire d’un enfant perdu dans ses propres choix.

Car si au moment de sa décision, KD est apparu faible aux yeux de beaucoup en tant que compétiteur, personne ne pouvait lui reprocher de ne pas assumer son choix. Si l’on sentait un certain malaise lors des questions des journalistes, notamment sur sa relation avec Westbrook, KD semblait en paix avec sa décision. La saison qui suivit le confirmait, en apparence.

 

L’élève à part

Mais remontons dans le temps, lorsque KD a a commencé à jouer les caïds aux côtés de Russell. L’un était plutôt crédible, l’autre pas du tout. On vous laisse deviner lequel. Et finalement, cette tendance à jouer un personnage qui n’est pas le sien a toujours plus ou moins existé chez Durant. Au-delà du basketteur d’exception, les fans ont souvent vu en lui un joueur fragile mentalement et peu charismatique. Or, toutes les superstars affichent de vraies personnalités. LeBron James est toujours resté droit face à ses choix, ses erreurs, et a même fait de nets progrès dans sa communication souvent décriée. Steph Curry ne joue pas les caïds, et garde son image d’enfant qui s’amuse sur les parquets. Même Kawhi Leonard, par sa discrétion et son côté assassin silencieux, plait à beaucoup de fans – et divise aussi. Mais lui ne cherche pas à se faire passer pour un autre, et reste crédible. Les exemples sont nombreux, et seul KD fait figure d’exception parmi les superstars NBA.

Ainsi, sa décision de rejoindre les Warriors, dans le contexte que l’on connait, est totalement sensée. Sortir de sa zone de confort pour en rejoindre une plus confortable encore, un effectif déjà fourni en grandes gueules, stars et leaders charismatiques, Durant a tout pour être protégé comme il en a besoin. Mais il fallait bien une contrepartie à tout ça. Car dans ce contexte, c’est son propre trade que KD a effectué. Sauf que dans ce cas, la contrepartie était morale, et même sociale. Le confort sportif contre la réputation écorchée. Il a choisi de signer ce contrat en âme et conscience, en bouleversant les codes NBA et en affichant son manque de compétitivité. Décision assumée? On le pensait, jusqu’à la semaine passée. A travers des déclarations discrètes et une position claire, l’ailier faisait passer un message : « j’ai fait un choix, et je ne le regrette pas, quoique vous pensiez ». Pourtant, les « événements » et les révélations récentes montrent le contraire. Malgré un cadre sportif idéal, un titre NBA tant désiré, et de très grandes performances, l’homme n’est toujours pas en paix avec son choix. Même après un shoot décisif dans la conquête de cette bague ardemment désirée.

 

Qui cultive son propre paradoxe

Et c’est finalement ce paradoxe entre le basketteur de génie et l’homme fragile qui interroge. Comment est-ce qu’un des meilleurs joueurs NBA, icône sportive et marketing, peut-il se rabaisser à répondre à ses détracteurs sous une fausse identité ? Comment a-t-il pu faire le choix de rejoindre les Warriors, se sachant incapable de supporter les critiques? – il ne pouvait nier les réactions à venir. Peut-être pensait-il qu’il parviendrait à les affronter. Jusque dans ces choix, Kevin Durant est paradoxal. Rallier Golden State est un aveu de faiblesse – et de force à la fois – qui l’a fragilisé encore plus. Faiblesse sur le plan de la compétition et de la volonté, force dans sa décision d’affronter les réactions hostiles. Le bilan ? Un joueur titré mais toujours plus torturé. Comment un homme au mental si fragile a-t-il pu atteindre un tel niveau de performance et de domination dans son sport ? La seule réponse envisageable, c’est celle du parquet. Le seul endroit sûr pour KD, son unique zone de confort. Certains argueront qu’il a failli lors des finales de conférence face aux Warriors. Ils n’auront pas tort car sur le plan mental, c’est le leader qui a lâché son équipe. D’un point de vue purement technique, d’autres superstars ont connu ces moments. Curry en 2016 également, ou LeBron lors des Finals 2011, pour ne citer que les meilleurs joueurs actuels. Mais finalement, c’est bien sur le terrain que KD s’exprime le mieux.

 

Alors Kevin, je m’adresse à toi directement, et te fait cette demande solennelle : arrête les réseaux sociaux pour un moment, ne te pointe plus devant un micro ou une caméra – sans micro à la limite – si ce n’est pour parler du temps qu’il fait.  Ne te fais remarquer que sur les parquets, et fais moi seulement voir le fabuleux joueur que tu es. Tu n’es pas de ceux qui rassemblent et qui emmènent les autres avec eux. Tu avais regagné le respect de quelques uns lors des Finals par ton talent inouï, et quelques semaines plus tard tu t’es débrouillé pour perdre jusqu’au soutien de ceux qui te défendaient encore. Alors s’il te plaît Kevin, prends la balle orange entre les mains, et fais vibrer les fans. Et plus nos téléphones pour nous faire lire tes conneries.