Depuis sa prise de fonction en 2014 Adam Silver a fait de la lutte contre le tanking son cheval de bataille. Recalé la même année lors de sa première tentative de réforme, le patron de la NBA est revenu à la charge cet été, obtenant gain de cause lorsque les propriétaires ont validé sa proposition le 28 septembre dernier. Le nouveau format sera utilisé pour la draft 2019.

Un changement nécessaire ?

Le tanking a toujours plus ou moins fait partie de la ligue. C’est un procédé inhérent au fonctionnement de celle-ci : à partir du moment où la NBA souhaite utiliser la draft des joueurs universitaires comme moyen pour rééquilibrer le talent et ainsi donner l’impression que toute équipe peut, à un moment ou un autre, avoir une chance de devenir la meilleure – les dérives sont inévitables.

Si le tanking se limitait jusque là à une petite nuisance qui ne dérangeait personne (au contraire même il renforçait le mythe du rêve américain) la dynamique s’est brusquement accélérée lors de la prise de pouvoir à Philadelphie de Sam Hinkie lors de l’été 2013. Le General Manager a joué le jeu à fond : si la meilleure façon d’attirer le talent est de perdre, Philadephie allait le faire, et pas qu’un peu !

Le résultat fut sans appel : 47 victoires en 3 saisons, le pire bilan (10 victoires, 72 défaites en 2015-2016) et la pire série de défaites de l’histoire de la ligue (28 à cheval sur les saisons 2014-2015 et 2015-2016) : la ligue se devait d’intervenir. La nomination de Jerry Colangelo à la tête des opérations basket pour évincer Hinkie eut l’effet escompté puisque celui-ci démissionna quelques semaines plus tard.

Pourtant son héritage perdure.

Tout d’abord Sam Hinkie est devenu un véritable héros pour les fans de la franchise qui ne jurent que par l’ancien slogan du GM: un « trust the process » (faites confiance au processus ou croyez en la méthode) entonné par les fans à chaque match des Sixers; ensuite par son utilisation de la flexibilité que peut offrir la convention collective notamment sur la structure des contrats.

Enfin sa stratégie a confronté la NBA aux limites de son système, poussant Silver (qui a pris ses fonctions en même temps) à vouloir accélérer sa réforme. Néanmoins le tanking a existé avant Sam Hinkie et perdure après le départ du dirigeant.

L’an passé les Lakers et les Suns s’étaient livrés à un vrai duel au sommet (des basfonds certes mais quel duel !) en mettant leurs meilleurs joueurs au repos dans l’espoir de terminer avec le pire bilan de la NBA. Pour ce faire les Suns n’avaient pas hésité à envoyer en tribune Eric Bledsoe, pourtant en pleine possession de ses moyens, pendant 2 mois !

De la même manière la saison régulière s’était achevée sur une parodie de basket entre New York et Philadelphie dont le mot d’ordre « malheur aux vainqueurs » voulait tout dire. Une victoire allait coûter aux New-Yorkais une position lors de la draft pendant que les Sixers « consolidaient » le 4ème pire bilan de la ligue grâce à la victoire du Magic d’Orlando face à Détroit.

Une victoire peut changer le futur d’une franchise, comment blâmer les dirigeants qui tankent alors que la NBA, via la lottery, les incite à le faire ?

La proposition de réforme d’Adam Silver devait changer cela.

 

Quelle réforme ?

Chances de la lottery 2019 (les précédentes)

choix n°1 (%)

Top 3 (%)

Top 5 (%)

Equipe 1

14.0 (25.0)

40 (64)

100 (100)

Equipe 2

14.0 (19,9)

40 (56)

80 (100)

Equipe 3

14,0 (15,6)

40 (47)

67 (96)

Equipe 4

12,5 (11,9)

37 (38)

55 (83)

Equipe 5

10,5 (8,8)

32 (29)

44 (55)

Equipe 6

9,0 (6,3)

28 (22)

37 (22)

Equipe 7

7,5 (4,3)

23 (15)

32 (15)

Equipe 8

6,0 (2,8)

19 (10)

26 (10)

Equipe 9

4,5 (1,7)

15 (6)

20 (6)

Equipe 10

3,0 (1,1)

10 (4)

14 (4)

Equipe 11

2,0 (0,8)

7 (3)

9 (3)

Equipe 12

1,5 (0,7)

5 (3)

7 (3)

Equipe 13

1,0 (0,6)

3 (2)

5 (2)

Equipe 14

0,5 (0,5)

2 (2)

2 (2)

Objectif numéro 1 : réduire l’avantage du pire bilan sur les autres équipes.

Jugez plutôt : l’équipe ayant le pire bilan n’a plus que 14% d’obtenir le premier choix (contre 25% auparavant) soit la même cote que les deux autres plus mauvaises équipes. En clair l’avantage de terminer avec le pire bilan diminue grandement.

Objectif numéro 2 : réduire l’avantage que les 3 pires bilans de la saison régulière avaient sur le reste des mauvais élèves dans l’optique de réduire l’incitation au tanking de masse.

Si la plus mauvaise équipe a 14% de chance de terminer avec le premier choix elle a seulement 40% de chance de choisir dans le top 3 et donc 60% de chance d’en être éjecté ce qui est considérable.

 

Une réponse … hors sujet ?

Soucieux de voir son produit perdre sa valeur après février la NBA en a eu assez de voir les équipes mettre leurs meilleurs éléments au repos pour grimper lors de la lottery ; en aplanissant les chances d’intégrer le top 3 Silver espère que les équipes auront moins de raisons de perdre et donc de se passer de leurs joueurs.

Néanmoins ce que certains appellent tanking d’autres l’appellent formation. Nombreuses sont les franchises qui justifient leur stratégie en faisant jouer tous leurs jeunes joueurs. L’exemple des Nets de Brooklyn est à ce niveau très révélateur : privés de leur choix de draft depuis 3 saisons maintenant les Nets n’avaient aucune raison de perdre. Pourtant ils ont terminé la saison sans leur meilleur joueur, Brook Lopez, qui était pourtant parfaitement apte à jouer. L’objectif était simple : faire jouer les jeunes et éviter une blessure afin que la valeur de leur meilleur joueur ne baisse pas.

Au final Sean Marks aura réussi à utiliser cette valeur là pour récupérer un talent digne d’un deuxième choix de draft (D’Angelo Russell). Un trade impossible à réaliser en cas de blessure de Lopez lors d’un match dont le résultat n’a aucun enjeu pour la franchise.

En soit la réforme défendue par Adam Silver n’est pas mauvaise, toutefois, elle ne s’attaque qu’aux pires bilans, soit aux équipes un peu trop démonstratives sur le sujet. On peut se demander comment la ligue va réagir lorsque les équipes qui étaient en course pour les playoffs s’apercevront que leurs chances d’intégrer le top 5 de la draft sont plus élevées que leur chance d’accéder aux playoffs. Quels choix auront-elles si ce n’est tanker comme pas possible lors du dernier mois de la saison ?

Cette réforme avantage les équipes moyennes qui peuvent ainsi jouer sur les deux tableaux mais se faisant la NBA s’éloigne de son idéologie de base qui était de donner espoir aux plus mauvaises franchises en leur permettant de récupérer les étudiants les plus talentueux.

Si Adam Silver a avoué qu’il ne s’attendait pas à ce que cette réforme règle le problème du tanking il espère toutefois qu’elle pose les bases d’une réponse mieux adaptée. Cependant la NBA doit se poser la question suivante : d’où vient le tanking ?

 

Le talent, source de toutes les envies

La NBA est une ligue dirigée par ses stars. Les destins des franchises sont liés à ceux des meilleurs joueurs et la draft reste le meilleur moyen d’en recruter.

Bien sûr une franchise peut survivre grâce à une direction de haut niveau, un coach peut tirer le meilleur de ses joueurs et certains faits de jeu peuvent permettre à une équipe de gagner un match qu’elle n’aurait pas dû ; mais si une franchise souhaite viser l’élite et y rester elle aura besoin de stars. Si une franchise veut consolider sa base de fans elle aura besoin de stars. Bref le talent est la denrée la plus recherchée en NBA.

Les franchises ont 3 moyens d’attirer une star : via un échange, une signature sur le marché des agents libres ou par la draft.

Par définition la valeur d’une star est élevée, encore plus quand la volonté d’en attirer une est couplée avec celle de ne pas hypothéquer son futur (en incluant des choix de draft par exemple). Par ailleurs les franchises ne sont pas aisément vendeuses. Finalement seules des circonstances étrangères peuvent amener à une telle situation (joueur voulant aller voir ailleurs, dernière année de contrat …) mais dans l’ensemble monter un échange pour une star est très compliqué.

La chance de faire signer une star dépend de plusieurs facteurs : la taille du marché, la situation fiscale de l’état dans lequel se trouve la franchise … et dernier point qui s’est progressivement rajouté aux deux premiers jusqu’à les supplanter : la présence d’une autre star.

Les stars aiment jouer ensemble. Les regroupements qui auparavant se limitaient aux compétitions internationales ou aux entraînements estivaux sont devenus une partie intégrante du recrutement. Les joueurs ont pris conscience de leur poids dans les négociations ; le fait d’avoir entre leurs mains leur carrière et leur bien-être les poussent à rechercher les meilleures situations financières et sportives. Choisir de rejoindre ou de convaincre une star de changer d’équipe est synonyme de meilleures chances pour créer une équipe capable de viser le Graal suprême : le titre NBA.

Attirer une star est un processus complexe, la garder l’est encore davantage. Le moyen le plus simple pour réaliser ces deux choses est de sélectionner un joueur lors de la draft.

 

Le tanking : cercle vicieux de la NBA

Le contrat rookie est une véritable aubaine pour tous les dirigeants en quête de talent et de flexibilité : tous les jeunes universitaires choisis au premier tour obtiennent un contrat de 4 ans progressif mais surtout très avantageux financièrement puisque les salaires ne peuvent être négociés. En clair les meilleurs espoirs du basket américain sont sous-payés pendant la durée de leur premier contrat professionnel.

Mieux, les franchises ont un contrôle total sur le joueur en question : si il déçoit l’équipe peut décider de le laisser partir ou de juger sa valeur sur le marché. En revanche si le joueur devient une star il devient free agent protégé à l’issu de son premier contrat et l’équipe peut s’aligner sur toutes les offres qui lui sont faites. Une prolongation pouvant aller jusqu’à 5 saisons et voilà comment une équipe peut bloquer un joueur pendant 9 ans !

Le temps est finalement le seul problème (mineur) pour la franchise. Grâce à ses deux premiers contrats elle se donne près d’une décennie pour construire un projet viable autour de sa star dans l’objectif de lui donner suffisamment de raisons de rester plutôt que d’aller voir ailleurs.

Comme si cette période n’était pas assez longue la nouvelle convention collective (ou CBA) signée l’an passé n’a fait que renforcer cette dynamique en offrant de nouveaux avantages pour que les franchises gardent les joueurs qu’elles ont drafté.

La NBA n’a jamais caché qu’elle souhaitait donner aux petits marchés une chance de garder ses stars et le départ de Kevin Durant l’été dernier qui a eu l’outrecuidance de choisir de partir après 9 saisons de bons et loyaux services a poussé la NBA à aller encore plus loin :

La « designated vétéran extension » permet aux joueurs avec 8 ou 9 années d’expérience de signer une prolongation de contrat record (35% du salary cap) en cas de :

  • nomination lors des All NBA teams * ou
  • titre de défenseur de l’année * ou
  • titre de MVP *

(* de l’année qui précède la signature du contrat ou lors de 2 des 3 dernières saisons)

Russell Westbrook, élu MVP l’an passé, vient de signer le plus gros contrat de l’histoire de la NBA grâce à cette extension lui permettant de prolonger à Oklahoma City pour la modique somme de 205 millions de dollars sur 5 ans. Si il va au bout de son contrat il aura passé 14 saisons dans la même franchise sans avoir connu une seule fois le statut de free agent non protégé (seul statut qui empêche son équipe d’avoir le dernier mot lors de négociations avec d’autres franchises).

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Les propositions de réforme de la draft se sont multipliées depuis des années néanmoins aucune ne remet en cause le cœur du problème : la NBA fait tout pour permettre aux équipes qui draftent un jeune talent de le garder, et ce pour la majorité de sa carrière.

Se faisant comment attendre des franchises qu’elles arrêtent de tanker alors que la draft représente ainsi le meilleur échappatoire à la médiocrité possible en leur donnant un contrôle total sur les stars de demain ?

Comment les cancres réagiraient-ils si après réflexion la NBA limitait les contrats rookies à 2 ou 3 années tout en changeant leur statut en agent libre non protégé à l’issue de celui-ci ? Privé de l’assurance d’avoir 8 ou 9 ans devant elles avec leur jeune star les équipes n’auraient plus de raisons de tanker. Les joueurs pourraient quant à eux passer les meilleures années de leur carrière dans une équipe qu’ils auraient choisis.

Mais bien sûr cela n’arrivera pas. Il est plus facile de bricoler la lottery plutôt que de s’intéresser à une réforme qui touche le cœur même de la NBA.

Le tanking vient de deux choses : l’importance des stars et des avantages procurés par la convention collective. En combattant le tanking la NBA lutte contre un phénomène qu’elle a elle même engendré.