Historiquement, Portland et les bigs-men, c’est un peu la roulette russe. D’un côté vous avez des All Stars comme Bill Walton et Arvydas Sabonis qui impactent chaque rencontre avec leur seule présence dans la raquette ; et de l’autre vous vous retrouvez avec un Sam Bowie famélique sélectionné avec le 2ème pick de draft, devant Jordan, ou un Greg Oden qui ne connaîtra jamais la gloire à cause de ses genoux en mousse (82 matchs joués en 5 saisons).

Alors oui, quand on mesure plus de 2m10 et que l’on joue en NBA, on connaît les risques, mais il faut avouer que le cimetière indien enfoui sous le Moda Center a joué pas mal de tours à tous ces grands gaillards. Depuis quelques années (et plusieurs séances de désenvoutement) la malédiction a commencé à s’estomper, permettant au management de Portland de miser à nouveau sur du talent au poste bas. C’est ainsi que de solides soldats comme Joel Przybilla, Robin Lopez et Mason Plumlee se virent tour à tour tenir la baraque sous l’arceau et redonner petit à petit du crédit aux pivots de Rip City.

L’arrivée inattendue de Nurkic

En pleine trade deadline de février 2017, Adrian Wojnarowski lâche l’info : Portland envoie Mason Plumlee et 1 second tour de draft 2018 contre Jusuf Nurkic et 1 first pick 2017. Les fans sont mitigés mais ne demandent qu’à être conquis. Transférer Plumlee, qui au bout de 2 saisons commençait à prendre ses marques (11 points, 8 rebonds et 4 assits par match de moyenne) avec l’effectif en place, pourquoi pas, mais en échange d’un bosnien qui ne joue que 17 minutes à Denver ? Où est le bon deal ?

Il faut avouer que le staff des Blazers avait vu juste sur le Bosnian Beast. A peine arrivé, le voilà déjà en pleine « Nurk Fever » au milieu du Moda Center qui ne demande qu’une chose : le voir s’exprimer pleinement lors des prochains playoffs. Car en seulement une vingtaine de matchs, notre ami Jusuf tourne déjà à 15,2 points, 10,4 rebonds, 3,2 assits et 1,9 contres, le tout en 29 minutes de temps de jeu. Mais le mariage idyllique n’est que de courte durée. Fin mars, quelques jours avant le début des playoffs, la nouvelle tombe par le biais du GM de la franchise, Neil Olshey : fracture sans déplacement du péroné de la jambe gauche. Nurkic dit au revoir à la saison régulière et ne jouera quasiment pas face aux Warriors au premier tour des playoffs. Les joueurs, le staff et les fans restent tous sur leur faim. Les mauvais souvenirs au goût de scalp indien reviennent rapidement en tête à tout le monde. Mais c’est sans compter sur la détermination du pivot qui compte bien revenir en pleine forme la saison suivante pour justifier sa dernière année de contrat. Et c’est justement là que va se perdre Nurkic ; alors qu’il souhaitait se donner à 100% et apporter sa pierre à l’édifice, la dernière saison de son contrat rookie ne va pas se dérouler comme il l’espérait.

La métamorphose de trop

La saison 2016-2017 vient de se terminer de la pire des manières pour les Blazers, qui se font sweeper par les Warriors ; le pivot bosnien tente alors de faire disparaitre la frustration qui stagne en lui depuis sa blessure. Sa méthode pour endiguer cette mauvaise passe ? Le travail. Durant l’intersaison, Jusuf Nurkic va se tuer à la tâche, enchaîner les entrainements personnels avec les coaches de l’équipe et perdre du poids pour tenter une approche différente sur le terrain.

« Je sais que ça paraît fou 16 kilos. Mais je suis encore un gars costaud. Je suis dans la meilleure forme de ma vie. J’ai travaillé dur cet été. J’ai effectivement changé de régime alimentaire, mais je ne vais pas mentir. Elle (sa perte de poids, ndlr) est surtout due à la salle de musculation. »

A l’occasion de cette déclaration lors du Média Day, le pivot rajoute : « Je prendrais occasionnellement des tirs à trois points cette saison ». De bien belles résolutions qui annoncent un retour en force pour le début de saison. Oui mais voilà, perdre 16 kg en quelques mois, ce n’est pas anodin ; surtout pour un joueur évoluant sur un poste où les contacts physiques déterminent très nettement le style de jeu à adopter. Une perte de poids n’est pas seulement physique, elle impacte également significativement le mental et l’aspect psychologique d’une personne. Cette perte de poids était-elle une demande émanant des Blazers ou est-elle à mettre au compte du bosnien ?

Quoi qu’il en soit, cette charge pondérale en moins a très nettement impacté le jeu du pivot lors de la reprise. Sans pour autant être catastrophiques cette saison 2017-2018, toutes ses statistiques sont en baisse. Et par conséquent sont temps de jeu également. Mais le plus important n’est pas tant sa baisse statistique mais bien sa perte d’impact dans le jeu des Blazers. Le bosnien n’est clairement plus le même et semble plus occupé à se plaindre auprès des arbitres qu’à tenter d’imposer sa présence dans la raquette. La tendance se confirme lors de la post-saison face aux Pelicans, qui, menés par un Anthony Davis de gala, marchent sur les Trail Blazers complétement incapables de s’ajuster au jeu proposé par New Orleans.

2019, année de la révélation

Depuis Noël, le style de jeu et surtout l’impact du Bosnian Beast au sein de l’effectif de Portland est incomparable. Les performances de haut vol se multiplient et l’impression visuelle qu’il dégage sur le terrain s’est très nettement améliorée. Et quoi de mieux pour fêter le renouveau que de claquer un record historique lors du premier match de 2019.

Ce soir-là, lors de la victoire des siens en prolongation face à Sacramento, le pivot bosnien marque l’histoire de la NBA en étant le premier joueur à réaliser un 5-by-5 en 20-20 : 24 points, 23 rebonds, 7 passes, 5 contres et 5 interceptions ! La messe est dite. Outre la performance incroyable c’est bien l’attitude qui est à souligner. Toujours dans le bon timing, un placement impeccable aussi bien offensif que défensif. Nurkic redevient le Nurkic de ses débuts à Portland. On le sens libre mentalement, moins dans le contrôle et la réflexion. Comment expliquer ce nouvel épanouissement qui lui va terriblement bien ?

« Il y a indéniablement eu un déclic. On a commencé à perdre quelques matchs, j’étais assis chez moi et je me suis dit : Mec, je sais qui je suis. Je ne peux pas essayer d’être quelqu’un d’autre. Je suis qui je suis et j’ai besoin d’accepter ça ! »

Cette remise en question relatée par le journaliste insider Jason Quick, démontre le palier que vient de franchir le pivot bosnien. En cherchant à tout prix à vouloir aider son équipe, ce dernier s’est perdu dans trop de futilité. La simplification de son jeu et le fait de jouer sur ses qualités, lui permettent de se retrouver au centre du système des Blazers. Véritable tour de contrôle en tête de raquette, le pivot parvient ainsi à créer de nombreux trous dans la défense adverse grâce notamment aux nombreux pick-and-roll réalisés en duo avec Damian Lillard. Son goût pour la passe et sa vision du jeu font de lui une véritable menace au poste car il n’hésite pas à distribuer de nombreux caviars à ses coéquipiers qui coupent en backdoor ou ressortent d’un écran pour jouer le pick-and-pop.

L’avenir nous dira si l’ajustement que vient d’entreprendre Jusuf Nurkic sur ce milieu de saison n’est qu’un feu de paille ou une réelle évolution dans son jeu, mais une chose est sûre, le pari Nurkic reste pour l’instant une des belles histoires de Rip City depuis quelques années.