C’est donc dans le Wisconsin qu’Eric Bledsoe va relancer sa carrière.

Mis à l’amende par la NBA après sa demande de transfert, Eric Bledsoe a eu ce qu’il souhaitait et même mieux ! Quitter Phoenix était sa priorité mais on peut sans doute avancer que rejoindre Giannis Antetokounmpo et l’un des projets les plus excitants de la ligue vaut largement les 10.000$ que son « I don’t wanna be here » lui a coûté.

Phoenix voulait tourner la page le plus rapidement possible et cela s’est ressenti sur la contrepartie obtenue (Greg Monroe, un premier TDD lourdement protégé et un second TDD).

Bledsoe rejoint les jumeaux Morris, Marcin Gortat, Isaiah Thomas et Goran Dragic dans la liste des joueurs très heureux de quitter la franchise dirigée par Ryan McDonough…

Pour Milwaukee, ce trade apparaît comme un « no brainer ». L’effectif avait besoin d’être renforcé et surtout les Bucks n’ont perdu aucun joueur majeur de leur projet (Giannis, Khris Middleton, Thon Maker et Malcolm Brogdon). Se séparer d’un premier tour de draft est toujours dangereux mais le General Manager Jon Horst a tout fait pour limiter le risque grâce à de lourdes protections.

Si les considérations financières sont toujours importantes (conditionnent et dictent les futurs échanges) Eric Bledsoe est avant tout un renfort de poids pour Milwaukee. Et vu leur début de saison, les Bucks en ont bien besoin.

 

Bledsoe et les Bucks, un mariage idéal ?

 

Les Bucks ont construit leur identité sur une dimension physique bien particulière à l’image de leur franchise player : grand, long et capable de défendre sur plusieurs positions. Théoriquement cela n’a rien d’unique puisque toutes les franchises recherchent ce genre de profil mais aucun autre effectif ne couvre autant de terrain que celui de Milwaukee.

Du haut de son mètre 85, de ses 92 kilos et de son envergure de plus de 2 mètres, Eric Bledsoe colle parfaitement à l’idéologie autour de laquelle Jason Kidd a bâti son effectif. Capable de défendre fort sur son vis à vis, « mini LeBron » possède également les qualités athlétiques qui lui permettent de changer sur les écrans sans pour autant donner de mismatchs à ses adversaires.

C’est en défense qu’Eric Bledsoe s’est fait un nom, au point d’être considéré comme un des meilleurs défenseurs sur les lignes arrières de toute la ligue. Aujourd’hui, sa réputation est bien supérieure à sa production sur le terrain : cela fait maintenant deux saisons que Bledsoe ne défend plus.

La question est de savoir si cette régression est entièrement liée à la situation sportive de Phoenix ou si ses blessures à répétition (ménisque) commencent à se faire sentir ?

Il faudra sûrement attendre quelques semaines pour juger de cela mais vu la différence d’intensité aperçue du côté de Phoenix depuis le licenciement d’Earl Watson, on peut penser qu’à bientôt 28 ans Eric Bledsoe entre dans les meilleures années de sa carrière (et ce même si ses capacités athlétiques sont déjà sur le déclin).

Pour rassurer les sceptiques, on peut également rappeler que pour le moment ses retours à la compétition ont toujours coïncidé avec une amélioration conséquente de son niveau de jeu.

 

Vers une rotation extérieure plus créative ?

 

Théoriquement, Jason Kidd a 3 possibilités pour son 5 majeur. Garder le même ou adopter l’un des 2 suivants :

  • Brogdon-Bledsoe-Middleton-Giannis-Henson
  • Bledsoe-Snell-Middleton-Giannis-Henson

La condition physique d’Eric Bledsoe va peut-être décider pour le tacticien. Après tout, Bledsoe était (très) loin de son meilleur niveau dans ses 3 derniers matchs avec Phoenix et les deux semaines passées au placard n’ont sans doute rien arrangé. Or les Bucks ont des ambitions et les résultats poussifs entraînent un sentiment d’urgence qui va peut être pousser Kidd à préférer installer Bledsoe dans un rôle de 6ème homme. À voir donc.

Plus concrètement, l’arrivée d’Eric Bledsoe et le départ de Greg Monroe vont forcer le staff technique à adopter des lineups plus mobiles. Le fait d’avoir 3 postes 1 capables de défendre sur plusieurs positions offre une possibilité tactique intéressante à Jason Kidd qui va pouvoir davantage utiliser Malcolm Brogdon comme un arrière.

Le sophomore n’a pas mis longtemps à s’habituer à la distance NBA (40,4% à 3 points pour sa saison rookie, 48,8% cette saison !) et Eric Bledsoe a montré des signes encourageants l’an passé en shootant à 37% en catch&shoot. L’ex-Wildcats est assez irrégulier dans ce domaine donc cette dernière statistique est à prendre avec des pincettes, mais on peut penser que jouer aux côtés d’un joueur qui concentre autant les défenses comme Giannis devrait lui donner de meilleures positions de shoot.

Bledsoe a toujours évolué aux côtés d’un autre créateur. C’était le cas à Kentucky (avec Wall), à Los Angeles (Paul) ou encore à Phoenix (Dragic) et ce sera encore le cas dans le Wisconsin puisque jusqu’à présent Giannis Antetokounmpo représente l’essentiel de l’animation offensive des Bucks.

Toute personne ayant regardé Milwaukee aura remarqué l’existence d’un problème de rotations à l’arrière. Le recrutement de Matthew Dellavedova en 2016 devait régler ce problème puisque l’australien avait été ciblé par sa capacité à jouer sans ballon et à sanctionner les défenses via son adresse extérieure. Cependant « Delly » n’a jamais justifié son contrat et malgré la draft de Malcolm Brogdon, Kidd a toujours dû composer avec une rotation à l’arrière limitée.

Sans flexibilité les Bucks n’ont pu régler ce problème cet été, si bien que des joueurs qui n’ont pas le niveau NBA (lire Rashad Vaughn ou DeAndre Liggins) ont gagné quelques minutes dans la rotation. Néanmoins l’arrivée d’Eric Bledsoe va considérablement renforcer celle-ci (tout en permettant à Horst de chercher à se séparer du contrat de l’australien).

Avant le match contre Cleveland, Milwaukee possédait la 10ème meilleure attaque NBA (105,6 pts/100 possessions). Si le début de saison de Giannis Antetokounmpo est incroyable, les Bucks semblent totalement perdus lorsque le grec sort (l’efficacité offensive tombe à 99,4) ce qui rendait l’acquisition d’un créateur supplémentaire nécessaire.

Ceci étant dit la perte de Greg Monroe n’est pas à écarter d’un revers de la main, notamment parce qu’elle révèle un manque de solution alternative.

 

Que faire de la rotation intérieure ?

 

À la peine physiquement en ce début d’exercice, il ne faut pas oublier que Greg Monroe sort d’une excellente saison qui aurait même pu lui valoir le titre de meilleur sixième homme de l’année.

Efficace au poste (0,94 points par possession, 47,1 EFG%) son association sur pick&roll avec Malcolm Brogdon fut l’une des armes les plus efficaces des Bucks l’an passé :

 

Efficacité sur Pick&Roll (saison 2016/2017)

Joueurs

Fréquence

PPP

EFG

Percentile*

Greg Monroe

11,5 %

1,23

64,8 %

88,5

John Henson

20,3 %

0,93

47,1 %

31,7

*ordre de grandeur qui permet de comparer le rendement du joueur selon sa position, plus le chiffre s’approche de 100 plus le joueur appartient à l’élite

Sans « Moose », les Bucks n’ont plus d’intérieur suffisamment menaçant sur P&R pour forcer les défenses à délaisser les shooteurs pour protéger leur raquette. John Henson n’a jamais eu les mains ou le timing pour être une vraie menace verticale alors que Mirza Teletovic et Thon Maker sont aux points respectifs de leurs carrières de vrais spécialistes. Si l’un a atteint son plafond, l’autre ne peut être considéré qu’à son niveau actuel.

Finalement le seul joueur intérieur capable d’être menaçant après un écran n’est autre que Giannis Antetokounmpo. C’est d’ailleurs ce qui le rend si difficile à défendre : sa capacité à être aussi bien capable de jouer un pick&roll comme porteur de balle et comme poseur d’écran. Or cette seconde dimension reste sous utilisée par Jason Kidd :

Efficacité sur Pick&Roll de Giannis

Fréquence

PPP

EFG

Percentile

Saison 2016 2017

3,8 %

1,43

74,6 %

96,8

Saison 2017 2018

6,6 %

1,44

80,8 %

88,9

C’est d’ailleurs ce qui rend l’acquisition d’Eric Bledsoe si intéressante : avant d’être mis au repos par Phoenix pour éviter de gagner trop de matchs dans l’optique de la draft l’arrière était un des meilleurs joueurs sur pick&roll de toute la ligue (0,99 PPP, 88 « percentile » selon Synergy). De quoi saliver à l’idée d’un jeu à deux entre les deux hommes.

Cet échange reste risqué pour Milwaukee puisque Thon Maker et John Henson n’apportent que peu de garanties au poste 5. Après avoir reçu les « Keith Bogans minutes » (expression venant du temps de jeu limité de Bogans qui commençait les matchs pour Chicago avant de disparaître totalement de la rotation) pendant la grande majorité de sa saison rookie, Maker n’a pas encore confirmé les progrès entrevus pendant les derniers playoffs. Henson reste quant à lui un joueur limité malgré un début de saison relativement prometteur.

Les deux intérieurs ont comme point commun d’être trop frêles. Incapables de relever le défi physique, ils sont dépassés sur les prises de positions adverses et commettent beaucoup trop de fautes. Voilà pourquoi Jason Kidd devrait utiliser davantage Giannis au poste 5. C’est déjà le cas lorsqu’il est associé à Teletovic (même si c’est ce dernier qui défend sur les pivots adverses en raison de son incapacité à bouger ses appuis latéralement).

Allons même plus loin : il est possible que le meilleur 5 des Bucks soit avec Giannis entouré du quatuor Bledsoe, Brogdon, Snell et Middleton. C’est en tout cas le groupe le plus excitant.

Certes, il ne sera jamais utilisé sur de longues séquences et Jason Kidd n’est pas réputé pour sa créativité mais il permet à Kidd d’avoir sur le terrain ses meilleurs joueurs et un cinq défensif qui a beaucoup d’allure.

De quoi régler les problèmes défensifs des Bucks ? Pas vraiment. Néanmoins l’acquisition d’Eric Bledsoe est une raison supplémentaire pour que Jason Kidd change son système défensif.

 

Un système défensif dépassé

 

Avec la 25ème défense les Bucks peinent à assumer leur identité défensive. Mais ce problème n’est pas nouveau pour un Jason Kidd qui ne souhaite pas faire évoluer son dispositif défensif.

Efficacité défensive (rang en NBA)*

Saisons

Def Rating

2014/2015

102,2 (4ème)

2015/2016

108,7 (23ème)

2016/2017

109,3 (19ème)

2017/2018

110,5 (25ème)

*https://www.basketball-reference.com/teams/MIL/2018.html

Si Kidd n’a jamais eu sous ses ordres autant de talents défensifs, la défense des Bucks n’a jamais été aussi médiocre.

Jason Kidd n’a jamais retrouvé le succès entrevu à Brooklyn après la blessure de Brook Lopez puis confirmé lors de sa première saison à Milwaukee. Il y a deux raisons à cela :

  • l’effet de surprise s’est dissipé
  • Kidd a gardé le même système alors que la NBA a drastiquement évolué

L’identité défensive des Bucks est la même depuis 4 ans et si ce système mériterait un article à part entière on pourrait le résumer ainsi : une hyper agressivité qui a pour objectif de supprimer les tirs à mi distance (qui voudrait le faire en 2017 ?) tout en mettant sous pression le porteur de balle dans le but de provoquer des pertes de balles.

Le revers de la médaille ? Si la défense échoue l’attaque obtient des shoots sous le cercle ou à 3 points dans le corner : soit les shoots les plus efficaces et recherchés du basket moderne …

Les Bucks sortent au niveau de l’écran sur chaque phase de jeu :

  • Ils « blitzent » le porteur de balle sur le pick&roll tout en faisant venir un joueur supplémentaire pour contrôler la course de l’intérieur après son écran.
  • Ils passent devant le joueur qui souhaite jouer au poste bas tout en faisant venir un joueur côté fort pour dissuader la passe lobée.
  • Ils jouent « en zone » en cas d’isolation (un joueur abandonne le côté faible pour venir côté fort et dissuader le jeu en un contre un).

La pression qui est mise sur le porteur de balle est presque aussi importante que celle qui repose sur les rotations défensives. Malheureusement pour Kidd, cette politique qui a pris la NBA par surprise il y a trois saisons est dépassée aujourd’hui : même si les Bucks parviennent à provoquer pléthore de pertes de balles, la qualité moyenne des shoots que ce dispositif engendre ne le rend tout simplement pas viable.

L’arrivée d’Eric Bledsoe est une raison supplémentaire pour que Jason Kidd adopte une politique plus conservatrice, jouant sur les pourcentages et surtout sur les qualités de ses joueurs. Bledsoe rejoint Brogdon, Snell, Middleton, Giannis, Maker voir Dellavedova dans la liste des joueurs capable de changer sur presque tous les écrans. La grande majorité de la NBA rêverait d’avoir une telle polyvalence défensive, or le système de Kidd se prive de capitaliser sur cette mobilité.

Transformer le dispositif n’a rien de sorcier : le staff peut demander à ses arrières d’agresser le porteur de balle pendant que ses intérieurs restent en retrait (libère une zone à mi distance mais devrait réduire le nombre de shoots pris près du cercle) ; il peut mettre l‘accent sur la couverture des shooteurs plutôt que de réagir à chaque postups ou isolation (après tout aucun joueur ne peut être aussi efface et rentable en isolation ou au poste bas qu’un tir ouvert à 3 points).

Kidd a d’autres moyens pour utiliser l’envergure unique de ses joueurs, pourquoi garder un système obsolète ?

 

****

 

Milwaukee a parfaitement utilisé l’urgence ressentie par Ryan McDonough pour se renforcer considérablement sans perdre de joueurs majeurs. Le General Manager des Suns paye une nouvelle fois sa gestion catastrophique de ses relations avec ses joueurs majeurs, un défaut qui aurait pu (du ?) lui coûter son poste.

Néanmoins cette acquisition ne règle pas tous les problèmes de la franchise du Wisconsin et Jon Horst va sans doute devoir juger la relation entre Jason Kidd et son vestiaire. Contesté à coups de « Fire Kidd » par les fans de la franchise depuis deux saisons, Kidd avait failli perdre son équipe l’an passé et vu le début de saison et l’attitude des joueurs certains insiders se demandent même si les joueurs ne sont pas en train de lâcher l’ancien meneur de jeu …

Tactiquement Milwaukee possède l’un des rosters qui devrait encourager la créativité tactique de son staff. Cependant l’effet pervers d’avoir un joueur si impressionnant et si jeune que Giannis Antetokounmpo est qu’à mesure que le grec repousse ses limites le playbook régresse. C’est malheureusement ce qui se passe à Milwaukee.

Il est temps pour Jason Kidd de faire évoluer son système défensif en jouant sur l’évolution de la NBA et surtout sur les qualités de ses joueurs. Il a l’effectif pour cela, à lui de profiter de la venue d’Eric Bledsoe pour changer son fusil d’épaule et lancer la saison des Bucks.

S’il ne le fait pas, quelqu’un d’autre le fera.