JÉRÉMY PEGLION  /  FONDATEUR QI BASKET

Il y a des idylles qui font office d’évidences, tant les deux partis étaient fait pour se rencontrer, s’entendre et faire un long chemin ensemble. D’autres sont plus précieuses, parce qu’elles font l’effet d’une surprise, parce qu’elles sont plus atypiques, parce que le simple fait d’avoir pu exister les rend spéciales. C’est ce que connaît aujourd’hui Denver, tant leur nouvelle pépite, Nikola Jokic a surpris son monde. Atypique, c’est aussi bien ce qui définit le parcours et le style du nouveau pivot titulaire de la franchise, qui, éclabousse la ligue de sa versatilité depuis maintenant quelques mois.

Du lycéen en surpoids, au basketteur NBA, il n’y a pas forcément qu’un pas. Dans ses jeunes années, le rêve de Nikola Jokic est d’être jockey. Pourtant, son chemin l’amènera sur la route de la balle orange, un choix judicieux lorsque vous êtes appelé à mesurer 2m08. A 17 ans, déjà précoce, il signe avec le Mega Vizura, équipe dans laquelle il évoluera jusqu’à 2015. Drafté en 2014 en 41eme position par Denver, il décide de rester une année supplémentaire en Europe pour se développer. Une année qui sera pour lui fondatrice dans l’optique de se renforcer et de gagner en confiance, et qu’il concrétisera par un titre de MVP de la ligue Adriatique. Un ultime fait d’arme avant de prendre l’avion pour traverser l’Atlantique et s’installer en NBA.

Débarqué dans les Rocheuses, il va tout connaître sous la coupe d’un nouveau coach, fraîchement installé. D’abord, on va penser qu’il mérite d’être testé en Summer League avant de lui assurer un contrat. Puis, on va le considérer comme un joueur du bout de banc, pour finalement l’installer dans la rotation. En 2016, alors qu’il s’est imposé comme pivot en fin de saison précédente, on va le repositionner comme un ailier fort grâce à son shoot, avant de se rendre compte que son association avec Nurkic ne fonctionne pas et de le renvoyer sur le banc. Enfin, en 2017, coach Malone va réaliser qu’il possède une star en puissance dans son effectif… Et là… Révélation.

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Alors que la NBA possède déjà une jeune génération d’intérieurs de premier plan en devenir, un nouveau nom va s’ajouter à une liste bien fournie. Jokic, débarque à la tête des Nuggets, et quel changement… En le titularisant et en lui donnant les clés du jeu offensif, la franchise est devenue l’attaque la plus redoutable de la NBA, devant les Warriors. Et pour cause, Jokic n’est pas un pivot comme les autres – non – il propose des caractéristiques qui rappellent un certain Arvydas Sabonis, pivot légendaire dont un jeu de passe et des fondamentaux sans pareilles ont porté au statut de légende de ce sport. Mais alors, que fait ce jeune joueur Serbe ?

Dans un premier temps, il transforme le jeu de son équipe en devenant le point d’encrage. La plupart des franchises NBA articulent leur jeu autour du pick&roll, souvent autour d’un extérieur qui prend un écran proposé par un de ses intérieurs, afin de pénétrer et créer des décalages. Cette tactique de plus en plus utilisée n’est de ce fait pas le fond de jeu des Nuggets. Pas avec Jokic sur le terrain. En raison d’une vision de jeu hors norme (d’autant plus pour un intérieur) et d’une qualité de passe très rare, Jokic étire les défenses adverses. En se positionnant au poste haut, balle en main, il devient une tour de contrôle pour ses coéquipiers qui désertent la raquette et entre en mouvement. Dès lors, tout devient possible, soit couper à l’intérieur (prendre un espace dans la défense pour courir au panier), soit s’écarter pour un tir à 3 distance. Ce schéma peut sembler prévisible, mais imaginez alors que 4 joueurs multiplient les mouvements, et vous comprenez que tout devient possible. Surtout que Jokic n’est pas qu’un passeur hors pair, il est aussi un finisseur parmi les plus redoutables de la ligue près du cercle grâce à un jeu au poste complet, et possède également des shoots mi-distance et à 3 points tout à fait fiables (63% à 2 points, 32% à 3 pts).

Mais revenons un petit peu à son jeu de passe. Parce que nous n’en avons pas assez dit. Le Joker n’est pas qu’un pivot avec une belle vision et de belles trajectoires de passes, il possède la capacité à renverser complètement une défense grâce à des transmissions de balles de toutes les positions, ainsi il n’est pas rare de le voir envoyer une « No-Look pass » à ses coéquipiers, dans le dos, comme celle-ci.

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Cette faculté à renverser le jeu, vient aussi de sa capacité à anticiper où sera son coéquipier. Rare sont les basketteurs à même d’envoyer une passe avant même que le joueur ait amorcé la prise d’un espace, notamment parce qu’à l’inverse du football, le basket est un sport d’appui, et un joueur peut prendre un nombre divers de trajectoires en fonction du placement de son défenseur. Mais à la manière d’un Manu Ginobili, le jeune pivot peut lire les déplacements, et envoyer des passes qui paraissent improbables, y compris pour le joueur qui la reçoit. De fait, grâce à un handle (maîtrise balle en main), là aussi hors norme pour un joueur de cette taille, combiné à cette vision de jeu, il est aussi devenu une arme pour lancer des contres-attaques. Libérés du besoin d’attendre la passe de leur intérieur (au rebond) pour partir en fastbreak, les extérieurs prennent de l’avance sur la défense adverse en partant directement à l’assaut du panier. Ils profitent alors de ses passes, ou ouvrent l’espace pour Jokic qui peut foncer au panier (comme c’est le cas ici). Une arme létale, tant les extérieurs de Denver sont nombreux, jeunes, et athlétiques.

Si vous voulez une compilation de la manière dont le Joker ouvre le jeu pour son équipe, vous pouvez aussi cliquer sur le lien suivant, qui en 1 min résume les différentes options qu’offre sa présence sur le terrain : https://www.youtube.com/watch?v=txVFMtBuurc

Sa façon de jouer fut d’ailleurs une véritable révolution pour son équipe, tant son altruisme et sa détermination à servir ses coéquipiers est contagieuse.

« Lorsque  vous le voyez jouer, vous vous sentez soudain égoïste. Alors vous commencez à chercher vos coéquipiers avant de penser à scorer. » – déclarait Wilson Chandler

D’ailleurs, cette façon d’impliquer constamment ses coéquipiers, reflète parfaitement sa vision du sport, où le collectif prime sur l’individuel. Aussi, à la sortie de son premier triple-double en carrière en février dernier, ce ne fut pas une surprise de le voir récupérer le ballon du match, pour demander à tous ses coéquipiers de le signer. Une vision qui tranche avec l’ère précédente qu’a connu la franchise, où les égos forts avaient tendance à mettre le groupe dans des situations délicates, et symbolisée par la présence de joueurs comme Carmelo Anthony, Allen Iverson, J.R Smith, Kenyon Martin ou encore Ty Lawson. Des joueurs qui, s’ils ont pour certains fait les beaux jours de la franchise, ont parfois représenté un vrai défi à coacher.

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Si l’on résume, il est donc un pivot capable de dégainer d’à peu prêt toutes les positions, de délivrer des passes en toutes situations, et de n’importe où sur le terrain, et même si nous ne l’avons pas précisé, je vous le confirme, c’est un excellent rebondeur. Un très bon point, puisque – cela l’autorise à lancer lui-même un certains nombre de contre-attaque s’il juge que la situation le lui permet.

Bien qu’il fut intronisé tardivement dans le 5 de départ, et propose donc des statistiques tronquées, nous pouvons ramener ses minutes à 36/match. Dans cette configuration, il pointerait à 21,7pts – 12,7rbds – 6,3asts par rencontre. Des statistiques et une influence offensive qui en font un véritable franchise player en devenir. Une situation aussi ironique pour un joueur drafté au second tour, que fulgurante tant l’impact de sa titularisation fut énorme pour son équipe.

Pourtant, si l’international Serbe a tout l’air d’une star en devenir, et que son jeu à quelque chose d’enthousiasmant car rare, il n’en demeure pas moins quelques réserves le concernant. La plus évidente est sa faiblesse en défense, car malgré sa taille et une carrure solide pour un joueur de 22 ans, ses qualités athlétiques sont en deçà des standards NBA. Un problème d’autant plus gênant qu’à son poste, les joueurs sont supposés représenter une force de dissuasion importante pour pénétrer la raquette. Ainsi, en possédant l’un des pire defensive rating à son poste, il est l’une des raisons expliquant la piètre défense des Nuggets. En outre, à court terme ce problème est compliqué à compenser pour sa franchise qui l’associe beaucoup à Kenneth Faried, lui-même piètre défenseur en dépit de qualités athlétiques phénoménales. Alors que le poste de meneur est toujours poreux, il subit donc un grand nombre d’attaque vers l’intérieur, qui non seulement deviennent des % élevés, mais le mette dans des situations compliquées expliquant notamment ses récurrents problèmes de fautes (qui limitent son temps de jeu). L’un des grands défis de la carrière, semble-t-il, sera de devenir suffisamment bon dans ses anticipations défensives pour, à la manière d’un Marc Gasol, devenir capable de peser de ce côté là, en dépit de sa lenteur latérale qui l’handicape. Complexe mais pas impossible, comme le prouve l’Espagnol élu meilleur défenseur de l’année en 2013.

L’autre défi, devrait être justement de ne pas aggraver son déficit physique. Comme évoqué dans les premières lignes de ce billet, Jokic a traversé son adolescence avec des problèmes de poids évidents, dont on voit encore les stigmates aujourd’hui. Loin d’être extrêmement affuté, il montre des variations de poids y compris durant la saison qui peuvent inquiéter quant au combat qu’il va devoir mener de ce point de vu. En effet, si certains joueurs comme Kevin Love ou Néné Hilario ont réussi à s’affiner pour limiter le risque de blessures, d’autres comme Jared Sullinger ou Glen Davis n’ont jamais su régler leur problème. Un état de fait qui pourrait paraître anecdotique pour un sportif professionnel, et pourtant, la NBA a déjà prouvée que cet élément n’est pas à prendre à la légère dans certains cas.

Malgré ces 2 points noirs, les Nuggets ont peut être trouvé la pièce sur qui baser leur reconstruction. Alors qu’on pouvait s’interroger sur la stratégie des dirigeants qui accumulaient les talents sans vraiment trouver le joueur pour galvaniser le reste du groupe, voilà qu’un choix de milieu de second tour est en train de changer complètement la donne. Savant mélange de vétérans (Gallinari, Chandler, Faried) et de jeunes talents (Murray, Mudiay, J. Henangomez), il va désormais convenir pour le GM de trouver la bonne formule pour maintenir cette attaque de feu, tout en faisant les modifications pour permettre à la franchise de ne plus pêcher lourdement sur le plan défensif. Un travail de tous les niveaux donc – mais qui incombera notamment à Michael Malone, supposé spécialiste de ce côté du terrain, et en possession de nombreux athlètes de talent. Quoi qu’il en soit, Nikola Jokic vient de faire passer sa franchise de lottery team, à potentiel playoffable. Un premier grand pas pour le Serbe qui vient de fêter ses 22 ans.