Au départ, je voulais faire un article général sur les shooting coach. Vous savez, ces coachs de l’ombre qui s’occupent de réparer les mécaniques de tirs des joueurs, de peaufiner les gestes et d’améliorer à terme la réussite de ces derniers. Très vite, j’ai croulé sous les noms. Le célèbre Holger Geschwinder, le mentor de Dirk Nowitkzki depuis son plus jeune âge et sans qui, sans doute, Dirk n’aura pas atteint les 30.000 en carrière; Dave Hopla, qui a travaillé avec les Knicks, les Raptors et qui tient scrupuleusement des notes avec ses pourcentages aux tirs dans tous les camps qu’il donne (pour l’anecdote, en 2007, il a mis 11.093 tirs sur les 11.183 qu’il a tenté, selon lui); Ben Sullivan, qui s’est occupé de récupérer le shoot de Kent Bazemore, et qui est considéré comme par le joueur comme une « bénédiction dans sa vie« … Et puis revenait sans cesse le nom de Chip Engelland.

En gros fanboy des Spurs que je suis, je connaissais ce nom. Mais je ne connaissais que le nom, justement. J’avais entendu les histoires et anecdotes au sujet de son travail avec Tony Parker, je savais que grâce à lui, TP avait changé sa mécanique de tir, mais je n’en savais pas plus. Alors devant tout le consensus autour d’Engelland qui ressortait, je me suis dit qu’il fallait creuser. Alors creusons.


Présent dans le staff des San Antonio Spurs depuis 2005, Chip Engelland est un véritable gourou dans son domaine, un professeur, un chirurgien. Bref, un expert. On considère souvent San Antonio comme une franchise gérée de main de maître, notamment depuis l’arrivée du duo Gregg Popovich-RC Buford à la fin des années 90. Mais l’excellence est un art qui se cultive tous les jours, autant dans les bureaux que sur les parquets, là où l’on trouve le plus souvent Chip Engelland quand il n’est pas en salle vidéo.

Formé à Duke, où il fera tout son cursus en se révélant être un très bon shooteur (55% derrière l’arc lors de son année senior), Engelland s’exile ensuite à l’étranger, notamment aux Philippines, pour lancer sa carrière professionnelle et ce avant de revenir au pays un peu plus tard. Après 9 années sur les terrains professionnels, il décide d’arrêter son aventure de joueur pour se lancer dans celle de coach. Il va essentiellement profiter de son carnet d’adresse concocté jusqu’alors pour monter différents camps d’entrainement, les « Chip Shots« , dans lesquels il se concentre, vous l’aurez compris, sur le tir. Quelques années plus tard, il décroche son premier emploi en NBA, intégrant les Detroit Pistons pour devenir shooting consultant. Trois ans plus tard, il s’engagera pour les Nuggets, avant de partir deux ans plus tard en direction de San Antonio où il est assistant coach depuis 2005.

Si Engelland est le premier nom qui ressort lorsque l’on s’intéresse aux shooting coachs NBA, c’est parce qu’il s’est forgé une réputation petit à petit, avec des résultats qui ont toujours payés : Shane Battier, Grant Hill, Steve Kerr, Tony Parker, Kawhi Leonard, tous ont pour point commun d’être passés dans les mains de Chip à un moment donné de leur carrière, et tous avec succès. Demandez plutôt à Shane Battier ce qu’a changé son travail avec Engelland, quand celui-ci s’est occupé de l’ailier qui jouait encore à Duke à l’époque.

Il a littéralement changé mon shoot et ma vie. Il m’a dit « Si tu veux aller en NBA, tu vas devoir faire quelques changements ». Il a reconstruit mon shoot, et on connait la suite.

Bien avant de commencer sa carrière de coach en NBA, Engelland a su conseiller les meilleurs shooteurs de l’époque, et avait déjà fait du shoot une science qu’il maîtrisait à la perfection. A titre d’exemple, remontons dans le temps, jusqu’à la saison 1993-94.

Steve Kerr vit alors sa première saison au sein de l’effectif des Bulls de Chicago. Réputé pour être un très bon shooteur à longue distance, le meneur est alors en souffrance à la mi-saison. Depuis quelques matchs, son adresse est en berne, ce qui affecte son niveau et son moral. Un soir, Kerr va au restaurant avec sa femme et un vieil ami à lui, Chip Engelland. Pendant le repas, ce dernier demande à Kerr s’il peut lui faire une petite remarque. Celui qui s’apprêtait alors à lancer sa carrière de coach dit à son ami que, depuis sa blessure au genou l’année précédente, il avait remarqué qu’il avait un problème d’équilibre sur son shoot. Les deux amis vont alors commencer à travailler ensemble sur le shoot de Steve Kerr, qui sera l’un des premiers témoins du talent d’Engelland pour ce secteur tellement essentiel dans un sport d’adresse.

Quel est donc le secret d’Engelland ? Comment procède-t-il ? « Il a un esprit très analytique » dira l’actuel entraîneur des Warriors, « Il voit des choses que moi-même je ne ressentais pas« . Engelland est capable, au premier coup d’oeil sur votre shoot, de déceler les défauts de votre mécanique. Un coude trop haut, une balle trop en arrière, une main pas assez écartée, des pieds trop proches : rien ne lui échappe. Mais plupart du temps il ne s’agit pas pour lui de détruire une mécanique de tir pour en faire apprendre une nouvelle. Tout est une question d’ajustement. L’intéressé n’a d’ailleurs pas beaucoup d’affection pour le surnom que certains lui donnent de « Shot Doctor ».

Je ne répare pas quelque chose de cassé, j’essaye de donner de meilleurs fondamentaux et une meilleure approche mentale, qu’il s’agisse de jeunes joueurs, d’universitaires ou de Steve (Kerr).

Mon but ultime, dans mon travail, c’est que le joueur devienne son propre professeur. Quand Tony et Kawhi viennent vers moi en me disant « Je n’ai pas assez fouetté la balle sur les deux derniers tirs », c’est de la musique pour mes oreilles.

On parle souvent du shoot par le biais des statistiques : quel pourcentage à 3pts, en catch and shoot, en sortie d’écran, après dribble, dans le périmètre intermédiaire, … Mais il ne faut pas oublier l’essentiel : la mécanique de tir où autrement dit, la base de tout. Oui, il existe toujours des contre-exemples de joueurs parvenant à être très adroit avec un tir très atypique. Mais pour la grande majorité des joueurs, NBA ou non, l’essentiel est toujours respecté : des pieds orientés vers le cercle, un coude haut et droit (dédicace à MKG), une main en direction du cercle, le fouetté final, … Le tir est une science avant tout technique, ce qui explique aussi pourquoi changer une habitude que l’on a depuis 10, 15 ans, demande énormément de temps et de travail de répétition. Vous voulez un nouvel exemple criant dans le domaine ? Tony Parker.

Le français est en effet passé dans les mains du gourou du shoot. Avec un jeu essentiellement basé sur les drives et la vitesse en début de carrière, TP a vu les défenses s’ajuster très vite, n’hésitant pas à lui laisser le tir extérieur complètement libre en reculant pour empêcher les drives. Aucune autre solution pour le meneur que de travailler sur son point faible, sous peine de voir son statut de titulaire lui être subtilisé par la concurrence à terme. C’est à ce moment précis qu’Engelland va débarquer à San Antonio, en 2005. Parker va être son premier élève. Et le professeur va trouver une solution toute simple expliquée par Chris Ballard dans son livre The Art of a Beautiful Game :

Dans le cas de Parker, la première chose qu’Engelland a noté était qu’alors que la forme de son tir était exemplaire sur les runners et les teardrops, Parker tenait la balle différemment sur ses jump shots. Au lieu de garder sa main droite sous la balle, il la remontait légèrement plus haut. Donc, au début du training camp en 2005, Engelland a reconstruit le shoot de Parker, en lui déplaçant sa main droite, notamment son pouce droit, pour qu’il ait plus de grip. Il lui a aussi fait ralentir son mouvement et même changer son point de relâchement du ballon.

Et qui de mieux placé que les deux intéressés pour en parler directement ? Dans cet extrait du documentaire Intérieur Sport consacré à Tony Parker, Chip et lui reviennent sur les changements apportés au jumpshot du meneur, tout droit inspirés de son teardrop.

 

Engelland met aussi en évidence un autre aspect, tout aussi primordial que la technique pour un shooteur : le mental. Kerr dit de lui qu’il « comprend qu’une grande part du shoot, c’est l’état d’esprit du shooteur« . Si le tir, et toute la mécanique qui l’entoure, sont éminemment techniques, et que seul un travail minutieux et très répétitif peut faire devenir une nouvelle mécanique naturelle, rien de tout ça n’est efficace si le mental n’est pas au niveau. Si vous êtes un habitué de la NBA, ou même du basket en général, vous avez déjà entendu parler du fameux « mental de shooteur« , de celui qui « peut louper 40 fois de suite, il tentera quand même le 41ème et il le mettra« . Passés les clichés, la part mentale qui habite le tireur est effectivement toute aussi cruciale que la partie technique brute. Et ça, Engelland l’a bien compris.

Bill Branch, qui était alors scout pour les Nuggets à l’époque où Engelland travaillait dans le Colorado, confirme : « Beaucoup d’entre nous appelons Chip « the Shot Whisperer » (si vous voulez la VF, ça doit être un truc du style « L’homme qui murmure à l’oreille du tir », je suppose…). Il est incroyable avec les mécaniques de tir, mais son secret c’est de construire la confiance de tous ceux avec qui il travaille. Il n’y a personne de meilleur que lui dans cet aspect-là.« . Un shooteur qui a confiance, c’est celui qui pense plus au prochain tir qu’au dernier. L’erreur, si elle est technique (des mauvais appuis, un fouetté pas assez prononcé, un coude trop bas) peut se corriger au tir d’après, mais si c’est le mental qui est touché, la difficulté devient beaucoup plus dure à surmonter.

Vous voulez encore un exemple ? Allez, cadeau. En fin de carrière, lors de la saison 2001-02 et alors qu’il joue désormais à Portland, Steve Kerr est à nouveau en difficulté avec son shoot. Son principal problème : il n’arrive plus à se rendre libre pour prendre des positions de tir convenables. Il va vite faire part de son souci à son vieil ami Engelland, qui va arriver avec une solution qui rendrait fou n’importe quel autre shooting coach. Les éléments de la séance ? Un banc, un terrain. Le but ? Prendre 7 tirs, en 30 minutes. Oui, oui, vous avez bien lu. Aucune séance de 200 ou 300 tirs. Engelland et Kerr s’installent sur le banc et le coach demande au meneur de lui parler de tout et de rien : de ses enfants, de l’actualité, il l’autorise même à lire le journal tranquille quelques minutes. Puis, d’un coup, Engelland ordonne à Kerr de courir avec lui : sprint à deux, positionnement dans l’aile pour le joueur et tir à 3pts. Un seul tir. Et on retourne sur le banc pour répéter la chose. Le but pour Engelland ? Se mettre à la place de Kerr, le faire parler, pour qu’il oublie ce problème de sélection de tir et qu’il refasse en quelque sorte « peau neuve » dans sa tête. Un esprit sain pour un shoot sain.

Le dernier chef d’oeuvre en date de Chip Engelland se nomme Kawhi Leonard. Arrivé par la draft en 2011, c’est peu dire que le shoot extérieur de l’ailier était l’un des points faibles de son jeu. Moins de 30% de réussite derrière l’arc à San Diego State : il y avait là une réelle faiblesse. Mais pas de quoi effrayer les Spurs, notamment parce qu’il comptait dans leurs rangs Chip Engelland.

Lors des workout d’avant-draft, Engelland se baladait tranquillement dans le gymnase. Il avait l’habitude de scouter les prospects par vidéos, mais rien ne vaut un contact direct avec eux, notamment pour observer la mécanique de shoot de ces derniers. Kawhi a commencé à shooter pile au moment où Engelland commençait son petit tour. Directement, le coach a vu les points que le joueur pouvait travailler. S’en est suivi une discussion, brève, mais où le shooting coach a eu le temps de voir l’envie de progresser du joueur. Une fois Kawhi Leonard sélectionné par les Spurs, Engelland n’avait que 72h pour travailler avec celui-ci. La raison ? Le lock-out allait bientôt démarrer, et tout contact avec les joueurs était prohibé. Kawhi n’aurait pas de training camp, pas d’open gym, pas de contact avec le staff. Alors il fallait mettre à profit ces 72h pour que le coach distille ses conseils à son nouveau poulain.

Pour ce faire, rien de mieux que de faire comprendre à Kawhi d’où il partait, et où voulaient l’amener les Spurs. L’année précédente, Richard Jefferson était passé dans les mains expertes de Chip Engelland, alors qu’il était pourtant âgé de 30 ans. Mais qu’importe, il n’y a pas d’âge pour changer une mécanique de tir. Cela prend du temps, certes, mais il n’est jamais trop tard. Leonard avait le même défaut que Jefferson, à savoir qu’il montait la balle beaucoup trop loin derrière sa tête. Engelland a donc montrer des vidéos de Jefferson à son nouvel élève, avant et après le travail effectué. Pour montrer le modèle à suivre, il lui a ensuite montrer des vidéos de la mécanique de tir de Kobe Bryant, qui selon Chip Engelland était parfait sur la gestuelle et le moment de relâchement de la balle. Kawhi a instantanément accepté le challenge. Si Jefferson avait pu le faire à 30 ans, pourquoi il ne le pourrait pas ?

Et ça a plutôt bien marché on peut dire. 37% à 3pts lors de sa saison rookie, alors que la ligne des tirs primées est plus lointaine, et un pic à 44% en 2016. Kawhi est un nouvel exemple de tout ce qu’il faut comme ingrédients nécessaires à une progression au tir significative : quelques ajustements, beaucoup de travail personnel, de répétition, le tout couplé à une envie de s’améliorer sans laquelle il est impossible pour Engelland de travailler. Voyez plutôt ce qu’est devenu le tir de Kawhi en image, avant et après Chip. Je vous mets même quelques stats pour le fun.

A l’heure où ces lignes sont écrites, San Antonio a vu un nouveau meneur prendre les commandes de son équipe, en la présence de Dejounte Murray. Meneur athlétique, rapide, Murray a aujourd’hui une grosse lacune : son shoot extérieur. Nul doute que 13 ans après son premier exercice avec Tony Parker, Chip Engelland poursuit le même travail avec la nouvelle génération. Espérons pour Murray et les Spurs que ce dernier obtiendra le même succès que son prédécesseur. 

Sources : MySanAntonio.com, Grantland, Chicago Tribune, Bleacher Report, The Ringer