Pour tous les jeunes basketteurs promis à un avenir doré, la draft est vue comme le point de départ du rêve, de la renommée et de la route vers le Hall of Fame. Mais on oublie trop souvent le côté négatif de la chose : attentes démesurées, pression, difficultés à s’adapter au rythme NBA, crise de confiance… Autant de facteurs néfastes qui peuvent couper un joueur dans son élan et faire disparaître l’espoir d’une carrière légendaire aussi vite qu’il était apparu. Et c’est précisément ce qui est arrivé à Kwame Brown, un basketteur banal mais qui a fait l’objet d’attentes tellement grandes qu’on le retient aujourd’hui comme l’une des plus grandes arnaques de l’histoire NBA. Retour sur une carrière ruinée dès son commencement.

Ah, la belle époque de la draft dès le lycée

À l’approche de la draft 2001, les Washington Wizards, présidés par un certain Michael Jordan, ont clairement ciblé le profil de joueur qu’ils recherchent : un intérieur défensif mais capable de se servir de ses mains de temps en temps. Les Wizards bénéficient du premier choix cette année là, faisant peser un poids supplémentaire sur les épaules de leurs recrues potentielles. Les deux candidats les plus sérieux se nomment Tyson Chandler et Kwame Brown, mais le président a déjà sa préférence.

Sans partager l’enthousiasme de MJ, avouons qu’il était tentant de se pencher sur le cas de Kwame Brown à l’époque. Réputé comme le meilleur lycéen du pays, l’intérieur de 2m10 tourne à 20 pts, 13,3 rebonds et 5,8 contres par match dans sa dernière année de High School et est nommé dans la McDonald’s All-America team (une sorte de All-NBA Team version lycée, mais il faut bien qu’un petit sponsor vienne se glisser furtivement là-dedans). Il faut évidemment relativiser ces stats mais il ne faut pas non plus le nier, le potentiel est très prometteur. Tellement prometteur que malgré un nombre d’années universitaires s’élevant à zéro, une équipe est prête à le choisir en premier. Pour l’anecdote, les Wizards avaient fait l’impasse sur Kevin Garnett en 1995, jugeant son inexpérience en université préjudiciable. C’est ce qu’on appelle avoir du flair.

Sous ce visage, un manque de confiance déjà criant

Le problème pour Kwame, c’est qu’il sait qu’il n’est pas prêt. Comme relaté dans le livre “Boys among men” de Jonathan Abrams, le jeune lycéen est très lucide sur sa capacité à assumer son statut. Il confie ainsi ces mots à Billy Donovan, qui aurait dû être son coach à Florida : “Si je suis sélectionné en n°1, je connais les attentes. Je suis tellement loin d’être le premier choix. Je ne suis pas prêt pour ça.” Vous en conviendrez, en termes de confiance, on est sur un niveau assez bas. À vrai dire, si ça ne tenait qu’à lui, il irait d’abord à la fac. Mais la vie en a décidé autrement : septième enfant d’une famille marquée par une forte pauvreté et un père violent (qui a quand même fini en prison pour meurtre, pour vous donner une idée de la douceur du personnage), Kwame Brown a la possibilité d’apporter enfin un peu de bonheur et d’argent dans la vie de ses proches en intégrant la NBA le plus tôt possible. Ainsi, malgré les doutes, il se présente à la draft 2001 et est sélectionné en n°1 par les Wizards, comme prévu. Le début de la galère.

C’est vraiment un beau choix que tu as fait là, mon cher Michael

Grosse surprise, la saison rookie sera tout sauf extraordinaire. Avec 4,5 pts, 3,5 rbds et à peine plus de 14 minutes par match en moyenne, Brown n’apporte pas grand chose à cette équipe de Washington médiocre, à laquelle on s’intéresse uniquement car Jojo a rechaussé les sneakers une dernière fois. Et malheureusement, on ne peut pas dire que la présence quotidienne du compétiteur le plus impitoyable de l’histoire NBA fasse du bien au mental friable de Brown. Quand tu rates un match, que tu te fais huer par tes propres fans et que tu sais que tu vas probablement en prendre plein la tronche dans le vestiaire par ton coéquipier/président/légende vivante, il te faut un mental en acier trempé. Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, ce n’est pas du tout le cas de l’intéressé.

Kwame Brown et Michael Jordan
Gros, y’a toute la ligue qui se paye ma tronche car je t’ai choisi, donc maintenant tu t’actives.

C’est ainsi que le maigre capital de confiance dont il disposait va se retrouver très vite réduit à néant, empêchant toute progression significative. Sa meilleure saison à Washington sera celle de 2003-2004, sa première en tant que titulaire : 10,9 pts et 7,4 rbds en 30 minutes. Des stats honnêtes qui ne feraient tousser personne si elles étaient pondues par un joueur lambda de fin de premier tour. Mais Brown ne correspond pas à cette description, et son incapacité à assumer le rôle qui lui était destiné va faire de lui la risée de la presse.

L’entrée dans l’histoire par le conduit d’aération

Après 4 saisons infructueuses, les Wizards décident logiquement d’arrêter les frais et organisent un trade pour envoyer Brown aux Lakers de Los Angeles. Après MJ, c’est au tour de Kobe Bryant de se coltiner le cadeau empoisonné, qui se réjouit sans doute à l’idée de fréquenter un nouveau compétiteur maladif. Évidemment, aucun miracle ne se produit et Brown reste désespérément englué dans des productions insignifiantes au sein d’une équipe qui vit et meurt par les performances de Kobe. Allez voir les stats du bonhomme entre 2005 et 2007, c’est terrifiant (désolé pour cette digression).

L’absence de progression de Brown commence sérieusement à agacer et cela peut se comprendre, malgré les circonstances atténuantes que l’on a évoquées. Après 7 saisons dans la ligue, il est perçu comme un boulet, incapable de proposer des choses en attaque et absolument pas intimidant en défense. Difficile de nier que ce constat est plutôt en phase avec la réalité, et la seule interrogation à l’époque est de savoir comment Mitch Kupchak (GM des Lakers) va pouvoir se débarrasser de lui.

Le 1er février 2008, une bombe est larguée sur la planète NBA : les Lakers ont échangé Kwame Brown (et un paquet d’autres trucs dont les droits pour Marc Gasol mais on s’en fout un peu) contre Pau Gasol, qui est clairement l’un des meilleurs intérieurs de la NBA à ce moment là. Refourguer un incapable notoire et récupérer la pièce manquante pour aller chercher deux titres en trois ans, ce n’est même plus une bonne affaire, c’est du vol à main armée. Les médias sont en transe, avec en tête de gondole le toujours très mesuré Stephen A. Smith qui nous ouvre son cœur et dévoile ses sentiments pour Kwame :

Voilà qui vous décrit globalement l’image véhiculée par l’intérieur auprès de bon nombre d’observateurs. Et ce trade va entacher encore plus son image. “Simplement” considéré comme une arnaque jusque là, on lui rajoute désormais l’étiquette de “monnaie d’échange dans le trade le plus abusé de l’histoire”, pour bien enfoncer le clou et faire comprendre à Kwame qu’on ne se souviendra de lui que pour des raisons peu reluisantes.

Une fin de carrière dans l’anonymat

Dès lors, on n’attend plus grand chose de la part de Brown et, spoiler alert, pas grand chose n’arrivera. Après un court passage de 15 matchs à Memphis, l’intérieur atterrit à Detroit pour apporter de la viande dans la raquette. Il restera deux ans dans le Michigan sans jamais réellement convaincre, et les Pistons ne feront rien pour le retenir à l’issue de son contrat. Il prendra ensuite la direction de la Caroline du Nord pour offrir ses services aux Bobcats de Charlotte (présidés par… Michael Jordan, histoire de rigoler jusqu’au bout), où il ne restera qu’une saison avant de retourner en Californie, cette fois chez les Warriors de Golden State. Sa saison dans la baie sera pourrie par les blessures et il ne jouera que 9 petits matchs, avant d’être à nouveau transféré et de jouer sa dernière saison chez les 76ers dans l’indifférence générale. Voilà ce qu’on appelle une fin de carrière toute pétée.

La vie n’a pas toujours été tendre avec Kwame Brown, qui a été obligé de franchir le pas beaucoup trop tôt et de se lancer sans réelle conviction dans le grand bain. S’il est arrivé jusque là, ce n’est pas par hasard et il a forcément dû, à un moment donné, avoir un peu de basket dans les mains. Cependant, comme tout le monde se plaît à le dire, la NBA est un business, où les états d’âme et les problèmes personnels n’ont pas leur place. Il faut un mental fort et une grande confiance en soi pour accomplir une carrière a minima respectable, et ces éléments, Brown ne les possédait tout simplement pas. À partir de là, l’étiquette de bust lui était promise, et impossible de dire que sa carrière ne constitue pas une immense déception. Pour nous comme pour lui.