On le sait, le monde du sport est un monde construit dans l’égo, le besoin d’attention et de reconnaissance. Lorsqu’on l’observe, dans son ensemble et dans ses individualités, cela paraît presque naturel. Pour cause, le monde du sport est bâti dans le triomphe par l’adversité. Il est différent d’autres univers où il y a de la place pour tout le monde, où chacun peut remporter ses propres succès. Non, la compétition sportive, elle, veut que pour vaincre, vous ayez éliminé toutes les autres équipes.

Les joueurs, quant à eux, évoluent dans un monde fait de succès individuels. Dans une ligue telle que la NBA, qui draine l’ensemble de l’élite mondiale de son sport à de rares exceptions faites, l’essentiel des parties prenantes de la ligue ont tous à un niveau ou un autre connues l’admiration, la gloire, au point d’être le centre des attentions et des louanges. A un niveau ou un autre, ils ont entendu qu’ils étaient les meilleurs. Et si des exceptions existent, ce sont rarement les témoignages et histoires qu’on véhicule, puisque leur prise de pouvoir s’accompagnerait par la mise en place de ce même schéma.

Dans certains cas, on trouvera l’égo des joueurs, les déclarations surréalistes d’ambition ou en dehors des logiques sportives comme suffisants pour prêter à sourire ou à l’inverse légèrement agacer. Les batailles interposées d’égo auront tendance à catalyser l’attention ou franchement désabuser. En revanche, une chose revient souvent, c’est que c’est grâce à cet égo et ce besoin de prouver que les grands joueurs arrivent à se surpasser chaque jour. En la matière, qui incarne le mieux cette idée que Kobe Bryant ? Car cette tendance à croire en eux permet de vouloir prendre des responsabilités démesurées ou réaliser des actions hors du commun. Et à ceux qui défendent cette idée, on peut concéder sans l’ombre d’un doute qu’il y a une part importante de vrai. Car cela a du sens.

Mais qu’en est-il lorsque les joueurs appellent à la reconnaissance ? Qu’en est-il lorsque leur besoin d’être vus et célébrés peuvent mettre à bas l’ensemble d’un roster, d’une organisation ? Quand la course au Moi étouffe le collectif ?

En réalité, la question ici est d’aborder ce sujet sous un autre angle. De se placer du côté des joueurs qui cherchent à faire avancer, à maintenir ou conserver leurs carrières. Est-ce que ce besoin d’être sans cesse considérés n’est pas aussi une nécessité dans le circuit NBA ?

Le besoin d’attention et de reconnaissance

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semblait important d’aborder ces deux besoins et leurs significations. Promis je fais le plus compact possible.

L’attention, la reconnaissance sont deux besoins psychiques que l’on peut qualifier de vitaux dans la mesure où ils sont étroitement liés au développement de l’être humain. Ils sont à vrai dire au cœur de sa construction. Dès l’enfance et à fortiori durant cette période, recevoir de l’attention, des regards, de l’écoute, répond au besoin fondamental d’être perçu tel que nous sommes. Un besoin déterminant dans le développement comportemental comme intellectuel. Plus tard, c’est le besoin de reconnaissance qui prendra le dessus, à savoir le fait que l’on perçoive notre valeur en nous encourageant, en nous montrant des signes d’approbation. En somme, avoir la sensation que ce que nous sommes et nous faisons a de l’importance. Or, un manque d’attention ou de reconnaissance à un point ou un autre de notre évolution (et particulièrement dans nos jeunes années), et nous chercherons à le combler de manière systématique tout au long de notre existence. Ainsi, toutes les failles dans notre construction vont générer des comportements plus ou moins excessifs. Des comportements qui ne sont pas forcément la source d’un besoin d’écraser mais celui de combler un manque propre à chacun.

Dans un univers aussi compétitif que la NBA, aussi dur et qui à tendance à poser des étiquettes : franchise player, star, role player, 3&D, remplaçant…etc, il est ainsi facile de vouloir tenter d’attirer l’attention et d’obtenir de la reconnaissance pour chercher à exister – et ce alors que ces tendances sont connues pour être nocives pour un groupe. La difficulté ici, c’est de jongler entre ses besoins propres (celui qui est instinctif), les intérêts autour de sa propre carrière (qui sont conscients) et ceux du groupe qui sont souvent liés à ceux autour de sa propre carrière (victoire) mais qui peuvent parfois donner l’impression de se compromettre. A fortiori lorsque l’on sait qu’une carrière NBA est souvent une question d’opportunités et qu’un joueur dans un contexte ou un autre peut donner une toute autre version d’eux-même.

La vie en NBA implique notamment de vivre perpétuellement en groupe, ce qui va mettre l’individu face à ses habitudes de vies passées, qui trouvent leurs fondations dans l’enfance et l’adolescence. Un joueur qui a ainsi vécu dans une famille où rendre service donnait de la reconnaissance, aura tendance en tant que sportif à se vouer pour le collectif. Si en étant un excellent joueur au lycée, se sacrifier malgré le statut de « meilleur joueur » permettra d’obtenir des remerciements qui vont nourrir l’individu, qu’en sera-t-il le jour où étiqueté « role player » en NBA il devra accepter de le faire sans en recevoir ?

Peut être sera-t-il tenté d’en chercher.

Bref. Je pense qu’on s’est compris. Il est difficile de modifier une recherche instinctive. Surtout que vicieusement, quelqu’un qui n’a jamais obtenu l’attention qu’il souhaitait, sera dans le même temps en quête perpétuelle de cette dernière, à un degrés plus ou moins important.

L’absence d’égo glorifié

Pourtant nous avons vu dans l’histoire du sport, que lorsque vous savez mettre votre égo de côté, vous facilitez la vie de tout le monde. Les modèles de réussite tels que celui des Spurs, des Warriors et d’une flopée de joueurs qui ont accepté d’être moins en vue, de changer de statut, voire de perdre la reconnaissance qui était la leur, ont permis à des équipes de briller et donc de connaître la gloire, les titres…etc. Ce qui permet par extension, à l’individu, d’obtenir une satisfaction personnelle. Enfin parfois.

Si Manu Ginobili n’avait pas accepté de sortir du banc, les Spurs auraient-ils obtenu 4 titres par sa présence ? Si Klay Thompson cherchait à tirer la couverture sur lui, les Warriors seraient-ils si durs à défendre ? Et dans la même équipe, si Curry et Durant voulaient ajouter un titre de MVP à leur étagère, l’équipe serait-elle si imprévisible ? Pour finir, si Chris Bosh n’avait pas accepté de perdre son statut de star NBA, le Heat aurait-il réussi à trouver un équilibre ?

Ce sont tous ces exemples de réussites collectives par la sacrifice individuel, et il y en a des tas, qui permettent d’assurer la nécessité absolue que tout le monde trouve sa place dans le groupe. Particulièrement dans un sport comme le basket où tout repose sur l’efficacité qui nécessite forcément une hiérarchie. La NBA étant dominée par les modèles Spurs & Warriors, tous les joueurs ont donc parfaitement conscience de cela – pourtant, peut-on réellement leur donner (systématiquement) tort ?

Si le fait de sa sacrifier pour la victoire permet de rencontrer une satisfaction, elle ne trouve finalement écho que dans le camp des vainqueurs. Or, si une quête peut permettre de trouver une autre forme de rétribution, qu’en est-il lorsque vous échouez ? Qu’en est-il lorsque vous savez dès le premier jour de la saison que vous ne jouez pas le titre ? Oscar Wilde disait qu’il y avait deux tragédies dans une vie « l’une est de ne pas satisfaire son désir, l’autre est de le satisfaire« .

Or, le titre est une quête, dans laquelle on peut trouver satisfaction mais dont la longue durée vous donne le temps de penser chaque jour à ce que vous êtes et pourriez être. Ce que vous avez et pouvez avoir. Alors imaginez lorsque vous n’avez même pas ce Graal à poursuivre. Et quand bien même vous y arriveriez, est-ce qu’une fois le titre acquis, vous trouverez la mise de côté de vos besoins comme satisfaisants.

Pourtant l’image compte…

Nous vivons dans une société où l’image est capitale. Dans tous les pans de la société, dans toutes les industries, l’image que l’on nous donne, l’étiquette que l’on nous attribue nous colle à la peau. Ainsi, même si les recherches de reconnaissances et d’attentions peuvent parfois être maladives et nocives, il faut aussi comprendre que les joueurs ont aussi besoin de les posséder pour exister, car plus que quiconque ils sont soumis à cette loi.

En 1976, Jean-Paul Gourévitch publiait l’ouvrage « L’image en politique« , démontrant à quel point ce monde pourtant enjeu d’idées était le centre d’une bataille de communication. Les États-Unis, en précurseurs, n’échappent pas à la règle. Elle régit évidemment la musique, le cinéma, mais aussi la justice comme prouvait le brillant « Gone Girl » de Gillian Flynn. Si j’évoque cela, c’est pour rendre anodin l’idée que le sport soit évidemment soumis à cette règle – et pour cela, je vais m’appuyer de quelques exemples parmi tant d’autres.

Le cas Shawn Marion

Shawn Marion fut un multiple All-Star, qui n’acceptant pas l’ombre de Nash et Stoudemire fut finalement transféré. Jack McCallum dans « 7 seconds or less« , le décrivait volontiers comme quelqu’un de profondément gentil, mais incapable d’apprécier pleinement son aventure tant il avait l’impression perpétuelle d’être oublié pour ses efforts et sa polyvalence. A tel point que les coachs conscients de lui en demander beaucoup ne savaient parfois plus s’ils pouvaient pointer ses erreurs. Échouant par deux fois à devenir ce franchise player qu’il désirait être, il accepta d’être ce titulaire à tout faire et gagna un titre chez les Mavericks. Après plusieurs année à maintenir avec une facilité déconcertante la même production à Dallas, il s’engagea aux Cavaliers pour jouer une dernière fois la quête du sacre NBA. Sauf que voilà, s’il était visiblement toujours le même joueur, il avait accepté en partant de passer de titulaire NBA à vétéran. Lui qui quelques mois plus tôt jouait tous les matchs et tenait sa place dans une équipe de Playoffs, ne joua plus et pris sa retraite l’été suivant.

La raison était simple, en acceptant de changer de statut aux yeux de tous, il était devenu peu importe sa production « un vétéran ». Et à son âge, il devenait compliqué de l’imaginer avec un rôle central, préférant plutôt le voir comme quelqu’un capable d’aider à développer les jeunes.

Le cas Ty Lawson

Au termes de la saison 2014-2015, Ty Lawson sort d’une saison exceptionnelle sur le plan individuel (15,2pts, 9,6asts). Si son équipe coule collectivement, c’est grâce à son talent offensif que la franchise accroche quelques victoires. La perte de George Karl a fait passer l’équipe de top 3 à top 12 et le joueur semble être le seul à maintenir son niveau. Sauf que durant l’été, des rumeurs autour d’un alcoolisme sortent, suivies d’une vidéo peu maline du joueur annonçant durant la draft que la sélection du jeune Mudiay signifiait son transfert vers les Kings.

Lawson n’eut plus jamais sa chance en tant que titulaire NBA, et fut contraint d’enchaîner les contrats minimum en bout de banc voire en Chine. On pourra toujours arguer que le joueur ne méritait pas sa position, pourtant, difficile d’imaginer que le temps d’un été, ce dernier eut définitivement perdu ses qualités de manière définitive. En dépit de ses belles saisons et statistiques éloquentes, combien perçoivent le joueur comme un basketteur médiocre, problématique pour un vestiaire et alcoolique ? Beaucoup sûrement.

Le cas David Lee

En 2013-2014, les Warriors sont une équipe montante en NBA et David Lee, un des repères de cette équipe. Intérieur technique, pilier de la raquette des Dubs, il n’a que 30 ans et pas moins de 2 sélections pour le All-Star Game. Sa saison se terminera d’ailleurs par des statistiques quasiment identique à la saison précédente, preuve de sa régularité. L’année suivante, tout va pour le mieux à la reprise, mais une blessure l’éloigne des parquets et permet l’émergence de Draymon Green. Lee ne retrouvera jamais sa place dans le roster – et on peut le comprendre puisque l’équipe obtiendra le titre avec Green comme titulaire. Un sacrifice que David acceptera pour aider le groupe à obtenir la bague.

Mais voilà, à 30 ans, ce dernier était soudainement devenu « un remplaçant » dont on voyait soudainement les défauts (défensifs), plutôt que les qualités. Résultat, les 3 saisons suivantes ne lui permirent pas de retrouver un rôle majeur dans une rotation – engendrant une retraite anticipée en 2017, malgré de bons services rendus partout où il passa.

Ouvrons sur un cas actuel

Il y a d’autres cas où ce qui est en train de se passer est dans l’ordre des choses. Pourtant, au vu de tout ce que nous avons dit, on peut voir autrement la situation, avec ce que nous avons évoqué dans cet article.

Carmelo Anthony semble avoir fait son temps en tant que titulaire NBA, un choc pour un joueur ayant touché durant plus d’une décennie le statut de superstar en NBA, habitué à l’attention permanente et à la reconnaissance (course au MVP, ASG, franchise player des Knicks…etc). En effet, comment peut-on rêver de plus d’attention qu’en étant franchise player des Knicks ? Comment peut-on avoir plus de reconnaissance qu’en étant dans la course au MVP, si ce n’est en la gagnant ? Pourtant tout commence à s’écrouler pour Anthony, ce qu’il ne vit pas forcément sereinement. Pourtant, et comme le dit George Karl dans son livre « Furious George« , son comportement peut s’expliquer. Grandissant dans une famille pauvre et mono-parentale, son père étant décédé lorsqu’il avait 2 ans, sa mère devait enchaîner les jobs pour s’en sortir. On peut par exemple sans difficulté imaginer qu’il a pu manquer d’attention, possiblement de reconnaissance également, avec une mère seule, obligée de travailler énormément pour joindre les deux bouts. En revanche, il l’a obtenu ainsi que la reconnaissance via le basketball, domaine dans lequel il a rapidement excellé, en attestent de belles dispositions physiques et une palette de mouvements impressionnante.

Sauf que cela ne suffit plus, alors que l’âge commence à gagner son combat. Anthony a déjà été interrogé l’an passé quant à l’idée de sortir du banc avec le Thunder, question qui l’a fait rire et pour laquelle il a sans cesse répété que c’était hors de question et inenvisageable. Mais comprenons bien la situation : le joueur est selon les dire de Karl « addict à la lumière », car il comble possiblement une faille par son statut de star. En outre, il est intelligent, et il sait bien deux choses : à partir du moment où l’idée est évoquée et prise au sérieux, elle va lui coller à la peau – mais surtout, à partir du moment où il accepte de sortir du banc, il sera considéré comme un remplaçant en NBA, un 6eme homme au mieux et très certainement plus jamais comme un titulaire. Autrement dit, son attitude l’an passé, fait aussi parti d’un processus visant à sauver sa carrière. S’il devient remplaçant à Houston et ne fait pas une très grosse saison, sa carrière aura pris un énorme plomb dans l’aile.

Et si collectivement ça a du sens, peut être que le joueur individuellement et donc humainement n’y était, et n’est toujours pas prêt à l’accepter, même si on l’y contraint.

Alors oui, certains égos en NBA peuvent paraître démesurés. Et certains le sont, mais peut être pour combler un besoin fort, dans un cadre qui a potentiel à en être une source infinie. Dans d’autres cas, peut être est-ce une tentative pour rappeler qu’ils n’ont pas l’attention qu’ils pensent mériter (Damian Lillard et ses plaintes pour le statut de All-Star), ou pour tenter de changer de statut et donc d’avoir leur chance, tandis que d’autres cherchent à sauver une carrière des affres d’une étiquette ravageuse (JaVale McGee).

Dans tous les cas, tous les vestiaires sont un équilibre instable entre les besoins de l’individu et du groupe, ce qui pour conclure met bien en perspective la difficulté du travail pour mettre en place le bon groupe, mais également celui des coachs pour maintenir leurs joueurs dans les bonnes conditions mentales lorsque l’on chercher à créer un bon groupe et ce dans la durée.