A l’été 2016, Chicago envoyait un Derrick Rose depuis longtemps déclinant aux Knicks. Ce geste, loin d’être anodin, ouvrait la porte vers une nouvelle ère pour les Bulls, débarrassés du fantôme d’un jeune MVP brisé dans son élan qui briguait le statut de leader depuis déjà trop d’années et donnait donc le relais au nouveau visage de la franchise, et depuis plusieurs saisons meilleur chicagoan. Jimmy Butler était désormais maître à bord. S’il devait devenir le capitaine du bateau, entouré de jeunes pousses athlétiques et prêtes à dégainer, il recevait finalement un D-Wade venu spécialement pour l’épauler, et un Rajon Rondo au sortir d’une belle saison individuelle à Sacramento. L’effectif était à contre-courant, mais avec le rajout de Robin Lopez et pléthores de role player prêts à servir, il y avait la place pour s’exprimer à l’Est.

On connaissait alors un Butler niveau All-Star et restant une référence défensive, on découvrait le leader. Pour lui, le baptême du feu fut mitigé. Malgré un début de saison de haut vol pour l’équipe, le roster peinait à garder une réelle unité et une vraie consistance dans le jeu. La relation entre les jeunes et la paire Butler/Wade se dégradait peu à peu et le torchon brulait entre un Rondo rétrogradé sur le banc et qui montait au créneau contre les déclarations houleuses des 2 stars à l’encontre de leurs jeunes coéquipiers. Derrière cette bataille, d’un Rajon n’hésitant pas à attaquer ses leaders en les comparant à ses anciens vétérans de Boston, on devinait également une relation tendue entre Jimmy et le coach Fred Hoiberg, apparaissant souvent dépassé et dont les relations avec le jeune leader n’était pas au beau fixe.

Dans ce semi-marasme, et alors que les Bulls luttent pour les Playoffs, Butler réalise sur le plan individuel une saison de haut vol. Parfois décisif, parfois capable de pointes spectaculaires, il délivre sa plus belle partition sur le plan statistique : 23,9pts, 6,2rbds et 5,5asts. Sur le papier, il est bel et bien l’incontestable patron de cette équipe, et c’est le cas. Sauf que son comportement exaspère parfois – comme s’il se sentait trop central, comme s’il se sentait en mission perpétuelle et qu’il devait prouver que tout doit passer par lui pour que cela fonctionne. Et parfois la machine s’enraye, et il hérite forcément de critiques. Butler apparaît par moment aux antipodes du joueur d’équipe qui a construit sa carrière sur ses missions défensives et une efficacité saisissante. Le soldat de Thibodeau n’est plus, maintenant, il est général, et s’il va au front sans problème, il oublie trop souvent qu’il a des hommes qui sont là pour le suivre, et non pour le regarder. Si pour certain supporters, ses exploits justifient son comportement, pour d’autres il phagocyte complètement le jeu de son équipe, et il est temps de changer les choses – d’autant qu’on sait que la relation n’a rien d’une idylle également avec ses dirigeants en qui il ne semble pas avoir confiance.

Pourtant, il est engagé à long terme avec sa franchise, le temps passe et sa mission est d’améliorer les choses. Alors qu’il découvre les joies du statut du franchise player, et les déboires que cela implique lorsque le bateau tangue et que l’on devient le bouc émissaire des maux de sa franchise, Butler n’entend pas les choses de cette façon. Après une élimination logique au premier tour des Playoffs, il prend les choses en main et décide de poser un ultimatum dont l’issue lui semble inéluctablement en sa faveur : en donnant à ses dirigeants le choix entre sa tête, ou celle de son coach. Évidemment qu’ils le choisiront, il est le seul joueur de premier ordre de la franchise, dans la fleur de l’âge, vient de s’imposer comme un All-Star indéboulonnable et possède le statut tacite de two-way player d’élite. D’ailleurs, Hoiberg doit sûrement être sur la scelette puisque que son mandat à la tête du coaching de Chicago est un naufrage. Les résultats ne cessent de chuter depuis le départ de coach Thibodeau. Sauf qu’à sa grande surprise, la franchise va saisir l’occasion pour lancer sa reconstruction, et l’envoyer à Minnesota le soir de la draft 2017. L’effet d’une bombe pour bon nombre de fans, mais pour certains une bonne chose alors que l’équipe sous son leadership apparaissait comme sans avenir. Des questions sont également soulevées : A-t-il été dénaturé par son statut de leader comme un groupuscule de fans pas si réduit semble le penser ? S’est-il vu plus fort qu’il ne l’était ? Ou bien, est-ce que l’absence de fond de jeu des Bulls l’a poussé à tout prendre à son compte ?

J’ai directement dit que ce serait Fred ou moi. En connaissance de cause, ils l’ont choisi. Tant mieux pour eux. […] Je serai de retour le 9 février (à Chicago)… Oh mec… ils ont intérêt de prier pour que je fasse un 0-30. Parce qu’à chaque panier marqué, je me tournerai vers le banc et j’aurai des choses à dire.

Alors qu’il file vers les Timberwolves, on se demande quel visage il arborera alors qu’il va retrouver son ancien coach avec qui il entretenait une relation idyllique. Pour certains, les promesses de cette arrivée son effrayantes aux côtés des jeunes stars en devenir de Minnesota, pour d’autres l’expression préférée est de mise « mais il n’y a qu’un ballon », et il ne faut pas oublier que Jimmy est devenu un adepte de l’isolation – si dévastatrice pour son équipe qu’elle pu être parfois. Cette association ne pourra pas fonctionner avec cette version tronquée de l’ancien Butler, qui va pourrir la circulation de balle des Wolves – il ne peut plus lâcher son statut de patron. Une idée entretenue par les déclarations de l’arrière qui se voit comme le nouveau leader de cette équipe, d’autant que certaines sont parfois revanchardes ou vindicatives. Quel leader sera-t-il ? La question se pose.

Pourtant, depuis la reprise, Jimmy donne la pleine mesure de son nouveau rôle. Aux côtés d’un Karl Anthony Towns, et d’Andrew Wiggins qui démontrent l’étendue de leur talent, on retrouve un Butler leader par l’exemple. Si la défense fantasmée à des standards très élevée sous la coupe de coach Thib et de sa bande de jeunes athlètes peine à se mettre en place, Jimmy ne rechigne devant aucune mission défensive. En attaque, il laisse venir le jeu à lui, ne force rien et n’hésite pas à rester en retrait, faisant de l’attaque des Wolves une belle machine aux dangers multiples. A plusieurs reprises, on peut même être frustré de voir Jeff Teague, ou Crawford plus agressifs que lui au scoring, pourtant en dépit de quelques déclarations annonçant qu’il va prendre plus souvent le jeu à son compte, il continue de faire passer l’équipe avant tout, et si cela se sent sur ses statistiques (16,3pts, 5,7rbds, 4,3asts seulement), il ne semble pas s’en soucier puisque Minnesota affiche une solide 3eme place, et cela alors que la franchise n’a pas encore trouvé son rythme de croisière dans sa gestion de l’effort, notamment en défense.

En quelques semaines, il a prouvé d’une part qu’il était toujours le joueur d’équipe qui a fait sa réputation, mais aussi que son attitude à Chicago était plus due à l’ambiance délétère et l’absence de maîtrise tactique de son coach, qu’à une soudaine mégalomanie. Une manière sobre et classe d’arracher cette étiquette, que les fans déçus de la saison 2016/2017 étaient déjà prêts à lui coller. Pas forcément à tort, mais de manière hâtive. La prochaine étape – retrouver la mire avec plus de régularité, et pousser sa jeune troupe à sortir les crocs sur les phases défensives, c’est en implantant une identité, et en étant plus décisif par son adresse qu’il peut valider ce statut de patron. D’un bon, cette fois.