On s’en souvient souvent le regard planté vers ses sneakers, courbant l’échine comme endolori par le poids de sa timidité. Sous sa carcasse géante, une ombre immense, une ombre dans laquelle toute une franchise a grandi, au creux de laquelle des équipes de légende se sont formées. Plusieurs joueurs ont réussi à devenir l’icône de leur franchise, mais combien ont réussi, dans l’histoire de la NBA, à devenir un modèle philosophique ? Car c’est ça l’histoire de Tim Duncan, celle d’un brillant basketteur, d’un joueur complet, d’un champion parmi les plus grands que l’on ait vu évoluer. Mais Duncan, c’est surtout le discret symbole d’une ville, une sorte de guide spirituel pour ses contemporains et ses successeurs de la maison Spurs.

On parle souvent de Popovich comme l’homme qui a créé cette sublime philosophie, dure au mal, taiseuse, respectueuse et soudée qu’est la franchise de San Antonio depuis maintenant plus de 20 ans. On oublie parfois, à l’inverse, que tout ça n’aurait pas été possible sans la bonne nature de Tim Duncan. L’anti-star telle qu’on en a peu vu en NBA. Plus heureux loin des strass et des flashs. Plus à l’aise loin des foules et des journalistes. Un cauchemar à photographier, comme s’il était dans une mauvaise exposition constante. Par cette nature et cette humilité exacerbée, il a posé les fondations des Spurs. Un modèle à suivre pour tous ses coéquipiers. Qu’il soit joueur ou retraité – cette marque perdure. Elle perdurera.

De l’évidence aux doutes, des doutes à l’évidence

Lorsque les Spurs obtiennent par miracle le 1er choix, il ne faisait nul doute de qui serait l’heureux élu de cette sélection. Après avoir fini son parcours universitaire, tenant une promesse faite à sa mère sur son lit de souffrance, Duncan était attendu comme le joueur dominant de sa cuvée. Autant dire que le jeune prodige attirait les curieux et qu’il était attendu pour sa première summer league. En 2014, Duncan décrira son expérience, le sourire aux lèvres, « J’étais mauvais. J’ai été tellement nul ». Si certains dont lui-même ont pu douter de sa valeur, Popovich lui sentait qu’il était spécial. Duncan c’est avant tout un caractère de compétiteur, sans ses manifestations extrêmes – celles qui ont fait la légende des Jordan, ou de son contemporain et rival – Kobe Bryant. Mais tout repose dans un ego discret. Jeune prodige ou pas, il encaisse sans ciller les beuglantes de son coach, les pompes, tours de terrains. Jamais un mot plus haut que l’autre, il va se préparer. Et dès le début de la saison régulière, associé à une légende des Spurs, David Robinson, il va dissiper les nuages de doutes qui pouvaient peser sur lui. Absolument extra-terreste, Timmy va conquérir la NBA.

Pourquoi ? Parce qu’il est trop dominant. Trop fort en attaque, incontournable en défense, les fondamentaux du jeu sont bien trop maîtrisés. On est loin du joueur spectaculaire, même si ses qualités athlétiques sont souvent négligées, et l’abattage est impressionnant. Son duo avec Robinson va terrifier les raquettes adverses et 2 ans après son arrivée en NBA, il arrache déjà un titre, et son premier sacre en tant que MVP des finales.

Le monstre silencieux

Quand je réfléchis à la raison pour laquelle j’ai adoré Tim Duncan dès que j’ai découvert la NBA, plusieurs théories me semblent correctes. La première, c’est que Duncan ressemble à beaucoup d’entre nous. Beaucoup de stars NBA semblent dopées d’egos; la résultante d’années à dominer leur sport, à entendre qu’ils étaient les meilleurs, par quiconque pouvait le leur glisser. Souvent, les têtes d’affiches NBA célèbrent en grande pompe leurs exploits, multiplient les déclarations tapageuses. On attribue cela à leur compétitivité débordante, mais Duncan nous ressemble peut être plus. On pourrait se dire qu’il n’a pas l’assurance de ses compères, mais c’est en fait mieux, il n’a tout simplement pas le besoin de prouver le joueur et compétiteur qu’il est. Pourtant, sa carrière a montré sa détermination et sa faculté à se remettre en question pour rester aux sommets de la grande ligue. Dans cet esprit de compétition silencieux, nous pouvons plus facilement connecter, nous qui n’avons pas nécessairement eu le sentiment d’être les meilleurs dans ce que nous faisions. Cela ne nous empêche pas d’avoir cet esprit de compétition, plus discret.

La seconde raison, est plus personnelle, mais je suis rapidement tombé amoureux du jeu des intérieurs. Du jeu au poste, de la finesse des variations et du jeu de jambes pour arriver à prendre le dessus sur son adversaire. Et Duncan ? Hé bien, il était surnommé Mr Fondamentaux. Et si ce n’est pas spectaculaire, c’est en soi encore plus respectable. Car avec son sens du placement, ses mouvements en pagaille et sa vision du jeu, il a tout simplement marché sur la NBA, sans jamais recevoir l’attention qui aurait pu être la sienne, avec un caractère plus bouillant.

Car Duncan au début du XXIeme siècle est tout simplement un monstre. MVP en 2002 et 2003. Il va obtenir son second titre en NBA lors de son second sacre, emporter chez lui une seconde statuette de MVP des finales – et réaliser la plus grande performance de sa carrière. Face aux Nets de Jason Kidd, il va réussir lors d’un match 6 décisif un quasi-quadruple double magistral : 21pts, 20 rbds, 10 asts et 8 contres. Leurs adversaires ne survivront pas à cette déferlante, quant à Tim, il laisse une performance individuelle parmi les plus incroyables des finales NBA.

Loyauté

L’histoire de Duncan c’est aussi celle de l’excellence sur 3 décennies. Toujours avec la même équipe, toujours avec le même coach, et même une majorité avec les mêmes coéquipiers. En 20 années passées à San Antonio, une seule fois sa loyauté a été mise dans la balance – une seule discussion avec Gregg Popovich a suffi à mettre un terme à cette opportunité. Après cela, plus jamais il n’a envisagé de partir. Évidemment, l’excellence dans laquelle il évoluait avait de quoi réfréner ses envies. Mais ne vous y détrompez pas, il a construit cette excellence. 1999, 2003, 2005, 2007. Une décennie après son arrivée en NBA, il avait su construire l’équipe dominante de la grande ligue. D’une part en devenant la pierre angulaire de son équipe, par son talent mais aussi par sa nature discrète – mais surtout car il savait laisser la lumière aux autres. En 2005, c’est Manu Ginobili qui obtient les louanges au bout du titre. En 2007, c’est Tony Parker qui hérite de la statuette de MVP des finales. Comme un symbole, les coéquipiers qui explosent à son contact ont grandi dans son ombre, sélectionné bas dans la draft, ne débarquant jamais avec le statut de stars.

Et cette loyauté va survivre aux années de disettes. A leur firmament en 2007, les Spurs ne retrouvent plus les finales, butant tous les ans sur un adversaire, malgré des saisons régulières de haut vol. Jamais pourtant Duncan ne va rogner sur son engagement. Il n’hésitera pas à devenir un modèle sur une autre pratique. A quoi bon toucher un contrat maximum pour flatter son égo ? Il sait qu’il a bien assez d’argent pour vivre, et à plusieurs reprises laissera de l’argent sur la table pour permettre à sa franchise de l’entourer au niveau de ses attentes : le sacre NBA. Cette recherche, il la partage au sein d’un trio qui va marquer l’histoire de la NBA. Avec Manu Ginobili et Tony Parker, ils semblent inséparables, et ils partageront l’aventure jusqu’au bout.

Cette amitié forgée dans la victoire, est aussi rendue possible par la nature de Duncan. Discret face caméra, il n’en reste pas moins un personnage assez remarquable dans le privé. D’une nature légère, un humour naïf, parfois lourdeau, il devient d’autant plus attachant lorsque vous cherchez à le connaître. Voir cette star NBA, peu loquace, en apparence taciturne, être dans le privé bout-en-train, donne plus de profondeur a l’image qu’on a de lui. Cet aspect un peu pataud, dénote brutalement avec la finesse de son jeu sur le terrain, et que dire de son style vestimentaire complètement ringard, pour un individu touchant des salaires mirobolants ou encore cette passion pour le tunning, improbable ? Utiliser le mot personnage pour Tim Duncan est justifié. Car il existe une vraie dichotomie entre le joueur et le personnage privé.

Le dernier chapitre

Au début de notre décennie, celui qu’on considèrera comme le meilleur ailier fort de l’histoire voit son abattage offensif se réduire. Toujours aussi solide défensivement, toujours aussi utile pour huiler le jeu de son équipe, il fait moins souvent la différence au poste. Peu importe, il reste le vieux chêne de cette équipe de San Antonio, et voit l’âge d’or de Tony Parker. Mais jusqu’en 2013, les Spurs n’arrivent plus à retrouver leur place en finale, où comme d’autres grands, Tim Duncan n’a jamais perdu. Durant ces années, Duncan fait de plus en plus corps avec ce personnage dur au mal. Plus les saisons avancent, plus le jeu se décentre de lui, plus il s’attèle, sans rechigner, à effectuer les tâches de l’ombre. Jusqu’à la récompense.

C’est finalement cette année là, avec un jeu très différent de celui proposé dans les années 2000, que Duncan va retrouver la phase finale. Ils y croiseront à nouveau LeBron James, sauf que cette fois, il ne porte plus le statut d’outsider. Vous vous souvenez sans doute de ces finales. La sublime bataille tactique, un niveau de jeu magnifique, et des Spurs à deux doigts du titre dans le Game 6. Et puis la mauvaise fin de match, jusqu’au rebond offensif de Chris Bosh, la passe vers Ray Allen, et les Texans crucifiés. Après avoir subi une désillusion fracassante, fidèles au mojo construit autour de Tim Duncan, les Spurs reviendront pour une ultime manche à couteaux tirés. Malgré la déception, ils vont s’accrocher, jusqu’à ce bras roulé de Dream Tim, celui qu’il a passé des milliers de fois dans sa carrière, celui qui va ressortir lors de cette rencontre décisive. Pour la première fois, de retour en défense, Duncan va laisser exploser sa rage, martelant le sol de ses poings. Un geste ô combien significatif de la tourmente du joueur, malgré un regard au large durant la conférence de presse.

On pensait cet été là que c’était la fin de ces Spurs, que Duncan avait connu sa première défaite en finale, symbole de ce crépuscule bien engagé. Mais sans dire mot, les Texans ont préparé une revanche, poussant le basket collectif à son paroxysme. Duncan n’est plus un maillon offensif essentiel, mais reste un rouage de premier plan en dépit de son grand âge. Malgré un déclin au début des années 2010, il résiste désormais au temps, 4 ans plus tard. Derrière cette nouvelle identité, ils écrasent la concurrence à partir des demi-finales de conférence. Le Heat de LeBron James qu’ils retrouveront en finale, ne fera pas de résistance, dépassé par le mouvement de balle et la solidité défensive de San Antonio. Cette finale voit aussi l’avènement de Kawhi Leonard, successeur de Tim Duncan, qui éclot sous l’oeil bienveillant de la génération précédente. Ces Spurs ont effectué leur chant du cygne cet été là, ne retrouvant pas les finales après cette réussite éclatante.

Duncan connaîtra un lent déclin, avant une sortie expéditive face au Thunder, en 2016. Mais son départ n’est pas une fin, après tout ce qu’il a légué à cette franchise. Manu Ginobili résumera ainsi l’exemple que lui a donné le star des Spurs lors de son arrivée.

Pop’ lui rentrait dedans. Il le malmenait, le poussait dans ses retranchements. Je me suis dit, s’il l’encaisse, en étant le franchise player, alors je dois l’encaisser aussi ».

Parti sans se retourner, le chevalier des Spurs laisse un vide incommensurable pour un visage aussi taciturne. Au revoir, Tim.