Il y a quelques jours, Jérémy et moi-même nous rendions, pour la première fois, à une représentation des Harlem Globetrotters. L’occasion de vous raconter notre expérience, mais aussi de revenir sur l’histoire et l’évolution de cette équipe aussi spéciale que connue dans le monde entier.

 

Beaucoup de distraction et un peu de basket

Le spectacle est prévu sur les coups de 20h. L’Arena d’Aix-en-Provence, flambant neuve, accueille l’événement pour la première fois. Pour l’occasion, l’enceinte fait le plein ou presque, et si l’organisation pour le moins chaotique des entrées entraîne un retard de quelques minutes, la soirée débute enfin. Dès les premières secondes, un constat se partage : nous sommes bien devant un show américain, bien différent de nos habitudes franchouillardes. « Déconnectez votre cerveau, et laisser vous distraire » , voilà la consigne à retenir. Rapidement, nous nous prenons au jeu, amusé par cet entertainment pur, lancé par le speaker grimé en parfait animateur de cirque. Costards à paillettes, couleurs américaines et envolées vocales sont au rendez-vous, alors que le public est déjà mis à contribution pour des petits jeux sur le parquet.

Enfin, les joueurs arrivent. D’un côté, les « Washington Generals », les adversaires complices, décrits comme l’équipe jouant à l’extérieur. De l’autre, les Harlem Globetrotters bien sûr, jouissant d’une entrée plus chaleureuse. Question de mise en scène, évidemment, tout comme l’ensemble de la soirée. Les Globetrotters portent des surnoms fun (« Handle », « Thunder », « Cheese » ou encore « Hi-Lite »), et assurent déjà le show en haranguant sans cesse le public. Les deux équipes s’échauffent, et nous donnent déjà l’occasion de constater que les bonhommes sont plutôt copains avec la balle orange. Adresse au tir, de n’importe quel spot sur le terrain, qualités athlétiques bien aiguisées (pour certains), handle et habilité à la passe se font remarqués, et l’on se dit que le spectacle sera bien présent sur le parquet. D’accord, certains n’ont plus vingt ans et porte une petite bedaine qui nous fait marrer, mais on sent bien que tous sont de bons basketteurs.

Mais surtout, ce sont les showmen qui se démarquent, plus que les basketteurs. Farces, danses, intéractions en tout genre avec le public, tout est fait pour faire rire le public et le divertir, toujours plus loin dans l’absurde et le burlesque. Il est l’heure de débuter le match, sur un format européen de 4 fois 10 minutes, et c’est l’un des nouveaux membres de la team, dont la particularité est d’être nain, qui est choisi pour disputer l’entre-deux. L’ambiance est bon enfant, les rires se multiplient, mais nous sommes impatients de voir un peu de basket se dérouler sous nos yeux avides de showtime et de dunks de haut vol. Au cours des deux premières minutes, c’est bien ce que nous offre les joueurs, avec des combinaisons de passes rapides, des shoots du parking et une ou deux envolées près du cercle. Mais à l’occasion d’une « faute » scénarisée, une première mise en scène se déclenche. L’occasion d’un petit sketch autour de l’arbitre, des coachs, et bien sûr du public, dont les réactions sont sollicités en permanence. Un bon moment de distraction une fois encore mais chose curieuse, le chronomètre continue de tourner.

Finalement, les gags, petits jeux avec le public et les danses s’enchaînent, et le décompte atteint rapidement les 2 minutes à jouer. Le match reprend, tout comme le plaisir de voir les gars manier la balle et nous gratifier de quelques actions spectaculaires. Bien sûr, la plupart des combinaisons sont entendues avec les « adversaires », et aucune défense n’est proposée. Qu’importe, nous ne sommes pas venus voir un vrai match mais une exhibition, et cela suffit amplement à nous combler. Fin du premier quart-temps. Les quelques minutes de jeu nous ont mis l’eau à la bouche, et si les sketchs nous ont bien sûr amusés, le peu de temps passé balle en main nous étonne un peu.

Malheureusement, c’est bien ce schéma qui sera reproduit sur l’ensemble du « match ». 4 fois 10 minutes de spectacle, mais 4 fois 2 minutes de basket seulement. Pour le reste, une succession de sketchs certes inspirés, de gags burlesques, de situations loufoques ou de petits jeux avec des membres du public sur le parquet. Nous attendions un petit concours de dunks en fin de rencontre, car certains joueurs ont largement les capacités de passer quelques tomars spectaculaires sans aucun problème. Au lieu de cela, un seul reverse et un petit tomahawk pendant le match, et pléthore de alley-oops (franchement sympa à voir, il faut le dire). Et lorsque le match se termine, c’est bien la soirée qui s’achève.

Le récit de ce spectacle peut paraître négatif, mais nous avons en réalité passé une très bonne soirée. Le problème, c’est que le tarif payé est un peu excessif pour la prestation proposée. 40€ (meilleure catégorie, l’autre était à 26€) pour un spectacle de cirque, c’est un peu cher. Car c’est bien ce qui nous a été proposé, avec des scènes souvent inspirées du clownesque affichés sous les chapiteaux rouges. Nous avons souvent ri, mais n’avons que peu souvent pu être impressionnés par des prouesses balle en main. Or, lorsqu’on décide d’aller voir les Harlem Globetrotters, c’est bien la balle orange que l’on souhaite voir au cœur du spectacle.

Plusieurs pistes sont alors à proposer : conserver le même format, mais diminuer le prix. Une grosse vingtaine d’euros correspondrait nettement plus à ce que nous avons vu, et qu’il est possible de retrouver dans de nombreuses représentations humoristiques. Sinon, il serait appréciable de remettre le basket plus en avant, et de rééquilibrer le temps entre les sketchs et le match. 5 minutes de jeu et 5 minutes de gags sur chaque quart-temps, ce serait plus raisonnable et plus conforme à l’identité initiale des Harlem Globetrotters : une équipe d’exhibition de basket avant tout.

 

Une équipe historique

Créée en 1926 à Chicago, l’équipe se nomme initialement Chicago Harlem, puis Savory Big Five et est alors composée uniquement de joueurs afro-américains. Suite à quelques différents, une partie des joueurs décident de former sa propre formation, les Globetrotters. Achetée par Abe Saperstein, ce dernier décide alors de renommer l’équipe. Mais les nouveaux New York Globetrotters deviennent rapidement les Harlem Globetrotters, une volonté forte du propriétaire. Vous l’aurez bien compris, l’équipe n’a pourtant aucun lien avec le quartier new-yorkais et n’a jamais franchi les frontières américaines. La raison est toute autre : à cette époque, les joueurs noirs sont interdits dans les ligues de basket professionnelles. Avec cette appellation, Saperstein souhaite promouvoir une équipe de qualité et mettre en avant des joueurs qui mériteraient largement leur place au sein des meilleures formation du pays. S’ils sont déjà très penchés vers le spectacle et l’exhibition, leur niveau basket n’a rien à envier à de nombreuses équipes.

Rapidement, les Harlem Globetrotters font parler d’eux et remportent victoires sur victoires. Ils excellent sur le territoire national, mais ne participent toujours pas aux ligues majeures. En 1939 en revanche, ils participent aux premiers Championnats du monde professionnel de basket, et sont défaits en finale. L’année suivante, ils l’emportent face aux Chicago Bruins, s’affirmant comme une équipe dominante aux US. Lors des rencontres sans enjeux ou déjà jouées, Saperstein (également coach) mise sur les tricks et autres cascades pour maintenir l’intérêt des fans. L’identité des Harlem Globetrotters se dessine, et cette manière spectaculaire de jouer devient une marque de fabrique. A la fin des années 40, ils battent même à deux reprises les Minneapolis Lakers, une des meilleures équipes de la jeune NBA (et uniquement composée de joueurs blancs). Mais l’éclosion de la nouvelle ligue éclipse peu à peu l’équipe fun des Globetrotters, de plus en plus connue pour son côté entertainment que pour ses performances purement sportives.  Alors que la NBA entame son développement, les Harlem Globetrotters préfèrent rester sur leur créneau d’équipe spectaculaire et surtout uniquement afro-américaine. Ils effectuent une tournée en Europe au début des années 50, la première d’une interminable série.

Les Globetrotters font désormais cavaliers seuls, eux qui ont de toute façon toujours été assez isolés du reste du basket américain. Pourtant, ils sont grandement responsable de la popularisation du basket dans le monde, et ont certainement contribué à faire connaitre la NBA dans le monde sans même y participer. Lors de leur première tournée en Europe, ils rassemblent même 75 000 personnes à Berlin. En 1950, l’arrivée du premier joueur noir en NBA, Chuck Cooper, est l’aboutissement du combat des Globetrotters depuis près de 25 ans. Paradoxalement, elle marque également un coup d’arrêt pour l’équipe, jusqu’alors considérée par les joueurs noirs comme le rêve à atteindre. Désormais, la NBA propose de meilleures opportunités, tant en termes d’exposition médiatique que de revenus financiers. Les Globetrotters viennent de perdre une de leurs têtes d’affiche, Cooper, mais également Nat « Sweetwater » Clifton, qui rejoint les New York Knicks.

C’est à cette occasion que les Harlem Globetrotters deviennent une équipe de spectacle uniquement, loin des compétitions professionnelles et des quêtes de titres. L’enterntainment prend le pas sur l’aspect sportif, même si l’équipe accueille des grands noms du basket. Le grand Wilt Chamberlain a notamment évolué à plusieurs reprises avec les Globetrotters durant l’été, et a souvent affirmé qu’il y a connu certains de ses meilleurs souvenirs basket. Et même si au cours des années 70-80, les Harlem Globetrotters souhaitent renouer avec leurs traditions des années 40-50 en se confrontant à de vraies formations professionnelles pour contrer les critiques sur leur niveau réel, l’équipe restera une formation de showmen, spécialistes du divertissement. Malgré cela, la formation a été honorée en 2002 en intégrant le Hall of Fame.

Peu à peu, les prouesses balle en main laissent place aux sketchs et autres gags burlesques. Les Globetrotters, gérés par Metrovision pendant de nombreuses années, deviennent plus des sujets d’émissions ou de dessins animés. Les figures spectaculaires se font plus rares, et depuis le rachat de l’équipe par Herschend Family Entertainment, le divertissement familial prédomine largement sur le spectacle basket. En revanche, l’esprit pionnier de la formation reste intact, avec l’introduction de joueuses féminines dans le show ou encore dernièrement l’intégration d’un joueur nain, Jonte « Too Tall Hall ».

 

Pour revenir sur notre expérience, c’est plus la frustration de ne pas avoir plus profiter de ce que les garçons avaient à nous offrir balle en main qui l’emporte sur la déception autour du contenu. Encore une fois, ce n’est pas la distraction qui a manqué, ni les rires et l’admiration de ces hommes de spectacle, naturellement doués pour faire sourire et donner du plaisir au public. On aurait simplement souhaité une inversion des rôles : le cirque du basket, plutôt que le basket au cirque.