Je ne vais pas vous le cacher, les Raptors constituaient une source de frustration pour moi depuis quelques années. Un talent indéniable, un effectif pouvant regarder dans les yeux une bonne partie des meilleures équipes NBA, et des saisons régulières de fort bonne facture. Pourtant, dès que le mois d’avril et les playoffs pointaient le bout de leur nez, la déception était systématiquement à la hauteur des attentes. Les éliminations face aux Nets en 2014, face aux Wizards en 2015 et surtout la double sanction infligée par les Cavs en 2016 et 2017 avaient mis en évidence un constat implacable : Toronto était tout simplement incapable d’inquiéter une grosse équipe sur une série de playoffs.

L’isolation, premier pas vers la dépression

Alors pourquoi ces Raptors, si performants en saison régulière, se viandaient systématiquement au printemps ? L’explication tient en ces deux termes : isolation, inefficacité. Quand vous comptez dans vos rangs deux joueurs aussi talentueux que Kyle Lowry et DeMar DeRozan, il est tentant d’en profiter en leur offrant des séquences de 1 vs 1 de temps en temps. Mais à ce point là, on était clairement dans l’abus.

Dans les grandes lignes, le jeu des Raptors se résumait à un rythme lent, peu de passes, et un jeu ultra simpliste à base d’isolation et de pick and roll pour scorer, agrémentés d’un grand nombre de lancers francs obtenus par les gratteurs experts Lowry et DeRozan. Alors en saison régulière, c’est mignon, l’adversaire ne met pas trop d’intensité, ça joue tranquillou, vous voyez le tableau.

En playoffs, quand des individus de type LeBron James se disent, “sympa l’échauffement de 6 mois, maintenant je me mets à défendre”, et que vous n’avez pas, de votre côté, un individu de type LeBron James dans votre équipe, ça ne passe plus. Genre plus du tout. Résultat, les Raptors se heurtaient à des murs et ne savaient pas proposer un fond de jeu plus complexe pour essayer de contourner la difficulté. Beaucoup de monde avait cerné le problème et l’avait pointé du doigt, il ne restait plus qu’à attendre que Dwane Casey mette en place un système différent de “iso pick iso pick pick iso”. Le salut passait par là et la défaite face à Cleveland en mai a semble-t-il enlevé les œillères de la direction.

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La fessée face aux Cavs ? Par ici, suivez moi

C’est ainsi que lorsque Masai Ujiri a parlé de “changement de culture” après la saison dernière, ma curiosité a été piquée. J’étais un peu sceptique, mais au moins, la franchise avait l’air de vouloir bouger pour arrêter d’être un faire-valoir systématique en demi-finale ou en finale de conférence.

Arrêtez tout, ils courent et se font des passes

Je vous l’accorde, dit comme ça c’est réducteur et ça ne rend pas hommage aux efforts entrepris par Casey et ses hommes pour essayer de passer un cap cette année. Englués dans un jeu stéréotypé et inefficace, les Canadiens ont (enfin) pris une nouvelle direction, bien plus collective. Le jeu est bien plus léché, la balle tourne et on se surprendrait presque à prendre du plaisir lorsque l’on voit ce type de séquence se produire :

Si par le passé, une possession typique consistait à attendre que la lumière vienne de Kyle Lowry ou DeMar Derozan, on constate aujourd’hui bien plus de jeu sans ballon et de mouvement dans le jeu des Dinos, rendant beaucoup plus difficile la tâche des défenses qui ne peuvent plus se contenter de surcharger côté ballon en délaissant le côté faible.

C’est maintenant l’heure de sortir quelques statistiques avancées pour vous prouver que je ne suis pas en train de vous raconter des âneries. Si vous êtes allergiques, vous pouvez passer au paragraphe suivant, je vous remercie quand même de votre confiance inébranlable.

Il suffit de regarder la fréquence des isolations pour comprendre que quelque chose a changé. 6e équipe à recourir le plus souvent à ce type d’action l’an dernier (8,5% des possessions), les Raptors sont désormais classés 23e dans cette catégorie (5,7%). Terminus, tout le monde descend.

Par quoi ces isolations ont-elle été remplacées ? Si l’on s’intéresse à la fréquence des tirs en spot-up (tir où l’attaquant est déjà placé, reçoit une passe et tire), on remarque que celle-ci est passée de 19,5% (20e) à 21,5% (10e). Si vous avez l’habitude de regarder des matchs, vous avez probablement déjà déduit que cela se traduit par une augmentation du nombre de paniers à 3 points tentés, les spot-up étant majoritairement pris du parking. Vous ne serez donc pas étonné d’apprendre que les Raptors tentent en moyenne 7 threes de plus que l’an dernier. Leur pourcentage n’a baissé que de 36,3 à 35,1% et cette chute est largement compensée par la quantité de tentatives supplémentaires.

Un autre indicateur significatif concerne le jeu en transition. Vous n’avez pas idée du nombre de fois où je me suis arraché les cheveux (mauvaise idée vu l’état de ma situation capillaire, mais c’est une autre histoire) en voyant les Raptors ralentir le jeu plus que de raison alors qu’ils avaient le potentiel de courir beaucoup plus. Cette année, j’ai enfin pu évacuer cette frustration en constatant une tendance à jouer en transition avec plus de détermination : 24e pace (nombre de possessions jouées par match) en 2016-2017, on retrouve les troupes de Casey à la 11e place désormais, phénomène s’accompagnant d’une hausse de la fréquence du jeu en transition (les contre-attaques, et plus généralement quand la défense n’est pas replacée).

Même une statistique aussi simpliste que le nombre de passes par match témoigne d’une évolution, puisque la franchise est passée du 26e au 19e rang en la matière, entraînant par la même occasion une hausse du nombre de passes décisives, preuve d’une circulation de balle plus efficace.

Ayant conscience du côté relativement indigeste (mais nécessaire si l’on souhaite appuyer ses impressions avec des faits) de ce que vous venez de lire, voici un petit tableau récapitulant les évolutions les plus significatives de l’attaque de Toronto, 4e meilleure de la NBA avec un offensive rating (points marqués sur 100 possessions) de 109,8 :

2017-2018 2016-2017
Offensive rating 4e 6e
Pace 11e 22e
Ast % 23e 30e
Isolation (fréquence) 23e 6e
Transition (fréquence) 11e 17e
Spot-up (fréquence) 10e 20e
Pick and roll où le porteur prend le tir (fréquence) 4e 1er
Pick and roll où le poseur d’écran prend le tir (fréquence) 8e 26e

Un mot sur la défense, qu’il ne faut pas passer sous silence car c’est bien beau de vouloir jouer en contre-attaque, mais encore faut-il avoir l’occasion de le faire. C’était déjà correct l’an dernier mais les Raptors ont tout de même réussi à progresser sur ce plan, faisant passer leur defensive rating de 104,9 (8e) à 103,2 (3e). De quoi obtenir des stops et faire galoper les athlètes qui peuplent le roster pour s’offrir une multitude de paniers faciles.

Et en pratique ?

Après 3 mois et demi dans cette saison 2017-2018 et en attendant le verdict qui tombera en mai, les Raptors sont 2e de la conférence Est, avec une petite défaite de plus que les leaders (Boston) et 4 matchs d’avance sur leur poursuivant le plus proche (Cleveland). Leur bilan est de 34-16, soit 4 victoires de plus que la saison précédente après 50 matchs.

Cependant, DeRozan et Lowry scorent moins. L’arrière envoie 24,4 pts contre 27,3 l’an passé, et pourtant on le retrouvera encore titulaire au All-Star Game et beaucoup s’accordent pour dire qu’il réalise sa meilleure saison en carrière. En prenant lui aussi moins de shoots et en distribuant plus de passes (5,2 ast contre 3,9), il a épuré son jeu et se met désormais au service d’un collectif dont il est le leader incontesté. On notera aussi un attrait pour le tir à 3 points qu’on ne lui avait pas connu jusqu’à maintenant.

Le cas Kyle Lowry (si vous avez ri en lisant ça à voix haute, je ne peux plus rien pour votre âme) est encore plus édifiant, puisqu’il a vu sa production chuter de 22,4 à 16,7 pts par match. En tant que meneur, il est le premier concerné par le changement de style opéré par Dwane Casey, et son jeu fait d’isolation et de pénétrations est moins sollicité qu’auparavant. Lui aussi doit s’adapter, ce qu’il fait par exemple en concluant des séquences de passes en catch-and-shoot où son adresse encore bien solide (38,5% de loin) fait des ravages. Néanmoins, il reste du chemin à parcourir et sa capacité à s’épanouir encore plus dans ce nouveau système sera un élément crucial pour la réussite de l’équipe en avril.

Cette baisse statistique a été plus que compensée par le reste de l’équipe qui a su hausser le ton. Si Jonas Valanciunas et Serge Ibaka sont là où on les attendait, le rookie OG Anunoby est une très bonne surprise qui a poussé Norman Powell sur le banc. Oublié l’échec Demarre Carroll, le 5 des Raptors carbure toujours du feu de Dieu avec le 4e meilleur différentiel de tous les 5 titulaires de la ligue.

Et le banc est loin d’être en reste, puisqu’il est le meilleur de la ligue en termes de différentiel.

Barrés dans la rotation la saison dernière, Fred VanVleet et Jakob Poeltl sont devenus des membres importants du banc et n’ont pas trahi la confiance du coach. Le premier est le backup attitré de Kyle Lowry et a fait passer sa production de 2.9 pts et 0.9 ast à 35% au tir à 7.6 pts et 2.8 ast à 42% au tir, dont 40% derrière l’arc. Le second est un véritable aspirateur à rebonds, encore un peu frustre offensivement mais dont l’impact athlétique et l’intensité font un violent dégât dans les raquettes adverses.

Sur les ailes, on retrouve CJ Miles dans un registre de shooteur fiable et précieux qu’il maîtrise parfaitement, et Norman Powell qui a perdu sa place de titulaire et qui constitue malheureusement l’une des (rares) déceptions à Toronto (seulement 39% au shoot, 29% à 3 points).

Les deux remplaçants avec le plus gros temps de jeu sont Pascal Siakam et Delon Wright. Siakam est un poste 4 ultra athlétique, d’abord réputé pour sa défense mais qui tente de plus en plus de choses offensivement, malgré pas mal de déchet (16.5% à 3 points). Backup sur les postes 1 et 2, Wright a progressé niveau adresse et retrouve des pourcentages similaires à sa saison rookie, avec un temps de jeu nettement supérieur. Ses 8.5 pts à 37% à 3 points sont une contribution bienvenue soir après soir.

Si l’effectif a très peu bougé, les Raptors ont entrepris un réel changement de système de jeu afin de franchir un palier et d’être un candidat crédibles aux Finales, voire au titre. Après 50 matchs, on les retrouve dans le top 5 de la NBA en termes de rating offensif et défensif, ce qui constitue une performance de très haut niveau. La progression est réelle et, cerise sur le gâteau, le jeu de Toronto devient de plus en plus agréable à regarder. Cependant, aucune conclusion définitive ne pourra être tirée tant que les joutes printanières n’auront pas livré leur verdict. Plusieurs questions restent en effet en suspens : Lowry sortira-t-il de sa tanière au moment venu ? Lorsque la tension se fera sentir, Casey maintiendra-t-il sa confiance dans son système, ou retournera-t-il à ses chères isolations comme ce fut déjà le cas cette année ? La défense a progressé, mais peut-elle stopper LeBron James ou les Celtics ? Plus que deux mois et demi chers amis, plus que deux mois et demi….