Depuis combien d’années parlons-nous des « sublimes losers », les Ewing, Malone, Barkley ou autre Baylor, qui, malgré de superbes carrières, n’ont jamais eu en main le fameux graal, le trophée O’Brien ? Que de regrets, de talents non récompensés. Avec le temps, les fans de NBA ont fait émerger le terme de « sublime losers ». Mais durant les années où LeBron peinait à obtenir son premier titre (oui, cette époque a existé), un gag récurrent faisait surface dans la websphère des basketteurs : « Scalabrine a plus de titres que LeBron ». Est alors apparue la catégorie que nous appellerons les « golden losers ». Par ce terme, on entend des joueurs improbables, qui posent les pieds sur un parquet NBA, d’une discrétion telle que personne ne se rappellera qu’ils étaient là. Et pourtant, ces petits gredins terminent leurs carrières NBA dans l’oubli, mais dans leurs cartons, il y a un petit anneau qui manque injustement à tant de stars ! Chez QiBasket, on adore fouiller pour trouver ces petites perles de notre NBA history. Sixième profil, sixième « Golden Loser ».

Les golden losers sont de retour !

Je vous ai manqué ? Après un été bien rempli en trades et previews, nous contemplons une NBA prête à revenir au premier plan, avec ses redoutables rosters : Warriors, Rockets, Celtics, Sixers, Thunder, Lakers et bien d’autres. Les fans salivent d’avance sur cette saison qui s’annonce historique tant le défi est de taille : détrôner l’impossible, vaincre l’imbattable, battre le plus grand roster jamais assemblé en saison NBA des Golden State Warriors. Bref, ça va chier !

Mais bon il reste encore quelques jours. Et alors que nous allons voir nos héros, armés de barbes, coudières et de chaussures colorées à souhait se cogner les uns sur les autres, le tout dans l’espoir de couronner leur popularité par l’or de la gloire, moi je vais pour parler d’un kangourou qui est venu sautiller quelques matchs tranquille pour aller mettre un O’Brien dans sa poche ventrale.

Et oui messieurs, la pépite que je vous ai trouvée nous vient de Melbourne ! Et c’est du champion, oh oui, sans déconner. Son palmarès ? Mais…je l’ai, oui oui, et frottez vous les yeux :

Triple champion

Sept fois MVP

Quinze fois « first-team » et une fois « second-team »

Seize trophées de meilleur marqueur et un de meilleur passeur

Onze fois all star et deux fois MVP du All Star Game

Rookie of the year

Huit fois « Most efficient player »

Hall of fame et FIBA best 50 players of all time

Création d’un trophée à son nom

Porte drapeau de son pays aux jeux Olympiques

Littéralement n’importe quel être humain devant ce type de palmarès

Ce palmarès, comment se traduit-il en NBA ? Un compteur sublime de 26 matchs, pour 1.7 point de moyenne, 0.3 rebond, et 0.3 passe ! Mieux : la répartition de ses matchs NBA se décline sur 4 saisons ! « Ok Tancrède, on te connait bien, ou est l’arnaque ? » me demanderiez-vous alors. Il n’y en a pas, ces informations sont correctes, tant sur le palmarès que sur les statistiques NBA. Mais comme je vous l’ai dit, on parle d’un gars du pays de Crocodile Dundee. Et ce palmarès, c’est à 99% un palmarès…de NBL, l’équivalent de la NBA en Australie. Mais vous me direz qu’il reste 1% de gloire à répartir…et c’est bien ce qui m’amène à parler…d’Andrew GAZE.

Hey mate, ya really tellin’ these lads I ain’t a loser all right ?

Un enfant du basket

Non Andrew, comme tu le demandes dans la légende de ta photo, je ne vais pas te dresser un portrait d’anonyme devenu champion NBA par la grâce de je ne sais quelle divinité. En effet, Andrew Gaze est en réalité un grand joueur et un grand champion. Et d’ailleurs, si le néophyte NBA n’est probablement pas familier du garçon, ceux qui connaissent plus la FIBA seront heureux de me voir rendre hommage à cet homme bien plus renommé qu’on ne le croit.

Andrew naît en 1965 à Melbourne donc, d’un père lui aussi basketteur, Lindsay Gaze, et de sa femme Margaret Gaze. Mais le sport est bien ancré dans sa famille puisque c’est aussi son oncle, Tony Gaze, coach de l’équipe nationale féminine d’Australie, et son cousin Mark Gaze, qui a joué en NBL qui forment l’entourage d’Andrew. Le chemin vers le basket est donc grand ouvert, et Andrew va l’emprunter sans arrière pensée. Les dieux du basket bénissent un peu plus le contexte dans lequel Gaze grandit, puisqu’à Melbourne, il y a une équipe, les Tigers, qui jouent en NBL…et oh…quel hasard, les Melbourne Tigers jouent notamment au Albert Park Basketball Stadium, où eut lieu la première finale de l’histoire de la NBL en 1979…et…oh bah mince, quelle aubaine, ce stade est également le centre de la VBA, Victorian Basketball Association dont le general manager n’est autre que…Lindsay Gaze, son papounet.

Conséquence directe de ce cumulé de coïncidences qui vous ferait presque croire au complot, Andrew grandit et découvre le basket au Albert Park college, et dans son centre d’entraînement (qui sera hélas démoli en 1997). Pourtant, son physique paraîtrait commun au premier regard, sa tête sympathique vous donnerait envie de lui proposer un « barbie » avec une bière…mais prenez garde, on parle bien d’un gros morceau du basket mondial.

Ah parce que vous pensiez que cette bague c’était ma plus grande chance ?

Itinéraire d’un champion

Si bien entouré et chéri dans un cocon de basket, Andrew Gaze ne tarde pas à honorer sa famille en terme de talent, et c’est dès ses 19 ans en 1984 qu’il devient professionnel et rejoint les Melbourne Tigers en NBL. Dès lors, le petit Gaze va rassurer tout le monde : il n’est pas qu’un enfant gâté du basket. Sa saison rookie se traduit par le trophée du Rookie of the year, avec une moyenne de…29 points par match, mais aussi 6.7 rebonds et 4 passes de moyenne. Doté d’un physique plus que potable pour un poste arrière (2m01 pour 95kg), Gaze devient immédiatement un monstre de la NBL. Lors de sa troisième saison, il marque en moyenne 44 points par match ! Un record qui tient toujours sur la terre des kangourous.

Mais voilà, tel un Michael Jordan dans ses premières années NBA, Andrew impressionne, c’est certain, mais son équipe n’est pas encore sur le podium. Il faut donc progresser, car les Melbourne Tigers n’affichent pas de très bons résultats en dépit de ses performances. Comme Michael, Gaze va surtout ramasser des trophées individuels d’abord, avant de remporter les titres dans la décennie suivante. Mais loin de moi l’idée de trop comparer les deux hommes, même si il y a un certain parallèle d’époque et d’influence dans le pays et à l’international, c’est indéniable. Andrew rafle en effet les sélections en All-NBL-first team, au All star game, mais aussi les trophées de scoring champion. La période 84-88 est un âge d’or individuel pour le jeune Gaze.

Une stature internationale

Si les Melbourne Tigers n’étaient pas encore une équipe flamboyante au début de « l’ère Gaze », en revanche, son équipe nationale est déjà ravie de pouvoir le compter dans son effectif aux jeux Olympiques de Los Angeles en 1984. L’Australie y fera bonne figure, terminant 7e de la compétition dominée par…Michael Jordan et les Etats-Unis évidemment (ah forcément quand l’URSS boycotte la compétition, ça fait moins de rivaux !). Mais Gaze n’en restera pas là avec son pays, puisqu’il est à ce jour l’un des trois seuls joueurs de basket-ball à participer à cinq olympiades aux côtés de Teofilo Cruz (Porto Rico) et bien sur d’Oscar Schmidt. A cela s’ajouteront une quatrième place aux jeux d’Atlanta en 1996, et quatre coupes du monde de basket, pour un total de 280 sélections et la deuxième place au classement des scoreurs all time dans deux compétitions : jeux Olympiques et coupe du monde…les deux derrière ? Oscar Schmidt évidemment.

Mais surtout, surtout SURTOUT, Andrew Gaze est nommé dans les FIBA’s 50 greatest players en 1991. Rien que ça.

A noter son show lors des jeux d’Atlanta en 1996 face à team USA :

Et la NBA dans tout ça ?

Ah mais oui c’est vrai ! On parle d’un golden loser après tout ! Et un golden loser, c’est une légende NBA. Et bien notre ligue chérie n’intervient pas tout de suite dans la carrière d’Andrew, vous l’aurez compris. Le rêve américain commence en 1988 après les Olympiades de Séoul, où Gaze se distingue une nouvelle fois. Des scouts US le repèrent et lui offrent l’opportunité de se lancer dans la NCAA à l’Université de Seton Hall. Andrew traverse alors l’Altan…ah bah non le Pacifique du coup… et rejoint les Pirates de Seton Hall. Comment se passe la transition ? Les Seton Hall perdent d’un point en finale de la Division I men’s tournament, devant 39 000 fans déchaînés. Gaze obtient de bonnes moyennes (13pts/match et 4.5 rebonds). Mais Andrew ne semble par être si attiré que cela par le milieu universitaire américain. Le New York Times révèle en 1989 (oui je fouille hyper loin pour mes articles…) qu’alors que les joueurs de Seton Hall reviennent dans le New Jersey après la finale pour une parade d’honneur, Gaze était déjà dans l’avion le lendemain pour Melbourne. Et pourtant, c’est à son retour au pays qu’il s’aperçoit de sa célébrité, et le New York Times lui-même admet que son départ nécessite de se poser des questions sur le recrutement de talents à l’étranger en NBA…Drazen Petrovic suivra plus tard.

Alors, n’est-ce pas le moment opportun pour se présenter à la draft NBA ? Absolument. Mais voilà, loin après les appels au podium de Sean Elliot, Glenn Rice, Vlade Divac, Dana Barros et B.J.Armstrong, le nom d’Andrew Gaze ne raisonne pas dans le micro du Commissaire de la NBA David Stern. Est-ce qu’on ne serait pas passé à côté de quelque chose en NBA ? Retour en Australie pour Andrew, qui revient chez ses Tigers, pour retrouver ses performances d’antan. Mais le besoin de victoire le démange, et Melbourne cale toujours sur ce point. Alors il tente, il devient le premier australien à jouer en Europe au niveau professionnel à Udine en Italie, où il passera 6 mois à martyriser les défenses adverses.

Puis la situation se débloque. De retour d’Udine, Gaze se retrouve associé à l’américain Lanard Copeland chez les Tigers. Copeland avait échoué à s’imposer en NBA chez les Sixers, puis les Clippers, et s’était exilé en Australie. Et cette fois-ci, c’est la bonne, Melbourne arrive en finale avec son duo d’extérieurs génial en 1992 mais échoue de peu dans la série (1-2). En 1993, les Wildcats de Perth sont la victime de Gaze. A la dernière seconde, menée de trois points, Perth tente un shoote bien parti, mais qui frappe et se cogne autour de l’arceau avant de ressortir. Champion NBL ! Ce genre d’émotion que seul le basket peut vous fournir, Gaze la vit enfin. Ses parents déboulent sur le terrain en larmes.

Cette fois, la NBA comprend que l’homme est un talent particulier. Peut-être que le voir associé à un américain avait finalement convaincu les scouts de la ligue ? Alors la lumière se révèle au dessus d’Andrew, et lui pointant la direction de la gloire, l’éternité du basket lui offrit son premier maillot NBA…………….

Oh merde….

Un passage en NBA raté……………………………?

Je vous la fait courte, les Bullets recrutent Andrew sur deux contrats de 10 jours en mars 1994, Andrew joue sept matchs, Andrew marque 22 points, Andrew s’ennuie, Andrew repart en Australie.

Il faut dire que pour 70 minutes, ça ne donne pas très envie de casser le rythme d’une carrière glorieuse alors que l’australien a enfin remporté son premier titre. Mais il n’y a pas que ça. En réalité, Andrew Gaze est australien et joue en Australie…l’Australie est dans l’hémisphère sud (vous comprenez ?), donc quand c’est l’été en Australie, c’est l’hiver aux Etats-Unis (bon vous avez compris ?)…………..bref. L’inversion des calendriers permet à Gaze de tester une autre ligue pendant la pause australienne tout simplement. Sauf que cette expérience Bullets n’est pas particulièrement attrayante. Alors Andrew tente une saison en Grèce chez les Apollon de Patras, puis repart jouer avec Copeland à Melbourne pour quatre ans.

Le résultat ? Un second titre NBL, quatre trophées de MVP, quatre scoring titles. Et avec les performances en équipe nationale citées plus haut, Gaze est au sommet de l’Everest FIBA, et rien ne pourra l’en décrocher.

BONJOUR, NOUS ON AIME BIEN FAIRE PETER DES RECORDS FIBA

1999, l’heure de gloire…en bonus.

Mais c’est là ou je veux en venir et c’est pour cela que je veux parler d’Andrew Gaze. Parce qu’alors que sa carrière était déjà remplie de gloire et de performances historiques, parce que le monde entier le reconnaissait comme un grand champion, parce que son pays l’adulait, parce qu’il n’avait plus rien à prouver, Andrew s’est alors retourné sur son passage et s’est dit qu’après tout, manquait plus que la bagouze nan ? Et alors que la saison 98-99 de la NBA commence un peu tardivement, Andrew Gaze se propose un dernier challenge :

La légende raconte qu’Andrew voulait juste prendre une photo avec un maillot de Dennis Rodman à l’Alamodome, avant de se faire accidentellement recruter par les Spurs

Différence des pôles oblige, Gaze est disponible pendant l’hiver pour les équipes au dessus de l’équateur. Par conséquent, il profite du lock-out de l’automne 1998 pour se mettre en disponibilité en début de saison NBA 1999. Et bingo, une équipe cherche à compléter son roster : les Spurs. Et voilà la légende de Golden Loser d’Andrew qui se forge. Quatre ans après ses 70 minutes sur 7 matchs, le voila embarqué aux côtés de Mario Elie, Sean Elliot, Avery Johnson, Steve Kerr, Jerome Kersey, Antonio Daniels et bien entendu les twin towers les plus magiques de la fin du millénaire : l’Amiral David Robinson et Tim Duncan, alors encore dans ses premières années NBA.

Le résultat ? Euh…pas forcément mieux qu’aux Bullets : 58 minutes jouées, 21 points marqués à 1.1 point par match, le reste des moyennes en dessous du 0.3….

…Oui…bon ok…et un Titre NBA.

Et voilà l’affaire réglée, en 26 matchs NBA, répartis sur 4 ans, pour une moyenne de 1.7pt/match, Andrew Gaze, en bon petit enfoiré, couronne sa carrière australienne et internationale avec un petit anneau bonus, tel un abonné aux trophées, récompensé pour sa fidélité et qui obtiendrait une petite ristourne. Le lendemain du titre, et après 810 000 dollars (américains) en poche, Andrew se sauve à l’anglaise et disparaît pour toujours des radars NBA.

Andrew s’était incrusté sur la photo. Personne ne le remarqua puisque tous pensaient qu’il s’agissait du jumeau de Steve Kerr

Fin de carrière en apothéose

Le nouveau millénaire arrive, les jeux Olympiques aussi, et c’est l’heure de gloire pour Andrew Gaze. Alors que le sublime stade flambant neuf de Sydney s’ouvre au monde et que les athlètes parcourent la piste olympique sous les acclamations de la foule, l’Australie est appelée à se montrer à son peuple. La délégation locale apparaît alors, avec à sa tête, portant le drapeau avec fierté, Andrew Gaze, champion NBA et à peu près champion de tout en Australie. Le bonhomme semble tout réussir, tout gagner, et arrive même à flairer la bonne affaire à l’autre bout de la planète. Et vous savez quoi ? Il faudra attendre 2005 pour qu’il décide de s’arrêter, avec 612 matchs de NBL, 18 908 points et une moyenne de 30.9 points par match…et 1.7 point par match en NBA bien sûr, on oubliera pas Andrew.

Le fait est que la carrière d’Andrew a tout d’un conte de fée, et que la suite de sa vie hors parquet semblera rester dans ce domaine : Hall of Famer en 2013, commentateur, ambassadeur du basket, animateur, coach bien sûr, il encouragera même le développement de la NBL en proposant des confrontations avec la NBA ! La dernière remonte à….maintenant. Puisque c’est bien Andrew Gaze qui est à l’initiative de la tournée des Melbourne United face aux Sixers et aux Raptors (ce vendredi même) et d’autres équipes australiennes.

Andrew Gaze, tu fus une inspiration mondiale mais aussi l’ancêtre des Luc Longley, Andrew Bogut ou Ben Simmons. Tu es une légende du basket qui a tout gagné, en Australie. Mais Andrew, on t’as vu sur la photo, on t’a vu passer derrière tout le monde pour chopper ta bague en balançant deux ou trois briques en NBA avant de revenir jouer les patrons dans ta ligue natale. Et c’est pour ça que je te nomme Golden Loser numéro 6 !