« Ma carrière est presque terminée… J’en ai bientôt fini avec le jeu, de toute façon. »

Après une nouvelle douleur qui devait l’écarter du 4eme match des finales de conférence 2019 face à Portland, André Iguodala apparaissait serein. Cette nouvelle alerte, alors qu’il semblait récupérer de sa blessure, ne l’affolait pas plus que cela. L’an passé à la même période, il avait aussi été écarté de la rotation à cause d’un corps qui commence à le trahir de plus en plus souvent.

Pas de surprise, l’ailier a mené une carrière pleine et a connu les sommets. Maintenant, le moteur commence à faire des ratés et il sera nécessaire bientôt de raccrocher ses sneakers. Pourtant, à 35 ans, Iggy est toujours un des membres les plus précieux des Golden State Warriors. Quand l’équipe est au complet, il est capital dans la défense et la circulation de balle. Et tout mauvais shooter qu’il soit, quand Kevin Durant, Klay Thompson ou Stephen Curry viennent à manquer, alors il prend et rentre des tirs cruciaux. Parce qu’il le faut. Parce qu’il fait ce dont son équipe à besoin.

Membre imminent de la dynastie des Warriors, Iguodala n’a pas toujours eu à être ce joueur de devoir. Arrivé en NBA avec un statut de star rapidement acquis, il a pourtant opéré cette transition avec une déconcertante facilité. All-Star, véritable monstre des parquets, perfectionniste devant l’infini, l’ailier a su s’adapter à un autre rôle en rejoignant la Baie d’Oakland. Aux portes d’un potentiel 4eme titre en 5 ans, il semble temps de dresser le portrait d’un visage qui aura marqué la NBA, mais pour qui la NBA aura été un chemin douloureux.

André Iguodala, leader malgré-lui

André Iguodala est né quelques mois avant LeBron James. Mais alors que le second sautait la case universitaire pour s’engager en NBA, le second partait pour deux saisons à Arizona State. Si j’évoque le prodige d’Akron, c’est qu’Iguodala ne partage pas qu’une année de naissance avec ce dernier. Considéré comme un monstre de polyvalence, le King ne deviendra pas le seul ailier capable d’impacter tous les compartiments du jeu. On aime penser que l’ailier a rendu populaire ces joueurs capable de tout faire sur un parquet. Mais à cette même époque, d’autres joueurs sévissent déjà ou allaient lui emboiter le pas.

Shawn Marion était déjà là. André Iguodala était sur le point d’arriver.

Doté d’un physique hors norme, excellent défenseur, habile offensivement notamment en étant bon manieur de ballon, bon finisseur et altruiste, il entre déjà dans le clan de ce que l’on appelle all-around player. Après une première saison solide, son coéquipier de l’époque, Luke Walton, déclarait :

« D’ici son départ, il sera considéré comme l’un des meilleurs joueurs à avoir évolué pour cette université. »

La seconde saison universitaire de l’ailier lui donnera raison. Parmi les leaders de quasiment toutes les catégories statistiques de son équipe, Iguodala avait gagné un billet pour la NBA, où il allait pouvoir se frotter aux meilleurs joueurs du monde.

En 2004, il est drafté en 9eme position par les Philadelphia Sixers. Jugé d’un apport délicat en raison de ses difficultés au shoot longue distance, Iggy va pouvoir débuter dans l’ombre immense de l’arrière de poche : Allen Iverson. Star parmi les stars, ce dernier va permettre à Iguodala de se développer en tant que titulaire sans hériter d’une pression insoutenable pour ses jeunes épaules, mais aussi de se faire un nom en récupérant les alley-oops en provenance de The Answer.

Ce qui marque dès ses débuts en NBA, c’est la maturité physique du joueur. Déjà capable de se mouvoir avec intelligence sur un terrain, il utilise ce sens du déplacement sans ballon pour se lancer vers le cercle. Véritable boule de muscle, il n’a pas peur des défis et des contacts, devenant une présence précieuse pour les 76ers.

Mais c’est lors de sa 3eme saison que les pleins pouvoirs vont lui être donnés. Les Sixers arrivent à un croisement et l’expérience avec Allen Iverson semble avoir offert tout ce qu’elle avait à offrir. Envoyé dans le Colorado, l’arrière laisse le champ libre à un Iguodala, proclamé leader sans vraiment l’avoir cherché.

C’est bien en cela qu’on peut voir l’essence même d’Iguodala. Il va essayer d’être ce que l’on attend de lui en toutes circonstances. Professionnel, il ne veut pas décevoir les attentes et va tenter de devenir ce qu’il n’a jamais été : la première option offensive d’une franchise NBA. En quelques sortes, il va même réussir à s’imposer comme un scoreur régulier. Mais la transition ne sera simple pour personne et l’équipe va opérer un recul dans la hiérarchie de la conférence.

Chaque saison, en s’adaptant à ses nouveaux coéquipiers, Iggy va porter son équipe faisant ce dont la franchise a besoin. Scorant et portant la balle plus ou moins, il cherchera tous les ans à tirer le maximum de son groupe. Problème, Philadephie n’arrive plus à cotoyer les sommets. De nombreux talents sont disponibles, mais pas de quoi regarder les meilleures équipes les yeux dans les yeux.

Alors chaque saison, l’ailier va connaître les désillusions. Un schéma qui se répètera durant tout son passage : lutter pour les Playoffs, y accéder sur le fil pour subir un revers. Jamais Iguodala ne s’en plaindra. Jamais il ne fera de sortir médiatique ou demandera son transfert. Pourtant, tout cela forgera un aspect très particulier de la personnalité du joueur : il ne prend pas plaisir à évoluer en NBA. Dans cette précarité sportive, le joueur développe une forme de mécanique de l’incertitude. Loin de l’image du personnage qui vit son rêve, André voit son contrat NBA comme un travail de chaque instant, une lutte permanente. Incapable d’apprécier les nombreuses joies de son quotidien, tout ressemble à une charge de travail dont s’acquitter.

Son aventure chez les Sixers va pourtant prendre un virage en 2012. Qualifiés sur le fil en Playoffs, une fois n’est pas coutume, les ôdes ne sont pas favorables alors qu’ils s’apprêtent à affronter les Bulls d’un Derrick Rose au sommet de son art. La série va pourtant changer la trajectoire des carrières de tous les joueurs impliqués dans cette série.

Au coeur de la bataille, Rose va soudainement s’effondrer, touché au genou. Une blessure qui s’avèrera être le début d’un déclin interminable, tandis que Philadephie va pouvoir prétendre à autre chose qu’une élimination expéditive. Les 76ers prennent l’ascendant dans la série en volant l’avantage du terrain, et Chicago n’étant pas au bout de ses peines, va perdre Joakim Noah durant le match 3. Une série tendue plus tard, et quelques actions décisives au compte d’Iguodala, qui met notamment les lancers francs crucifiant les Bulls lors du Game 6, il offre un premier triomphe aux Sixers depuis sa prise de pouvoir.

Forts de cette victoire, ils se présentent face aux Celtics déterminés à profiter de ce tremplin. C’est dans une série suffocante, portés par des défenses acérées que les deux équipes vont s’engouffrer. Au meilleur des 7 matchs, les Celtics finiront par s’imposer face à une équipe de Philadelphie que personne n’imaginait à pareille fête. Malgré la déception de l’élimination, une équipe plongée dans le ventre mou de la NBA s’est vu miroiter un nouveau destin : Iguodala toujours en leader.

Sauf que les dirigeants voient les choses autrement. Conscients qu’Iguodala n’est pas suffisamment dominant pour faire franchir un cap supplémentaire à la franchise, une idée commence à germer : profiter de la profondeur de l’équipe pour lui trouver un remplaçant. Alors que d’autres franchises cherchent à maximiser leur potentiel ou trouver un nouvel élan, les Sixers vont s’engouffrer dans un échange à 4 équipes. Iguodala, après de longues années de services se voit transférer pour faire venir Andrew Bynum. Un autre échange qui va à jamais transformer la grande ligue, tandis qu’Iggy est envoyé dans le Colorado, chez les Denver Nuggets.

Iggy et les Nuggets, la transition

A Denver, Iguodala trouve une équipe dans une position identique à celle des Sixers : beaucoup de bons joueurs en recherche d’un leader. La différence, c’est que cette très jeune équipe a déjà réussi à atteindre les Playoffs en dépit de cette absence de joueur alpha. George Karl à la tête de l’équipe a développé un jeu très rapide, ostensiblement tourné vers l’attaque dans lequel le plaisir de jouer semble au coeur du système.

Après un début de saison catastrophique, l’équipe va néanmoins rebondir avec la manière. En utilisant Iguodala, Ty Lawson et André Miller comme rampes de lancement vers un jeu de transition, c’est un jeu très spectaculaire qui va naître. Entouré de nombreux athlètes et scoreurs, Iguodala prend une place centrale en faisant ce qu’il fait de mieux : impacter le jeu de mille manières sans faire du scoring une mission centrale.

Dans ces circonstances, le joueur devient le catalyseur de l’équipe, multipliant les actions décisives et les Nuggets s’envolent vers le meilleur bilan de leur histoire.

La saison est marquée par des interrogations. Iguodala est dans la dernière année de son contrat et semble partant pour prolonger son bail dans le Colorado. Il clâme plusieurs fois son attachement à l’équipe et les résultats semblent corroborer ce choix. 3eme de la conférence Ouest, Denver arrive donc avec un statut de favoris pour les Playoffs.

Sur leur route, se dresse une très jeune équipe de Golden State reposant sur les épaules d’un tandem de pistolero : Stephen Curry & Klay Thompson – et une raquette besogneuse. Denver a perdu à quelques semaines des Playoffs son meilleure scoreur, Danilo Gallinari mais tout le monde semble s’accorder pour dire que l’équipe a les armes pour triompher en 6 rencontres. Pour Iguodala, cette série est particulière, il apprécie beaucoup ses adversaires qu’il suit avec beaucoup d’intérêt.

Le début de la série fait rapidement douter les Nuggets. Malgré un duo Lawson-Iguodala au four et au moulin, un André Miller décisif dans le Game 1, la série prend un mauvais tournant. La défense prend complètement l’eau et les Nuggets se sentent déraper sur un terrain plus rugueux. Après une nouvelle alerte à la cheville pour Stephen Curry, qui retombe sur le pied de Kenneth Faried, des rumeurs vont même ressortir par médias interposés. Le camp des Warriors affirment de source sûre que les Nuggets ont reçu pour consigne de blesser le jeune meneur.

Alors que l’équipe continue de souffrir et se retrouve dans les cordes, l’ambiance commence à se tendre en interne pour savoir qui fait filtrer ces informations. Mark Jackson, coach des Warriors martèle le manque de fair play de Denver dans les médias et l’idée d’avoir une taupe dans le groupe devient une obsession qui détourne l’équipe de son objectif. Finalement, les Nuggets succombent à une équipe plus talentueuse et Iguodala connaît une nouvelle élimination précoce.

La fin de saison arrivée, les fans semblent déjà prêts à repartir au combat avec l’ailier, mais les Playoffs ont laissé des traces. La proximité du joueur avec les Warriors n’a échappé à personne et Iguodala tend vers un départ. George Karl et les dirigeants ont désormais la certitude que les fuites viennent d’Iggy, mécontent de certaines directives données par le coaching staff. Quelques jours plus tard, il annonce son départ vers la Baie d’Oakland, moins d’un an après son transfert vers le Colorado, laissant un goût amer dans son sillon.

Les heures de gloire

Cela faisait plus d’un an qu’Iguodala avait développé une relation avec les jeunes Warriors. Attiré par leur potentiel certain à ses yeux, mais aussi la mentalité du jeune groupe, il pense pouvoir trouver une situation plus cohérente avec ce qu’il veut être. Derrière ce jeune groupe, il peut se transformer en ce joueur de l’ombre touche à touche qu’il a toujours souhaité être. Si le succès ne sera pas immédiat, l’équipe ne franchissant pas un cap la saison suivante, les différents renforts et progressions internes, vont faire de 2014-2015 une année d’exception pour l’ailier.

Steve Kerr débarque à la tête de Golden State. La saison démarre en trombe, et alors que David Lee se blesse, un jeune ailier fort s’apprête à émerger : Draymond Green. S’arrogeant le statut de titulaire qu’il ne rendra jamais, il va transformer l’équipe. Mais ce n’est pas le seul changement clé. Avec l’arrivée d’un nouveau stratège, Iguodala âgé de seulement 31 ans et encore au sommet de ses qualités physiques exceptionnelles, accepte de sortir du banc.

Le genre de gestes forts qui permet à tous de se centrer sur l’équipe plutôt que son propre rôle. Une leçon d’humilité qu’Iguodala fournit à ses jeunes ouailles qui commencent à jouer les premiers rôles au sein de la conférence Ouest.

Au sortir d’une saison d’exception, dont le bilan final sera de 67-15, les Warriors font désormais office d’épouvantail. 4-0, 4-2, 4-1, Golden State ne fera qu’une bouchée de ses adversaires pour filer en finale. Sur leur route, un os de taille se dresse : les Cavaliers de LeBron James. Le début d’une saga à ce stade de la compétition. Cleveland a perdu Kevin Love mais s’appuie sur un LeBron James titanesque. Au cours d’un Game 1 épique, qui ira en prolongation, Kyrie Irving rejoint néanmoins l’infirmerie et le titre semble d’ores-et-déjà tendre les bras à Golden State, leurs opposants privés de 2 de leur 3 meilleurs joueurs.

Le King n’a pourtant pas dit son dernier mot, et entouré de col bleu il se lance dans une mission de destruction massive. Impuissants face à sa domination, secondée par des role players possédés en défense, les Warriors balbutient leur basketball. Il est toutefois l’heure pour Steve Kerr de jouer une nouvelle carte : renvoyer Iguodala dans le 5 pour imposer un défi physique à James. Mené 2-1, Oakland se tourne vers son vétéran pour faire la différence.

Gaspillant beaucoup d’énergie pour limiter son opposant direct, Iguodala va pourtant trouver assez de sang-froid pour peser de l’autre côté du terrain. Agressif, il prend des tirs importants avec parcimonie pour soulager ses coéquipiers. Opérant un véritable tour de force, c’est tout le groupe qui rebondit et les Warriors trouveront finalement l’énergie pour renverser la série vers le cours normal des choses. Pour avoir changé la trajectoire des finales, Iguodala se voit remettre un inattendu titre de MVP des finales. Un choix historique qui marque le début d’une idylle qui court toujours.

Les Warriors sont désormais champions et vont continuer à révolutionner la NBA. Dans ce dispositif, Iguodala évolue comme un poisson dans l’eau. La franchise fait tomber le record des Bulls de Jordan de victoire en saison régulière. 73-9 devenant la marque à battre. Et si Iguodala ne peut savourer ces moments de félicité, toujours harcelé par l’impression qu’il faut travailler plus pour conserver sa place, il a cette fois trouvé une équipe qui vaille de se battre pour elle au quotidien. La désillusion de 2016 face aux Cavaliers n’entachera d’ailleurs pas son enthousiasme à l’égard de ses coéquipiers.

Renforcés par Kevin Durant, les Warriors vont proposer deux années de domination sans partage. Malgré cette allégresse, Iguodala ne trouvera toujours pas cette sérénité, et exprimera pour la première fois ce point de vue qui peut sembler si particulier, pour les fans en 2018. Alors qu’il parle de Quinn Cook, en qui il se reconnaît, il déclare :

« Il est un peu comme moi. En quelques sortes, il n’apprécie pas d’être en NBA parce qu’il y a toujours du travail. C’est un boulot. Vous en oubliez que vous êtes en NBA […] Je dis toujours que je n’apprécie pas ma carrière. Enfin, ça m’arrive ici et là. Mais même quand on gagne un titre, je ne prends jamais le temps de le savourer, parce que de suite, c’est genre, allez, il est temps de se remettre à bosser. »

Conscient que sa déclaration pourrait être mal perçue, il complétait :

« Des fois je peux le prendre pour acquis… le talent qu’on m’a donné. Parce qu’on oublie qu’il n’y a que 450 gars dans cette ligue. Et dès que je m’en souviens, je me dis que quelqu’un prendra ma place si je ne me donne pas à fond. Je le fais encore parce que j’aime le jeu. »

Allant au fond des choses, il expliquera apprécier des moments de perfection. Lorsque la balle tourne naturellement, sans accroc, lorsque toute l’équipe fait briller le joueur qui a la main chaude.

Malgré ses difficultés à apprécier sa carrière et les années qui passent, Iguodala continue d’être un membre imminent d’une équipe majeure de l’histoire de la grande ligue. A l’origine de la « death line-up » qui a participé à transformer la NBA, défenseur de premier plan, auteur de nombreuses actions décisives, il continue année après année d’être le couteau-suisse des Warriors, apportant ce dont les siens ont besoin. Ce n’est pas cette saison qui nous fera mentir, alors qu’il frappait encore lors de ces finales. Criblés de blessures, les Warriors s’en remettaient à Iguodala pour tuer les Raptors dans le Game 2.

En dépit d’un pourcentage au tir justifiant de le laisser libre, l’ailier ne tremblait pas et tuait les Raptors d’une dague à 3 points. Assassin lorsque le besoin se fait sentir, Iggy arrive pourtant au bout de l’aventure. Ne pensez pourtant pas qu’il fera de son choix de raccrocher une décision personnelle. Altruiste devant l’éternel, il le disait il y a quelques jours :

« J’adore Stephen [Curry]. C’est un bon gars, c’est agréable d’être à ses côtés. Il est vraiment la seule raison qui me motive encore à jouer au basket. Je n’ai jamais vu quelqu’un de bien, comme ce mec, avoir autant de reproches de ses pairs, tout simplement parce qu’ils sont jaloux de lui, de son talent. Alors quoi qu’il faille faire pour protéger son héritage, je le ferai. »

Sources :

https://www.nbcsports.com/bayarea/warriors/andre-iguodala-explains-why-he-likes-doesnt-enjoy-playing-nba

https://bleacherreport.com/articles/2837933?fb_comment_id=2163180490386256_2163193090384996

https://www.businessinsider.fr/us/andre-iguodala-steph-curry-comment-peers-jealous-2019-6