7 juin 1995. La NBA est dans sa deuxième année consécutive de “non-domination jordanesque” (comprenez les deux seules années entre 1991 et 1998 où le titre n’a pas été remporté par Sa Majesté). Les Houston Rockets, déjà champions en 1994, retrouvent les Finals, toujours portés par le légendaire Hakeem Olajuwon. En face, une équipe d’Orlando qui est un peu la sensation du moment, emmenée par la doublette ultra sexy Penny Hardaway – Shaquille O’Neal, bien soutenue par notre sujet d’intérêt du jour, Nick Anderson.

Il reste 10.5 secondes à jouer dans ce game 1. Le Magic d’Orlando mène de 3 points, et surtout, a le ballon après une succession de rebonds offensifs totalement improbable. Les Rockets font donc logiquement faute pour arrêter le chrono, en espérant des lancers francs ratés pour compenser leur foirage lamentable au rebond. C’est, vous l’aurez compris, sur l’ami Nick que ça tombe.

Il faut tout de même savoir que l’arrière du Magic tourne à 70% aux lancers à ce moment-là de sa carrière (ça va sérieusement partir en vrille par la suite). D’autre part, il peut se contenter de ne mettre qu’un seul lancer franc sur deux, qui donnerait un écart de 4 points et obligerait les Rockets à marquer deux fois en 10 secondes ce qui, n’ayons pas peur des mots, n’est pas facile du tout. Le contexte apparaît donc assez favorable.

Évidemment, le premier lancer est trop court. Bon, le deuxième aussi hein, sinon on est d’accord que vous ne seriez pas en train de lire ça. C’est là que l’on entre dans la dimension légendaire de la chose. Car les Rockets, qui ont décidé de ne prendre aucun rebond sur la séquence (c’est probablement trop facile sinon), font encore n’importe quoi et le ballon tombe dans les mains de… Nick f*cking Anderson. Arrêtez, c’est pas bien de se moquer.

On est donc repartis pour un tour. La première série de lancers n’était qu’une mauvaise blague, cette fois-ci ça va bien se passer, toute la salle en est convaincue. Toute? Non! Un joueur peuplé par une irréductible volonté de niquer l’ambiance, résiste encore et toujours à la nécessité de réussir un lancer franc. On a même droit à une petite variation : les deux premiers lancers étaient trop courts, les deux suivants sont trop longs. Les Rockets assurent enfin le rebond et disposent, contre toute attente, d’une dernière chance d’égaliser. Kenny Smith, qui n’a pas oublié son appareil reproducteur aux vestiaires, balance un énorme panier à 3 points et envoie tout le monde en prolongation, où Houston gagnera le match.

Quelques jours plus tard, les Rockets soulèvent leur deuxième trophée d’affilée, ayant remporté les 3 matchs suivants et infligé au Magic un sweep en bonne et dûe forme.

Une fin de carrière bousillée

L’histoire ne s’arrête malheureusement pas là pour notre bon vieux Nick. Son pourcentage de réussite aux lancers francs est violemment affecté par son échec du 7 juin : 69% la saison suivante, puis des saisons à 40, 63, 61, 48 et 55%. De ce joueur avec un potentiel de All-Star, on ne retient que cet échec légendaire, qui a changé la face d’un match dont la face n’aurait pas dû changer. Encore aujourd’hui, il est fréquent que des inconnus croisent Anderson dans la rue et lui demandent ce qui a bien pu se passer ce soir-là (on n’invente rien, lisez The Art of a beautiful game par Chris Ballard, c’est croustillant).

Essayez donc, au moment de ressortir cette anecdote rigolote pour faire décoller l’ambiance d’un repas d’entreprise peu attrayant (rêvons d’un monde où l’on parle de basket à la pause), de garder à l’esprit que la carrière de Nick Anderson ne se résume pas à 4 lancers ratés et que c’était, avant tout, un joueur de basket accompli. À moins que vous n’ayez pas d’humanité, et dans ce cas là, je suis enchanté de faire votre connaissance.

En cadeau, la vidéo du crime (à partir de 8:05). C’est digne de malaise TV :