A Springfield dans le Massachusetts, là où James Naismith eut la meilleure idée du monde il y a plus de 125 ans, se tient pour de nombreux fans NBA une institution mythique : le Hall of Fame, le mur de la gloire en VF. Théâtre de nombreux discours, témoin de nombreuses larmes, antre du gratin NBA, mémoire vivante des légendes du jeu, … le Hall of Fame est un lieu à part entière où raisonne l’Histoire de la Grande Ligue. Une sorte de Panthéon du basket américain. Depuis sa création en 1959, le Hall of Fame a vu entrer entre ses murs nombre de légendes du jeu, mais soulève aujourd’hui certaines interrogations. (précision : on ne va parler ici que du versant NBA du Hall of Fame, les plus assidus me pardonneront cette généralité)

Tout d’abord, un petit rappel qui ne fera pas de mal sur le parcours que doivent traverser les joueurs pour pouvoir entrer au Hall of Fame :

  • Primo, un joueur n’est éligible que 5 ans après sa retraite sportive. Exemple : Tim Duncan qui a pris sa retraite en 2016 ne sera éligible qu’en 2021. Capiche ?
  • Ensuite, comme pour avoir tes bourses auprès du CROUS ou n’importe quelle démarche administrative beaucoup moins classe qu’une intronisation au Hall of Fame, il faut constituer un dossier. Ce dossier en trois parties est à rendre avant le 1er novembre de l’année en cours pour l’année suivante. Exemple : Tim Duncan devra rendre son dossier avant le 1er novembre 2020 pour être introduit au HoF en 2021 (t’as intérêt à checker les jours fériés Timmy). Dans le dossier : une fiche d’informations, des coupures de presse, des stats, bref tout un plaidoyer en faveur de sa personne.
  • Et enfin, le choix par un ensemble de comité : je vous passe les détails pour cette étape, c’est long et assez fastidieux, on peut s’en passer. Retenez juste qu’il faut recueillir un certain nombre de voix et que si on ne les atteint pas pendant 3 ans, le joueur ne peut plus présenter de dossier pendant 5 ans. Pas de place pour les forceurs.

Bon, maintenant que le décor est planté, on peut attaquer les choses sérieuses.

L’an dernier, l’introduction au Hall of Fame de Tracy McGrady a permis de remettre en évidence les problèmes de ce système de sélection et d’intronisation au sein de l’institution de Springfield. En passant outre le débat du mérite ou non de T-Mac, une question revenait souvent : pourquoi maintenant ? Pourquoi faire entrer McGrady immédiatement, dès la première année où cela lui était possible, alors que certains attendent depuis une éternité de recevoir cet honneur ?

Bien souvent, à l’injustice décriée par les uns, les autres répondaient en défendant le joueur que McGrady était. Mais la réponse ne peut être satisfaisante. McGrady, au-delà de son mérite d’entrer ou non au Hall of Fame, a bénéficié d’un traitement de faveur difficilement explicable au regard de certains autres grands noms. Que l’on soit fan du joueur ou non, il faut rester lucide : rien ne justifiait une telle intronisation expresse.

Le problème est encore plus accentué lorsque l’on regarde du côté de la liste des oubliés du Hall of Fame. Depuis maintenant quelques années, certains joueurs sont ignorés par l’institution, sans explication particulière. L’institution se veut représentative des plus grands noms de l’Histoire de la balle orange d’un côté, mais de l’autre elle laisse quelques uns de ses représentants, pour certains très emblématique d’une franchise ou d’une époque, sur le trottoir : paradoxal non? Pour quelques-uns de ces noms, l’ignorance dure depuis un très grand nombre d’années, créant chez les fans une méfiance et une défiance croissante vis-à-vis du temple de Springfield. On vous laisse juger, mais il faut dire que la liste des oubliés est assez impressionnante. Voici quelques noms :

  • Jack Sikma: champion NBA avec Seattle en 1979, 7 fois All-Star, 2nd All NBA Defensive Team et 2nd All NBA Team en 1982.
  • Sydney Moncrief: Défenseur de l’année en 83 et 84, All NBA Team en 1983, 4 fois nommé dans la First All NBA Defensive Team.
  • Shawn Kemp: 6 fois All-Star, 3 fois nommé dans la Second All NBA Team.
  • Mark Aguirre: 3 fois All-Star, deux fois champions NBA avec Detroit en 1989 et 1990.
  • Tim Hardaway: 5 fois All-Star, First All NBA Team en 1997, 3 fois nommé dans la Second All NBA Team.
  • Kevin Johnson: MIP en 1989, 3 fois All-Star, 4 fois nommé dans la Second All NBA Team.
  • Maurice Cheeks: 4 fois All-Star, 4 fois nommé dans la First All NBA Defensive Team, champion NBA avec les Sixers en 1983.
  • Lou Hudson: 6 fois All-Star, nommé dans la Second All NBA Team, un surnom qui claque.
  • Glen Rice: 3 fois All-Star, champion NBA avec les Lakers en 2000.
  • Penny Hardaway : 4 fois All-Star, 2 fois nommé dans la First All NBA Team.
  • Mark Price: 4 fois All-Star, 1 fois nommé dans la First All NBA Team, 3 fois nommé dans la Third All NBA Team.
  • Detlef Schrempf: 2 fois Sixième Homme de l’année en 1991 et 1992, 3 fois All-Star.
  • Bill Laimbeer: 4 fois All-Star, deux fois champion NBA avec les Pistons en 1989 et 1990.
  • Michael Cooper: Défenseur de l’Année en 1989, 5 fois nommé dans la First All NBA Defensive Team, 5 fois champion NBA avec les Lakers en 1980, 1982, 1985, 1987 et 1988.
  • Larry Johnson: Rookie de l’année 1992, 2 fois All-Star, champion NCAA en 1990, joueur de l’année NCAA en 1991.

Alors ? Difficile de ne pas donner un point aux détracteurs du Hall of Fame en voyant certains noms de cette liste.

Mais plus encore, le Hall of Fame s’est tiré une balle dans le pied tout seul, en mettant à mal encore une fois son principe de base. Pourquoi ? Parce que l’argument « Bah, si McGrady y est, tu peux mettre … » est devenu naturellement recevable, et va ouvrir le débat sur de nouveaux problèmes et dilemmes. Par exemple, un joueur comme Shawn Kemp ne se pose pas parmi les plus grands joueurs de l’histoire, tout comme McGrady, et a priori qu’il ne soit pas au Hall of Fame n’est pas plus choquant que ça (du calme les fanboys). Mais dès lors que T-Mac y a eu droit, pourquoi pas lui ? De fil en aiguille, on voit bien le risque qui se profile : admettre de plus en plus de joueurs qui ne collent pas vraiment à l’esprit initial du HoF. Des joueurs qui avaient du talent plein les mains, qui ont envoyé des statistiques parfois énormes, claquant de très grosses performances, mais qui reste tout de même assez éloigné de ce que l’on pouvait attendre de l’esprit initial du Hall of Fame, destiné à « récompenser » les plus grands. Quid de Penny Hardaway par exemple ? Dans le futur, les exemples seront encore plus importants, sans aucun doute.

Le Hall of Fame était pensé comme une sorte de temple consacré aux héros de notre sport, dédié à ceux qui ont apporté une contribution énorme à leur franchise, à la balle orange dans son ensemble ou à ceux qui l’ont marqué par une carrière hors du commun. En voulant accrocher aux murs encore plus de cadres à souvenir, il semble se tromper de voie ou du moins se précipiter. Alors évidemment, il faut aussi être lucide. Si l’on acceptait seulement les plus grands des grands, le Hall of Fame ne compterait qu’une vingtaine de noms et on aurait alors une institution totalement figée. L’idéal serait d’atteindre un subtil mélange entre récompenser les uns pour les titres acquis, les autres pour les récompenses individuelles glanées, pour l’impact sportif sur une franchise voire sur la Ligue entière, mais c’est ici une chose plus facile à dire qu’à faire.

Un autre problème mérite encore d’être soulevé. Le risque cité plus haut de voir les portes du HoF s’ouvrir en priorité à des « joueurs d’exploits » comme T-Mac emporte avec lui une conséquence, très dommageable. Logiquement, si certains joueurs sont avantagés, certains en paieront forcément le prix : se pose alors le problème des autres joueurs qui ne collent pas avec le style mis en avant. On pense ici notamment aux joueurs moins flashy, moins clinquants, moins « McGradyesque ». Ce n’est un secret pour personne, les joueurs de l’ombre ont tendance à être vite oubliés par la mémoire collective, beaucoup plus vite qu’un pyromane capable d’envoyer des matchs à 40 points. Dans la liste citée plus haut, Sydney Moncrief et Bill Laimbeer peuvent être considérés déjà comme des victimes de ce défaut – bon, pour Billou, il y a peut-être la réputation qui joue (et encore, on a bien accepté Dennis Rodman : paradoxe, encore). Pourtant, à leur époque, les deux joueurs ont tout autant marqué leur franchise et la Ligue que certains grands attaquants.

Le Hall of Fame entretient son lot de légendes mais aussi son lot d’incompréhensions, laissant ces dernières années une impression et une idée de plus en plus partagée qu’après tout, tout le monde peut y entrer. Alors faut-il pour autant en arriver à la conclusion que le Hall of Fame est une institution morte ? Que ce qui se voulait au départ comme un regroupement des gloires d’antan ne serait devenu aujourd’hui qu’une récompense comme une autre ? Pas encore.

Le Hall of Fame a des chances de partir en vrille, mais il n’est pas encore mort. L’intronisation de Tracy McGrady a certes concentré l’attention et mis en évidence les problèmes, ceux-ci existent et il ne faut pas les nier : les choix discutables, les oublis tout aussi difficiles à comprendre, … Mais au final, le Hall of Fame réserve encore son lot d’émotions. Lorsqu’un joueur XXL est annoncé à la prochaine classe du Hall of Fame, c’est le monde entier de la balle orange qui se précipite pour aller voir l’événement, pour voir et lire les discours ou encore scruter les réactions. On ressort les dossiers, les images d’archives, les meilleurs moments, les actions d’anthologie. Shaq et Iverson ont été les meilleurs exemples récemment. Et que dire de la classe 2021 qui s’annonce avec Kobe Bryant, Kevin Garnett ou encore Tim Duncan ? Nul doute que les frissons et les larmes seront au rendez-vous encore une fois. Oui, le Hall of Fame a des problèmes, mais non, il n’est pas mort.