« Immersion », c’est la nouvelle série d’articles qui débarque sur QiBasket ! Le concept est simple. On a tous déjà été admiratif ou intrigué par une équipe, dans une période donnée de son histoire. Qu’il s’agisse du showtime des Lakers avec Magic, des Celtics de Bird, des Bulls de Jordan, des Bad Boys de Detroit, des Spurs de 2014, des Heatles et j’en passe, on aurait rêvé de faire partie de l’une de ces équipes, pour voir comment ça se passe « pour de vrai ». Avec Immersion, QiBasket vous propose d’y entrer les deux pieds en avant et de briser le quatrième mur. Le procédé est simple : une histoire fictive autour d’un personnage créé de toute pièce, mais articulée autour de faits bien réels. Pour le second épisode, c’est une virée dans les coulisses de la saison ’08-09 des Denver Nuggets que l’on vous propose : en route !


J’étais devant mon écran lorsque cela arriva. Nous suivions le match des vestiaires. La saison était jusqu’ici une véritable réussite compte tenu des changements qui s’étaient opéré dans des timings peu appréciables. Pourtant, nous étions à 39 victoires pour 20 défaites, un ratio très satisfaisant. On défendait vraiment dur, a fortiori compte tenu de l’historique de la franchise qui avait toujours favorisé l’attaque à outrance. Et j’étais une part de ce revirement identitaire. Ce soir-là, nous affrontions les Indiana Pacers et étions sur 2 victoires consécutives, dont la dernière 90-79 contre les Lakers de Bryant-Gasol-Odom-Bynum. Une belle démonstration où nous avions limité Kobe à 10/31 en l’absence du pivot titulaire de Los Angeles. Les Pacers n’étaient pas une bonne équipe cette année-là, c’était le genre de matchs à ne pas perdre pour une équipe qui voulait s’arroger l’avantage du terrain.

Pourtant, ce soir-là, l’équipe était en panne offensivement, malgré un bon match de notre meneur. Plusieurs joueurs passaient complètement à côté de la rencontre offensivement. Anthony en tête de liste. Encore dans le match, Karl appelle un temps mort pour essayer de recadrer les gars, pour que la balle circule mieux. A la sortie, alors que le match va reprendre, les arbitre signalent un problème. Il y a 6 joueurs des Nuggets sur le terrain. On s’interroge, et on voit le coach faire signe à Anthony de revenir sur le banc. L’intéressé se retourne mais n’en fait rien, il se contente d’attendre que quelque chose se passe. L’incompréhension se lit sur plusieurs visages, on sent que les ordres de Karl étaient pourtant clairs. A ce moment-là, même hors du terrain et de l’ambiance lourde qui y pèse, je sens l’appréhension monter. Notre saison était une réussite, mais avec un vestiaire aussi explosif c’est peut-être le tournant qui se déroulait sous nos yeux. Et nous étions impuissants. Peut-être était-ce l’insubordination de trop. Putain, Carmelo, non, pas ça.

Tout le monde se regarde en chien de faillance alors que George tempête sur le banc, est-ce que le vestiaire va exploser sur une futilité pareille… ?

I.

8 mois plus tôt.

Le taxi dans lequel je me trouvais avançait à vive allure, mais je m’en rendais à peine compte. J’étais dans une sorte de frénésie interne alors que je m’apprêtais à rejoindre les bureaux des Denver Nuggets. Tout s’était enchaîné à une vitesse phénoménale, mais je m’apprêtais à passer d’une belle histoire dans un lycée du coin, à membre actif du staff technique d’une équipe NBA. Je vous rassure, je n’allais pas devenir coach, voire même assistant coach de l’équipe. Pour cela il faudrait encore que je fasse mes preuves. J’allais travailler aux contacts de ce beau monde, notamment à la vidéo. Finalement, mon chauffeur me sortit de ma torpeur en me demandant ce que j’allais faire dans les bureaux de la franchise. « Je vais travailler avec George Karl« , dis-je dans le but d’impressionner mon interlocuteur. Après m’avoir jaugé, il me répondit que ça risquait d’être une sacrée partie de plaisir pour moi. Si j’étais un natif du Colorado, je n’avais jamais été un fervent supporter des Nuggets. J’appris donc de sa part que le coach de Denver était un sacré dur et que je risquais de passer quelques soirées mouvementées lorsqu’une défaite ne serait pas passée. C’est sur ces bons mots que j’arrivais à destination et m’apprêtais à signer mon contrat.

Nous étions le 8 juillet 2008, je franchissais pour la première fois les portes des locaux de la franchise. Il n’y a pas à dire, les franchises NBA savaient faire les choses bien niveau confort. C’était somptueux. Ma contemplation fut interrompue lorsqu’on me dit de monter dans les bureaux à l’étage. Contre toute attente, c’est Mark Warkentien, à l’époque General Manager de l’équipe qui m’accueillit en personne. Il me parla de sa vision, de son équipe. Il semblait très fier d’avoir réuni la paire Allen Iverson-Carmelo Anthony dans le Colorado. L’entendre de sa bouche me faisait réaliser la difficulté de ma tâche. J’allais travailler avec 2 des attaquants les plus racés du circuit NBA. L’opportunité me semblait à la fois dingue et complètement oppressante. Comment on se rendait légitime auprès de joueurs pareils ? Est-ce que j’allais devoir moi-même leur pointer du doigt leurs erreurs ? Bon sang, mais s’ils refusaient de m’écouter qu’est-ce que je pourrai y faire ?

Malgré la boule d’angoisse qui avait fait son ascension de mes tripes à ma trachée, l’expérience s’annonçait incroyable. C’est ainsi que je signais mon contrat, et rentrais chez moi. La franchise était en pleine free agency, j’attendais désormais avec impatience la rencontre avec le reste du staff et des joueurs.

II.

Je n’avais pas tardé à recevoir un SMS me disant de rejoindre le gymnase pour commencer à discuter. Je fus surpris de me rendre compte que ce n’était ni plus ni moins que le coach en chef de l’équipe, George Karl, m’avait convoqué. C’était une véritable boule d’énergie, ce que son apparence ne laissait pas nécessairement présager. Mon taxi ne m’avait pas menti, car je sentis immédiatement le poids de notre collaboration sur les épaules. La franchise sortait d’une nouvelle élimination au premier tour des Playoffs malgré la présence d’un duo Iverson-Anthony. Allen était toujours un des arrières les plus saignants de la NBA, même s’il n’était plus le MVP qu’il avait été. Carmelo jouissait d’une côte énorme, et était affiché comme un des attaquants les plus versatiles de la NBA. Ce qui préoccupait de fait notre entraîneur, c’était l’incapacité de la franchise à jouer dur. « Pour ceux qui ne me connaissent pas… » fut le début d’une phrase qui me marqua. « Vous voyez Phil Jackson ? Considérez-moi comme son antithèse... ». Il nous expliqua, s’appuyant sur ses assistants et membres du staff déjà en place, qu’il n’hésiterait pas à entrer en conflit avec n’importe qui n’étant pas prêt à travailler dur. Message reçu.

Selon lui, le jeu rapide était une force pour profiter des qualités offensives du duo, mais il fallait trouver un moyen de faire défendre ce groupe. Mon rôle, d’ailleurs, puisque je ne vous l’ai pas dit, était d’analyser notre jeu et celui de nos adversaires pour mettre en évidence nos errances défensives et le jeu offensif de nos opposants. George, insista sur l’importance d’être préparés, de jouer avec passion. Ne pouvant se contenir, il tira d’ailleurs ensuite sur Carmelo – ce qui deviendrait une habitude pour moi ensuite. Il faudrait arriver à le faire défendre, et trouver des parades « pour masquer notre diva« . C’est à ce moment-là que je compris que je n’aurai pas forcément besoin d’aller aux conflits avec nos joueurs, mais que je serai l’instrument de nombreuses escarmouches dans les vestiaires. La mission s’annonçait passionnante et prenante.

« Soyez prêts« . Ce n’était pas une conclusion pour nous signifier de travailler dur que George nous envoyait. Il nous prévenait également que plusieurs égos forts s’affrontaient dans cette équipe. On n’était pas à l’abri de prise de tête et de moments à l’ambiance délétère entre le staff et certains joueurs. A écouter son vocabulaire, on avait l’impression que chaque match était un départ en guerre. Je compris définitivement en quittant la réunion pour vaquer à mes occupations que je pourrai très bien être pris à parti. Si la pression montait, je goûtais tout de même mon plaisir de faire désormais parti d’une formation de grande classe. C’était la NBA. Le basketball joué à son niveau d’intensité le plus élevé. Les Nuggets peinaient à exploser en Playoffs même s’ils y étaient tous les ans depuis la draft de Melo. A moi d’apporter ma pierre à l’édifice.

III.

L’été fut l’occasion de prendre ses marques. Rencontrer les différents assistants dont je dépendrai, participer aux workouts afin de chercher des joueurs pour compléter l’effectif. Je parlais beaucoup avec le coordinateur défensif et nous étions très investis dans notre mission. Nous devions monter une défense en utilisant nos éléments forts. Nous étions confiants sur le fait que nous arriverions à utiliser les qualités de Kenyon Martin, sublime athlète, et la présence physique de Néné Hilario pour protéger l’arceau. Les conditions étaient optimales car le management avait fait un très bon travail pour rameuter des soldats. Dahntay Jones avait signé durant l’été, et mine de rien cela changeait considérablement la donne d’avoir un défenseur féroce en sortie de banc.

A l’ouverture du traning camp, je reconnais que j’étais fébrile. La rencontre la plus marquante fut celle avec Chris Andersen. C’était comme une apparition. Une sorte de géant avait franchi la porte, ses tatouages pétaradants explosant de partout, des cheveux longs coiffés en pic. Intimidant. J’avais un physique plutôt banal et j’avais l’impression de me trouver face à un albatros avec ses bras interminables. Quand il me tendit la main, je mis une demi-seconde à réagir. C’était surréaliste, complètement. Contre toute attente, après quelques échanges dont le contenu m’échappe aujourd’hui, il me paraissait extrêmement posé. J’imagine que mes a priori avaient joué leur jeu : Chris avait un look sorti d’une vie rock’n’roll – avant de revenir à Denver il avait été banni par la NBA pendant 2 ans pour l’utilisation de drogues. Il avait admis les avoir consommées, et si son repentir avait été réel, il était difficile de ne pas s’imaginer un personnage incontrôlable, en dépit d’un statut de coqueluche auprès du public grâce à ses contres en haute altitude. Mais le voilà, parlant calmement, s’avérant très attentif envers les membres du staff ou quiconque l’abordait. George Karl l’observait évoluer d’un air amusé, qu’il n’arborait que rarement jusqu’ici.

Ce même jour, durant les workouts nous avions commencé à mettre en évidence certaines défaillances remarquées la saison précédente. C’était les tous premiers entraînements et le repli défensif avait été mis au centre de notre camp. Les joueurs allaient devoir cravacher, le fait de jouer à Denver signifiant devoir travailler avec l’altitude. Un atout considérable pour l’équipe à domicile, mais un véritable challenge pour la reprise.

Nous voulions faire comprendre à certains joueurs l’aspect déterminant du repli défensif qui était parfois beaucoup trop laxiste. Très dommage lorsqu’on voyait le rythme qu’on savait mettre en contre-attaque. J’observais Allen Iverson, très intrigué. Sa réputation n’était plus à faire, et l’épisode du « What are we talking about ? » avait persisté depuis ses grandes années à Philadelphie. Il avait en tout cas un sacré coffre au moment de la reprise. C’était le plus étonnant : il était évident qu’il n’avait pas la meilleure hygiène de vie, mais il avait un moteur incroyable. Pour moi qui débarquait en NBA, c’était à se demander comme tant de talents réunis pouvaient ne même pas passer un premier tour. La saison m’aiderait certainement à répondre à cette question.

En attendant, j’étais stupéfait par Carmelo Anthony. On savait qu’il était un des tous meilleurs attaquants NBA. A cette époque, et ce depuis son année rookie, Melo n’avait jamais raté les Playoffs. Quand je voyais ce qu’il pouvait faire balle en main, je n’en étais pas nécessairement étonné : c’était le meilleur joueur que j’ai pu voir évoluer, son jeu était si complet qu’il était intenable, surtout qu’il avait été gâté niveau qualités athlétiques. Du coup, voir cette absence d’efforts défensifs était quelque peu rageant pour le coaching staff, car il en avait les moyens, bon Dieu !

IV.

Nous étions aux termes de la présaison, l’excitation était à son comble. Les médias harcelaient aussi bien les joueurs que George. Je n’osais pas imaginer à quoi devait ressembler un tel cirque dans des villes comme Los Angeles ou New York. Les mêmes questions étaient posées encore et encore. Pourtant nous n’étions qu’à l’aube des réseaux sociaux tels que nous les connaissons. A la place des joueurs, j’aurais été épuisé de ressasser les mêmes choses en permanence, les mêmes phrases vides de sens ou politiquement correctes. On leur demandait quel était leur objectif, comment ils se sentaient à l’aube de cette saison. On imaginait vraiment autre chose qu’une réponse de façade ?

En coulisses toutefois, nous sentions une vraie tension. Il y avait beaucoup de compétiteurs, mais des inquiétudes étaient présentes. Tout grand joueur qu’Iverson était, on sentait qu’il commençait à décliner. Ce n’était pas juste de partager le terrain avec Carmelo qui réduisait ses statistiques, c’était aussi les résultats de choix discutables qui avaient jalonné sa carrière. Karl parlait souvent lors de nos réunions du problème qui pesait sur cette équipe : elle n’avait pas de réels leaders. Tous grands joueurs qu’ils étaient : notre duo de star n’était pas capable de s’imposer vocalement, et n’étaient pas non plus à même d’être de véritables exemples. Si Iverson ne faisait pas autant de vagues que sa réputation le laissait présager, il n’en restait pas moins assez laxiste. Carmelo quant à lui semblait plus se préoccuper de briller sur le terrain que de quoi que ce soit d’autre. Je me souviens lors de cette réunion d’une parole que nous avait dit Karl quelques semaines plus tôt à l’arrivée du training camp. Il n’était pas un leader, définitivement. Pour ne rien arranger, Kenyon Martin, en dépit de son physique et de la défense qu’il apportait, avait les genoux qui sifflaient. Le problème c’est qu’il avait signé un deal en or sur 7 ans il y a quelques années, et que ses problèmes n’étaient pas étrangers aux GMs adverses.

LOS ANGELES – OCTOBRE 31: Allen Iverson #3 (L) and Kenyon Martin #4 (R) des Denver Nuggets « slap hands » pendant le match contre les Clippers au Stapple Center

Très peu remaniée, l’équipe démarra donc la saison. Nous savions ce qu’il y aurait à travailler, et également ce qui pouvait mal se passer. La saison démarra face à une solide équipe du Jazz menée par un Deron Williams au sommet de son art. Suffisamment pour commencer la saison de la plus mauvaise des manières : une défaite. Dans les vestiaires, les joueurs n’avaient pas l’air plus contrariés que cela, la saison commençait à peine. Karl ne fut pas du même avis : il sortit de ses gonds. Il s’extirpa finalement fulminant du vestiaire. Les joueurs ne s’en inquiétaient pas plus ça, car Carmelo, gêné par une petite blessure, ne devait pas prendre part aux premiers matchs de l’exercice. Le coach, lui, n’avait pas vu le combat qu’il espérait. Cette gueulante inaugurale permis à l’équipe de se reprendre lors du second match face aux Clippers, avec une victoire en prolongation qui soulageait mais ne suffisait pas à rassurer.

Après une nouvelle défaite qui ressemblait étrangement à celle du premier match, la bombe tomba.

Le lendemain, incompréhension dans le vestiaire au moment de débuter l’entraînement : Allen Iverson était transféré aux Pistons. C’était donc ça le business NBA, vous commenciez à connaître des gens, à créer des liens avec eux et soudainement ils étaient échangés sans même être mis au courant. Certains joueurs furent sonnés par l’annonce, mais la nouvelle qui suivait était tout de même incroyable : Chauncey Billups était en route pour le Colorado. On parlait d’un champion NBA, MVP des Finales d’une des équipes au caractère le plus trempé de la décennie. Carmelo, très proche d’Iverson, sembla accuser le coup, et j’entendis Martin exprimer le choc qu’il avait eu en sortant de chez lui ce matin-là. Karl quant à lui, malgré son attachement à AI, semblait très enthousiaste concernant ce « nouveau départ ».

Nous venions de trouver notre leader.

V.

Dès l’arrivée de Chauncey, les choses changèrent. Il aurait pu se mettre en retrait à son arrivée, mais il comprit de suite que sa mission était de discipliner ce groupe. Il parlait énormément en défense, ce qui devenait contagieux. Des joueurs qui n’excellaient pas nécessairement devinrent plus solides, nous enchainions trois victoires pour fêter son arrivée, et il était devenu très difficile de scorer contre nous.

Il y avait toutefois pas mal de choses à corriger, et nous décidions finalement que notre mission était de discipliner JR Smith. Il avait clairement un talent énorme : athlète hors norme, bon shooteur, il avait tout pour être le parfait sixième homme. Pourtant, il mettait un point d’honneur à jouer complètement à l’envers. C’était exaspérant, mais ni nos conseils, nos séances vidéo ou les hurlements de George Karl ne semblaient y faire : nous étions face à un mur. Il pouvait être aussi utile quand tout rentrait pour lui qu’un véritable cancer lorsqu’il se mettait à shooter à contre sens du jeu, à perdre des ballons stupides ou à passer complètement à côté de la rencontre parce qu’il n’était tout simplement pas avec nous mentalement.

C’est à ce moment-là que je me suis trouvé un peu bloqué par la philosophie de notre coach. Capable de véritables coups de têtes à tout moment, il avait une philosophie qui m’apparaissait un peu contradictoire.

Il essayait d’aider ses joueurs en dehors du terrain, mais les délaissait s’ils ne lui laissaient pas la place pour faire. Par ailleurs, en dehors de son envie de les pousser sans cesse lors des matchs, il leur laissait énormément de liberté en dehors, n’était pas gêné s’ils arrivaient après un restaurant, un fast-food avant le match. Dans l’ensemble, plusieurs d’entre eux avaient une hygiène de vie indigne de joueurs de ce calibre. A ce jeu-là, Smith était clairement champion toute catégorie. Alcools, sorties, stupéfiants, courses endiablées sur les routes et forcément, des arrestations et démêlés avec la justice qui allaient avec. Lors d’une discussion avec les coachs, tout le monde semblait considérer que tenter de contrôler sa vie était « peine perdue« , que le personnage était ingérable. Autrement dit, le mieux que l’on puisse faire était de l’accompagner lorsqu’il était là. Je n’étais pas d’accord avec ça, mais ce n’était hélas pas à moi d’en décider. Du moins c’est ce dont je m’étais lâchement convaincu à l’époque. Pourtant, JR avait déjà eu un accident meurtrier quelques années plus tôt qui avait coûté la vie de son passager. Il continuait ses frasques malgré tout, et nous devions subir cela. C’était compliqué à gérer et nous devions donc nous contenter de l’accompagner lorsqu’il était avec nous et prêt à écouter. Vous devinez sans difficulté que nous ne l’avons pas changé cette année-là.

Dans le même temps, nous travaillions beaucoup à l’amélioration de notre défense. Billups, Néné, Dahntay Jones ou encore Linas Kleiza œuvraient beaucoup pour faire de notre équipe ce qu’elle tendit à devenir rapidement dans la saison. Je prenais énormément de plaisir à discuter avec eux, à observer lors des séances vidéo. Une énergie positive émanait du groupe, et l’implantation de Chauncey n’y était pas étrangère.

Carmelo, lui, connu une période difficile. Malgré les critiques qu’on pouvait lui faire, il se comportait en professionnel. Ce n’était pas le plus facile à coacher, mais ce n’était pas quelqu’un de compliqué à vivre. On le sentit un petit peu en retrait avec l’arrivée de Chauncey. Pour lui rendre hommage, il n’était pas contre l’arrivée de ce nouveau coéquipier, il avait juste perdu quelqu’un dont il était proche humainement et qu’il admirait pour son jeu, sa personnalité et ses accomplissements. S’il allait finalement se mettre au diapason, nous devions reconnaître que les dirigeants n’avaient, et ce même si c’est la norme en NBA, pas fait le choix le plus stratégique en ne venant pas lui transmettre et expliquer la nouvelle. Mais au diable ces considérations, Denver était en route pour une belle saison.

VI.

Voici désormais quelques mois que nous parcourions les Etats-Unis d’arènes en arènes. Notre travail portait ses fruits, et l’arrivée de Chauncey avait transfiguré toute l’équipe. Cela n’empêchait pas certains caractères d’être difficiles à appréhender. J’aurai tout d’abord pensé que la saison régulière était une sorte de laboratoire en prévision des Playoffs, mais Karl n’était pas d’accord avec cette vision. Pour lui, la saison régulière était importantissime, chaque match comptait et c’est comme ça qu’une équipe se mesurait. Je ne pouvais pas le contredire n’ayant pas son expérience, mais quelque chose en moi me disait que George nourrissait l’ambition d’être le coach le plus victorieux de l’histoire. C’était aussi ça cette obsession de la victoire, à chaque match. L’autre problème avec lui, c’était la difficulté à déléguer. J’avais beau essayer de faire mon travail avec précision, c’était plus fort que lui, il fallait qu’il fasse un peu de tout, qu’il touche à tout, qu’il confronte son travail au nôtre en permanence. C’était du véritable management à l’ancienne. Peut-être, me dis-je, qu’un jour il faudrait que je dise à nos managers de parler avec lui de confiance, « d’empowerment » comme on disait. Mais c’était trop tôt pour ce genre d’initiatives.

L’autre difficulté était l’opacité de certains joueurs. Notre franchise player par exemple était quelqu’un de très courtois. On ne peut pas dire que Carmelo était antipathique, désagréable, voire même qu’il ne vous prêtait pas attention. De là à dire qu’on bénéficiait d’une écoute active de sa part lorsqu’on essayait de lui montrer une erreur qu’il reproduisait, ou des choses qu’il semblait manquer, il y avait tout de même un fossé que je n’aurai pas franchi. C’était d’ailleurs un peu le genre de problème que je rencontrais avec JR Smith aussi. A la différence que je voyais clairement quand il se contrefoutait de ce que j’avais à lui dire, ce qui facilitait la prise de position.

Certains joueurs à l’instar d’Andersen, Carmelo, Martin, Néné étaient là depuis plusieurs saisons désormais. On sentait qu’en dépit d’un esprit collectif qui régnait, des histoires n’avaient toujours pas été digérées. La relation entre notre coach et Kenyon Martin n’était par exemple pas idyllique. Lors d’un restaurant avec quelques collègues, je me fendis d’une question à ce sujet, et des antécédents qui existaient. Le début des embrouilles datait de 2006, et cela faisait un peu moins de 2 ans que le joueur et le coach se côtoyaient. Une saison compliquée car malgré le talent que lui reconnaissait Karl, Kenyon avait connu de multiples blessures aux genoux. Au premier tour des Playoffs, les Nuggets étaient opposés aux Clippers. Le match 2 était disputé mais durant la mi-temps l’ailier fort entra dans les vestiaires en tempêtant : « Je ne rentrerai pas sur ce putain de terrain !« . George lui demanda de répéter et eut confirmation, pas question de jouer. Martin était un compétiteur, et il avait dû se contenter de 7 minutes dans l’ensemble de la première mi-temps, un affront qu’il ne digérait pas. Karl avait espéré le voir se rattraper mais il n’avait rejoint le banc qu’en cours de seconde mi-temps, s’était enfilé une serviette sur la tête et n’avait plus daigné participer à quoi que ce soit de toute la rencontre.

« Connaissant George, ça a dû s’envenimer« , osais-je.

On me répondit que Karl n’était pas un fin psychologue, il était beaucoup trop dans l’émotion pour ça. Cela me le rappela tel qu’il se définissait : l’antithèse de Phil Jackson. Néanmoins, il savait reconnaître les moments où il fallait ménager un égo mis à mal, me dit-on. Contre toute attente, il entra en conférence de presse et prit la défense du joueur, expliquant que la saison avait été compliquée à cause des blessures, du coaching, des imprévus. Que ce qui s’était passé était le résultat d’un échec commun et pas de son joueur. George expliqua qu’il avait appris de son passé, et notamment de sa relation avec Gary Payton. Il avait laissé un peu de répit à Martin. Finalement, ils avaient réussi à trouver un terrain d’entente commun l’année suivante, et le pire fut évité. Le manque de reconnaissance de la part de Kenyon laissa toutefois des traces, et la relation ne fut jamais d’une folle complicité, au contraire. Le problème est que le vestiaire était rempli de joueurs avec qui la situation pouvait s’envenimer de la sorte. Une sorte d’épée de Damoclès qui pesait sur le travail de tout le monde. Voilà de quoi rassurer.

VII.

J’étais devant mon écran lorsque cela arriva. Nous suivions le match des vestiaires. La saison était jusqu’ici une véritable réussite compte tenu des changements qui s’étaient opéré dans des timings peu appréciables. Pourtant, nous étions à 39 victoires pour 20 défaites, un ratio très satisfaisant. On défendait vraiment dur, a fortiori compte tenu de l’historique de la franchise qui avait toujours favorisé l’attaque à outrance. Et j’étais une part de ce revirement identitaire. Ce soir-là, nous affrontions les Indiana Pacers et étions sur 2 victoires consécutives, dont la dernière 90-79 contre les Lakers de Bryant-Gasol-Odom-Bynum. Une belle démonstration où nous avions limité Kobe à 10/31 en l’absence du pivot titulaire de Los Angeles. Les Pacers n’étaient pas une bonne équipe cette année-là, c’était le genre de matchs à ne pas perdre pour une équipe qui voulait s’arroger l’avantage du terrain.

Pourtant, ce soir-là, l’équipe était en panne offensivement, malgré un bon match de notre meneur. Plusieurs joueurs passaient complètement à côté de la rencontre offensivement. Anthony en tête de liste. Encore dans le match, Karl appelle un temps mort pour essayer de recadrer les gars, pour que la balle circule mieux. A la sortie, alors que le match va reprendre, les arbitre signalent un problème. Il y a 6 joueurs des Nuggets sur le terrain. On s’interroge, et on voit le coach faire signe à Anthony de revenir sur le banc. L’intéressé se retourne mais n’en fait rien, il se contente d’attendre que quelque chose se passe. L’incompréhension se lit sur plusieurs visages, on sent que les ordres de Karl étaient pourtant clairs. A ce moment-là, même hors du terrain et de l’ambiance lourde qui y pèse, je sens l’appréhension monter. Notre saison était une réussite, mais avec un vestiaire aussi explosif c’est peut-être le tournant qui se déroulait sous nos yeux. Et nous étions impuissants. Peut-être était-ce l’insubordination de trop. Putain, Carmelo, non, pas ça.

Tout le monde se regarde en chien de faillance alors que George tempête sur le banc, est-ce que le vestiaire va exploser sur une futilité pareille…? Etait-ce une fracture à cause du trade d’Iverson qui ressurgissait ?

Les arbitres n’allaient pas tarder à sanctionner l’équipe, c’est alors qu’un joueur se dévoua. Kenyon Martin fit demi-tour et retourna sur le banc, sauvant la face de l’équipe par la même occasion. Nous perdîmes le match, mais c’était anecdotique ce soir-là. De retour dans les vestiaires le silence fut pesant. George fit un speech rapide et prit le chemin de la conférence de presse. On savait que les questions tourneraient autour de cette altercation tacite, personne n’avait pu la rater. Et cela arriva évidemment. George laissa alors un silence d’une demie seconde, puis à ma grande satisfaction, opta pour la langue de bois. On comprend que les fans soient agacés de cela, car de l’extérieur on souhaite la vérité. Mais voir Karl prendre une part de la responsabilité au sujet des relations parfois complexes entre coachs et joueurs fut une libération. Cela n’empêcha pas la franchise d’infliger un match de suspension à Anthony – en attendant, nous espérions que cela ne laisserait pas trop de traces. Carmelo était encore jeune, en y pensant. Il n’avait que 24 ans. Il faudrait désormais le cadrer et espérer que cela ne gangrène pas. Pour le meilleur et pour le pire, il était le visage de la franchise et nous devions le garder avec nous.

VIII.

Les jours qui ont suivi l’incident furent le théâtre de nombreuses discussions sur le sujet. J’étais assez dubitatif, car s’il y a souvent des histoires dans le vestiaire, un affrontement entre le franchise player et son coach faisait souvent des victimes, le coach le plus souvent. Mark Warkentien n’était clairement pas un GM omnipotent, il était même plutôt discret. Anticiper sa réaction si les choses venaient à dégénérer ne me semblait donc pas chose très aisée. Son absence de communication me laissa penser que rien ne se passerait, ou du moins qu’il préférait voir les conséquences potentielles de cette altercation avant de prendre une décision, quelle qu’elle soit.

Dans les semaines suivantes, les choses prirent un tournant inattendu. Je ne peux pas exactement décrire par quel processus Carmelo passa, mais après avoir essuyé sa suspension et s’être fait plutôt silencieux, il revint plus vocal que je ne l’avais connu jusqu’ici. Son attention lors des séances vidéo me sembla également plus palpable. J’en étais presque ému de l’entendre rebondir à certaines recommandations que nous lui faisions. Et cela se vit assez rapidement en match. Il était beaucoup plus concentré en défense, devenant par la même occasion très pénible pour son vis-à-vis. Sa nouvelle implication eut l’effet immédiat de déteindre sur tout le monde, attendu que le meilleur joueur de l’équipe semblait passer un cap. C’était impressionnant de le voir aussi déterminé, sûrement désireux de se racheter.

C’est là que les commentaires de George à son sujet ont pris une dimension supérieure : « Carmelo pourrait devenir le meilleur rebondeur ou le meilleur défenseur de la ligue s’il le voulait. Mais pour cela il faudrait d’abord qu’il pense à l’équipe ou qu’il en ait ne serait-ce que l’envie« . Anthony avait été égoïste depuis le début de sa carrière ? Son vrai niveau était donc là ?

Difficile de répondre aussi vite, mais ce revirement d’attitude permit au groupe de finir la saison régulière en trombe, gagnant 14 de ses 17 derniers matchs. L’engouement autour de l’équipe n’avait jamais été aussi fort de mon vécu. La ville était fière de ses joueurs, et pour cause, elle possédait un des meilleurs attaquants NBA, un véritable leader originaire du Colorado avec Billups, et des joueurs spectaculaires qui pouvaient remplir un stade. J.R Smith, en dépit de ses défauts, avait du feu dans les jambes, et que dire de la paire Kenyon Martin-Chris Andersen ? Le dernier, quand il entrait sur le terrain électrisait la foule. Le « Birdman » n’avait rien du commun des mortels. Sa coupe de cheveux toujours plus funky, ses tatouages hauts en couleurs, ses bras interminables et ses contres en haute altitude en avaient fait le chouchou du Pepsi Center. En dépit de son apparence il était probablement le meilleur coéquipier que vous puissiez avoir et toutes les épreuves traversées pour s’établir en NBA en avait fait un joueur dédié à la ville. Premier joueur à quitter la D-League pour jouer en NBA grâce à l’œil des Nuggets, il était revenu dans la ville après sa suspension pour consommation de drogues. Pour lui avoir donné par deux fois sa chance, il n’envisageait rien d’autre que d’être une part intégrante de cette franchise jusqu’en fin de carrière. Son histoire avait de quoi marquer le public, et c’est dans une ambiance idéale alors que nous arrivions vers les Playoffs. Le groupe n’avait jamais été aussi soudé qu’à ce moment-là, et nous terminions la saison avec 54 victoires pour 28 défaites. Nous remportions l’avantage du terrain grâce à notre deuxième place, et arrachions le titre de division sur le fil.

IX.

L’équipe des Nuggets était peut-être la plus compétitive de l’histoire de la franchise, et la pression était élevée à l’arrivée en Playoffs. Nous ne les avions pas raté depuis 2004, mais n’avions également jamais gagné une série depuis la draft de Carmelo. Mais cette année était différente : la franchise s’était trouvée un véritable leader avec l’échange Iverson-Billups qui s’était avéré être une vraie réussite, elle s’était achetée une défense de premier ordre (8ème defensive rating !) et Carmelo Anthony un nouvel instinct de tueur, et ce alors qu’il n’avait jamais aussi peu scoré depuis sa saison rookie. C’était maintenant ou jamais.

Nous avions passé des heures interminables à disséquer le jeu de nos adversaires du premier tour. Les Charlotte Hornets, emmenés par un jeune Chris Paul et David West. Cet axe était un véritable danger, mais perdre était interdit, surtout que Tyson Chandler était blessé. Le duel entre Paul et Billups était crucial. On savait que Kenyon Martin pourrait faire le travail sur West. Lorsque l’on regardait les armes des deux équipes, on pouvait rivaliser n’importe où, mais ils n’avaient pas les armes pour stopper Melo. En étant intenses en défense, en laissant peu d’espaces aux leaders adverses, nous devrions surnager.

Tout se passa comme prévu. Chauncey et Chris Paul s’infligèrent mutuellement des séries compliquées, mais toute l’équipe était engagée des deux côtés du terrain. Dès le Game 1, ce fut une véritable démonstration : +29 à la fin et sans avoir à forcer le talent de Carmelo – 13pts en 26 minutes de jeu. En bon sparring partners, les Hornets résistèrent en prenant une victoire dans le match 3, mais déposèrent les armes dans la 5ème rencontre. Paul terminait la série avec un piètre 41% aux tirs dont 31% derrière l’arc. Le travail de sape de Dahntay Jones avait été un franc succès. Le Game 4 à l’extérieur avait complètement achevé l’équipe adverse qui tombait par un déficit de 58pts devant ses fans (121-63). Carmelo n’avait pas spécialement eu à forcer son talent dans cette rencontre (26pts à 52%), et c’est toute l’équipe qui se mettait au diapason pour montrer son nouveau visage, celle d’une équipe venue s’imposer, concentrée durant 48 minutes.

Le soir de la victoire, si tout le groupe voulait rester concentré, l’envie de fêter cette première série remportée en Playoffs depuis 1994 irradiait le vestiaire. Karl proposa à l’équipe trinquer à ce succès, préférant travailler à l’unité du groupe plutôt qu’à la concentration brute. Participer à cette nouvelle ère pour une franchise était absolument dingue. Je réfléchis à mon parcours et à l’opportunité qu’on m’avait offerte. Comme quoi les plus belles choses arrivent sans qu’on s’y attende.

Au sortir de la soirée, une question subsistait néanmoins, qui serait notre prochain adversaire ?

X.

La réponse tomba rapidement : les Dallas Mavericks de Dirk Nowitzki. Les Mavs avaient surpris leur monde en triomphant des Spurs 3èmes de conférence, créant l’upset. L’équipe avait pris les devants en reprenant l’avantage du terrain dès le Game 1, et avait finalement éteint la troupe de Gregg Popovich en seulement 5 matchs. Nous ne bénéficierions pas d’une fraîcheur supplémentaire à celle de nos opposants. L’équipe en face avait de quoi nous inquiéter. En alignant le géant allemand, Jason Kidd et une pléthore de bons joueurs tels que Jason Terry ou Josh Howard, ils avaient les armes pour répondre mais là encore, nous partions en favoris : nous pouvions rivaliser sur tous les postes et possédions la puissance de feu de Carmelo.

Justement, ses 2 derniers matchs face aux Hornets lui avaient donné le ton pour la suite : il s’apprêtait à réaliser un véritable chantier face aux Mavericks. Nous étions favoris car nous étions une défense supérieure à celle mise en place par les texans, pourtant très honorable. Offensivement, ils pouvaient nous tenir la dragée haute.

Défendre Dirk était un véritable casse-tête. Kenyon Martin manquait de taille et nous étions contraints de subir son fadeaway. Même en cherchant la faille, nous avions dû faire le même constat que d’autres avant nous : il fallait faire au mieux car il n’y avait pas de contre. Il faudrait l’isoler et être virulent sur l’homme. Le souci dans cette tâche, c’est que contrairement aux Hornets quelques jours plus tôt, nos adversaires pouvaient vraiment écarter le jeu avec beaucoup de bons shooteurs. Même Jason Kidd et Josh Howard (un pivot !) se mettaient au diapason, dans quel monde vivait-on !

Dans le tunnel avant la première rencontre, l’ambiance était étonnante. Si je devais la définir aujourd’hui, je dirais qu’on sentait comme une forme de relâchement. La crispation qu’on avait senti au tour précédent semblait passée. La confiance affichée était clairement palpable maintenant la malédiction rompue. Il y avait comme une forte de sérénité nouvelle, celle que l’on a lorsqu’on se connaît et sait ce que l’on peut faire.

Pourtant, le 1er quart temps fut un véritable désastre, entre errances défensives et attaque amorphe. Le coup de gueule de George Karl à la fin du premier acte fut radical pour l’équipe. Menés de 8pts, il suffit de quelques actions bien senties et d’un coup de chaud de la paire Smith-Anthony pour reprendre l’ascendant. Néné, lui, commença un chantier face à un Josh Howard maladroit de loin, ce qui nous permettait d’arriver avec un petit matelas dans le dernier quart-temps. C’est le moment où l’équipe montra s a supériorité, d’abord en défense en serrant le jeu ouvrant des contre-attaques. C’est aussi là que Carmelo sortit du bois en prenant des tirs compliqués mais réussis (70% aux tirs sur le match) pour faire la différence. Finalement, après une passe dans le dos de Smith conclue par un dunk d’Anthony, on se retrouvait à +15 à 6 minutes du terme, avec la sensation que le match était terminé. Andersen plia la rencontre avec un 6ème contre qui ruina les derniers espoirs adverses. Notre public exultait sa joie, invectivé par Martin et Smith multipliant les encouragements. Les chants de supporters ne devaient plus avoir retenti aussi forts depuis le 1er tour de 1994, et je vivais ça de l’intérieur. L’euphorie qui sortit de ce match pour le groupe allait continuer à nous porter.

Le second match fut plus accroché, mais une fois encore dans le dernier quart temps nous montrions les crocs en défense et derrière de nouvelles grosses performances du 5 et de Smith, nous faisions sauter le verrou adverse. Un Pepsi Center assourdissant nous encourageait à la veille de partir défier l’adversaire sur ses terres. Pendant les séances vidéo, nous nous étonnions encore de la justesse dont faisait preuve Carmelo. Moins omniprésent en attaque il était d’une folle propreté, ne forçant rien et ne ratant pas grand chose. Un match à l’extérieur et c’en serait terminé de cette série.

En sortant, Karl adressait aux médias sa fierté pour son équipe. Une idylle dans cette aventure qui commençait à dater. Les dirigeants vinrent féliciter les joueurs avant de se diriger vers Dallas. Malgré la satisfaction, Billups prit la parole pour prôner la concentration : l’adversaire n’en restait pas moins dangereux.

Le match 3 fut beaucoup plus intense, les Mavericks ne voulaient rien lâcher et entrèrent dans le match très agressif, comme toujours. En milieu de quart temps, Dahntay Jones faisait monter la pression en réalisant un poster brutal sur Erick Dampier. Toujours dans son rôle de défenseur extérieur, son addition avait été précieuse toute la saison. Si lui aussi n’était pas un caractère facile, ses qualités athlétiques étaient une bénédiction pour donner le ton dans les matchs aux côtés de Chauncey. Le match fut défensif tout au long de la première mi-temps, et le talent des deux équipes s’exprimait pour faire la différence. Notre défense était au niveau, l’intensité présente. Le Birdman fut partout, ses longs bras jamais loin pour tenter un contre, attraper un rebond offensif ou placer une claquette. C’est aussi le soir que la paire Billups – Anthony avait choisi pour scorer à l’unisson. Malgré leurs efforts (32 et 31pts), les Mavericks viraient en tête d’un point sur un buzzer beater de Kidd. Perdre ce match aurait malgré tout été une déception pour nous, alors que nous sentions que cette série pourrait aussi bien finir par un sweep que se compliquer. A 30 secondes de la fin, nous nous retrouvions 4 points derrière sur un nouveau panier d’un Dirk qui fait toujours aussi mal à nos intérieurs.

Quelques secondes plus tard, Carmelo réduira le score sur un drive assassin conclu par un dunk. Sur une belle défense en suivant, nous récupérons la possession avec 6,5 secondes à jouer. Carmelo, encore lui, pouvait égaliser ou mettre le coup de grâce. Il prit la balle en tête de raquette, et je sentais mon sang ne faire qu’un tour. Il prit un contact, dégaina à 3pts et transperça le filet. Mon Dieu, même hors du terrain la secousse émotionnelle était phénoménale. Il ne restait qu’une seconde à jouer, et les Mavs, K.O ne prendront pas un tir dangereux. Nous voilà à un match des Finales de conférence. De la pure folie.

Le match suivant fut différent. Nous partîmes pied au plancher, encore derrière notre agressivité. Cela marcha très bien puisqu’avec un Carmelo Anthony incandescent, nous prenions le meilleur. Sauf que malgré 10 points d’avance à la pause, nous allions tomber dans le piège d’un match beaucoup plus libéré offensivement. Aussi fou que cela puisse paraître, ces défenses plus laxistes donnèrent l’occasion aux Mavs de faire jeu égal jusque dans les dernières secondes. Et à 1 minute de la fin, Dirk, sur un fadeaway – pour changer – donna l’avantage aux siens. Pourtant Melo a tout fait pour nous mettre sur orbite : shoot longue distance, mi-distance, jeu au poste, jabstep en série, débouchant sur 41pts. Mais son dernier 3pts et la balle récupérée avec 1 seconde sans temps-mort disponible n’auront pas permis le sweep.

Cela ne brisa pas notre enthousiasme. La seule victoire adversaire avait été acquise sur le fil et nous savions être dur à battre sur notre terrain. Ils ne reviendraient pas, impossible.

XI.

Le dernier match fut aussi viril que le reste de la série. Mais comme tous les matchs remportés, nous étions capables d’assommer les Mavs dans le dernier quart temps. Anthony et Billups sortaient encore d’immenses performances, et nous voilà à célébrer la victoire sur un alley-oop tout en puissance de Kenyon Martin. Place aux tant attendues Finales de conférences.

L’ambiance était électrique dans le vestiaire, et si la concentration était le mot d’ordre, difficile de ne pas prendre part à l’atmosphère folle dont nous bénéficions. Dans la soirée, alors que la joie se lisait encore sur les visages, je pris conscience d’une chose : si nous gagnions la prochaine série, nos chances d’être champions NBA seraient énormes. Sauf qu’avant ça, nous devrions en découdre très probablement avec des Lakers revanchards après leur défaite en Finales NBA l’an passé. Une armada qui pour le coup, était très lourd en termes de talent. Peut-être plus que nous l’étions.

La présence d’Andrew Bynum, Lamar Odom, Pau Gasol, Ron Artest ou autre Derek Fisher autour d’un Kobe Bryant au sommet rendait l’effectif très dur à manier. Nous avions étudié chaque individualité dans le détail. Comment se positionner en défense, vers quel côté les emmener, les systèmes en long, en large et en travers. Malgré tout, notre défense allait être mise à rude épreuve. Cependant, si on parvenait à arracher un match tôt dans la série, nous avions des armes à faire valoir.

Pour le premier match, nous avions décidé d’abuser du pick&roll avec Billups pour renverser sur Carmelo côté faible. Athlète de haut vol, il faisait directement la différence à la réception de la balle. Grâce à une défense agressive et un Kobe Bryant un peu isolé, on prenait rapidement les devants dans la rencontre, 31-23 dans le premier quart temps. Malheureusement, le banc sembla un peu dépassé par l’évènement. Smith et Andersen furent les seuls à scorer, mais pas efficacement, obligeant Karl à remettre rapidement les titulaires dans le bain. En face, le banc plus ouvert ne rencontrait pas un succès plus franc. Dès ce Game 1, nous pouvions ressentir le travail de chaque côté. Kobe et Melo se rendaient coup pour coup balle en main, Kobe toujours par sa domination en isolation. Finalement, au buzzer, Derek Fisher plantait un 3pts terrible pour terminer la mi-temps à +1.

Comme dans la série précédente, nous faisions en sorte de ne jamais être décrochés. Ainsi, à 1 minutes 30 de la fin, Chauncey aka Mr. Big Shot frappa derrière la ligne des 3pts pour nous donner 2 points d’avance. Le bruit fut assourdissant dans le Staples Center pour soutenir les Lakers. A 30 secondes de la fin, Bryant redonnait l’avantage aux siens de 2 points. Hélas, sur l’engagement suivant, Kenyon se rate et Trevor Ariza intercepte la balle. Je ne sais plus combien de fois George avait travaillé les remises en jeu pendant les entraînements, conscient de l’importance de les maîtriser dans les matchs serrés. Mais dans la panique, nous perdions un ballon crucial et nous retrouvions à -4 au score. Malgré un match tonitruant de notre franchise player (39 pts à 14/20) et d’énormes tirs de Chauncey, nous perdions. George était hagard sur le bord du terrain et le silence dans l’équipe était plus assourdissant que l’arène dont nous sortions. Tout le monde était sonné. Une telle occasion manquée ne laisserait-elle pas des traces ?

Pas forcément. Nous retournions au combat avec une préparation supplémentaire pour le match suivant. Le scénario se répéta : une équipe devant, l’autre qui revient, et un duel à distance entre Carmelo (34pts) et Kobe (32pts). Enfin… à distance, pas tant que ça. Le joueur avait insisté, preuve de sa nouvelle mesure, pour défendre sur Bryant. Et il le faisait sacrément bien. A 2 minutes du terme, c’est Kobe qui remettait les Lakers à égalité : 99-99. Il fera de même à 45 secondes pour revenir 101-101. Kenyon Martin, sur un lay-up dans le trafic, nous remettra en tête, et les Lakers ne reviendront pas. Cette fois, nous gagnions la guerre de tranchée. Et l’ambiance était forcément différente ! L’avantage du terrain était à nous, nous faisions un grand pas pour nous imposer dans la série et prouver à toute la NBA que nous étions une équipe très, très sérieuse.

Le soir, en prenant l’avion pour Denver, je n’arrivais pas à atterrir. Je me refaisais le match, la tête dans les étoiles. Et ce panier décisif de Martin. Plus que 3 et nous aurions réalisé l’exploit. Il fallait être prudents désormais, ne pas se relâcher.

La désillusion nous rattrapa vite. En confiance, nous échouions chez nous dès le match 3, 97-103 avec une première déconvenue pour Melo dans ces Playoffs. Mais le pire, vous le savez peut-être ? Nous perdions encore le match sur une interception d’Ariza, et encore sur une remise en jeu de Kenyon Martin. Karl perdait encore une bataille contre Phil Jackson, le naufrage.

Nous ne pouvions plus reculer, alors c’est toute l’équipe qui revint pour ce qui fut notre performance la plus intense de la saison. Domination sous les panneaux de Néné et Martin d’une solidité énorme, pendant qu’Andersen ne laissait rien passer en second rideau. Offensivement, hormis Melo en difficulté, tout le monde contribuait. J.R Smith très en verve faisait sauter le verrou adverse en sortie de banc et nous nous envolions vers une victoire autoritaire. Les pendules étaient remises à l’heure : 120-101.

La concentration était cette fois à son maximum. La victoire fut appréciée mais ce n’était que le minimum à assurer. Il fallait maintenant passer à la suite pour avancer. Mais nous avions déjà produit notre dernier coup d’éclat. Les 2 rencontres suivantes furent des démonstrations des Lakers, qui montraient la voie pour être champions. Sans surprise, après nous avoir balayés 4-2, ils déroulèrent en Finales NBA, face à une équipe d’Orlando loin de pouvoir opposer un duel dantesque aux angelinos.

L’histoire était trop belle jusqu’ici : le retour de Billups qui sert de déclic dans sa propre ville, Carmelo qui prend un virage jouant avec plus de justesse et de hargne suite à l’altercation de trop, George qui prend sa revanche sur Jackson, moi qui vivait les Finales dès mon arrivée… Le chapitre n’alla pas jusqu’au bout. Cela n’enlevait rien aux perspectives que l’avenir nous offrait, rien du parcours que nous avions accompli, rien aux émotions déjà vécues par le groupe et ses fans.

La déception fit rapidement place à la fierté. Même Karl et sa haine de la défaite ne pouvait que se satisfaire de cette superbe année. Il n’y avait pas de honte à sortir tel que nous l’avions fait. Rapidement, l’après-saison fut l’occasion de déclarations. De Chauncey, de Néné, du front office mais surtout de George qui dit la chose simplement « Cette équipe a le calibre d’une équipe championne« . Nous le pensions tous malgré le froid retour à la réalité qui nous attendait.

Encore faudrait-il se remettre au travail et que le groupe vive aussi bien. Encore fallait-il que le destin ne nous joue pas un nouveau tour.

Une nouvelle aventure m’attendait peut être. Mais ça, c’est une autre histoire.