Cela ne vous aura pas échappé, le début de saison du Jazz est plutôt poussif. Après 13 matchs, les hommes de Quin Snyder présentent un bilan à peine positif de 7 victoires pour 6 défaites. Rien de dramatique, peut-être, mais dans une conférence où le moindre faux-pas peut se payer cash en fin de saison – que ce soit pour la qualification en playoffs ou pour l’avantage du terrain – il est assez crucial de trouver une carburation efficace rapidement. Et le Jazz n’y est pas encore.

La fin de saison précédente avait pourtant donné de gros motifs de satisfaction chez les mormons. Souvenez-vous. Condamnés au ventre mou suite au départ de Gordon Hayward pour Boston, les jazzmen ont surpris tout le monde en réalisant une deuxième partie de saison bien propre (18-6 après le All-Star Break) qui leur a permis de se hisser à la 5è place de la conférence ouest. En playoffs, OKC a fait les frais de la forme étincelante d’Utah, qui a donc réussi à se hisser pour la deuxième année consécutive au deuxième tour, résultat sur lequel personne n’aurait mis un sesterce quelques mois plus tôt.

L’impact de Donovan Mitchell a évidemment participé à ce succès, mais c’est vraiment l’identité de l’équipe qui a séduit les fans : un collectif fort, où chacun a la chance de briller, et surtout une défense de fer avec Rudy Gobert, meilleur défenseur 2017-2018, en point d’ancrage. L’archétype même du système qui permet à un effectif qui ne croule pas forcément sous le talent – ça reste correct mais il suffit de regarder chez la concurrence pour s’en rendre compte – de se sublimer et d’aller chercher des résultats solides. Le Jazz abordait donc l’exercice 2018-2019 avec le couteau entre les dents et un vrai rôle à jouer à l’ouest, a fortiori si l’on prend en compte le fait que contrairement à plusieurs de leurs concurrents (Spurs, Lakers), aucun chamboulement majeur n’a eu lieu pendant l’été, donnant en théorie un temps d’avance au Jazz par rapport à ces équipes en manque de repères et d’automatismes.

Voilà pour la théorie. En pratique, Gobert et consorts viennent d’enchaîner trois victoires mais il ne faut pas oublier les quatre défaites consécutives subies juste avant celles-ci, symboles de cette équipe qui se cherche. Le rouleau compresseur ne tourne pas au même régime, pour trois raisons majeures.

Calendrier d’enfer

Commençons par un facteur sur lequel les joueurs n’ont aucune influence, le calendrier. Avec 82 matchs planifiés en 6 mois, il y a forcément des équipes mieux loties que d’autres. Mieux loties que le Jazz par exemple, qui présente le 7e calendrier le plus difficile jusqu’à présent selon teamrankings.com. Utah n’a ainsi affronté que deux équipes avec un bilan négatif au 13/11, les Rockets et les Mavs. Le tanking n’est pas encore d’actualité en ce début de saison et les équipes adverses ont généralement tendance à jouer dur, laissant peu d’opportunités de relâchement, en témoignent les récents retours furieux des Mavericks ou des Celtics dans des matchs que le Jazz semblait pourtant avoir bien en main.

Cette physionomie de match oblige les titulaires à ferrailler plus longtemps que prévu et cela peut avoir des effets néfastes sur le long terme, que ce soit sur le plan de la fatigue et donc, indirectement, sur la santé des joueurs. Quand on connaît la fragilité des chevilles de Donovan Mitchell par exemple, on se dit que le Jazz aurait tout intérêt à s’éviter des fins de match pièges à répétition pour ne pas trop tirer sur la corde.

Malheureusement pour le Jazz, la suite ne s’annonce pas plus aisée. Un road trip de 6 matchs pointe le bout de son nez avec un enchaînement Sixers-Celtics-Pacers – en 4 jours – des plus délectables. Voilà, histoire de bien faire comprendre aux fans qu’aucun cadeau ne sera fait à leur équipe, qui paiera cash le moindre passage à vide. L’adversité s’annonce plus ardue que jamais mais ce contexte pourrait forcer le Jazz et son équipe de guerriers à resserrer les boulons et se remettre la tête à l’endroit en défense. Oui, vous avez bien lu.

Une défense suspecte

La muraille infranchissable de l’an passé a semble-t-il mangé quelques boulets de canon dans la tronche depuis le début de l’exercice, le defensive rating ayant rétrogradé de la 1ère à la 14è place de la ligue. Une dégringolade aussi spectaculaire qu’inattendue. Les matchs face à Denver ou Memphis ont mis en lumière un Jazz méconnaissable défensivement, ce qui est évidemment très problématique car Utah n’a pas la puissance de feu nécessaire pour se permettre de défendre de façon médiocre, comme ce peut être le cas des Warriors par exemple. À celles et ceux qui avanceraient le fait que le Jazz a progressé offensivement cette année, on répondra que c’est effectivement le cas mais que cette progression est pour l’instant loin de compenser la baisse d’efficacité défensive constatée : le net rating (différence entre efficacité offensive et défensive) est de 1.9 au 13/11, contre 4.3 l’an passé. Sur l’ensemble, Utah est donc moins performant.

Le problème se reflète en premier lieu sur le pourcentage de réussite réel adverse, passé de 50.6% (6e) à 52.9% (23e). Pour rappel, la tendance actuelle en NBA consiste à tenter des tirs dans des quantités industrielles, on vous laisse donc imaginer les dégâts si vous commencez à laisser vos adversaires se régaler à ce point sur la durée. Pourtant, la réussite octroyée sur les tirs à 3 points est légèrement moindre (35,3% vs 36,5%) et, même si le nombre de tirs concédés est plus important (28,5 vs 26), cela est dû avant tout à la tendance générale consistant à bombarder de loin. La saison a commencé sur des bases démentielles en termes de vitesse de jeu mais tout cela est en train de redescendre gentiment, et les équipes défensives comme le Jazz devraient en profiter pour remettre un peu d’ordre dans la maison.

Cela dit, le Jazz n’est pas aidé par sa propension à perdre le ballon (25e TOV%), donnant autant d’opportunités à l’adversaire de jouer en transition, phases sur lesquelles l’équipe ne brille pas particulièrement (1.16 point par possession, du niveau des terribles Suns). Les Raptors, pour ne citer qu’eux, ont couru à volonté sur le parquet de la Vivint Smart Home Arena pour détruire l’édifice défensif des hommes de Quin Snyder. Par ailleurs, en offrant à l’adversaire des paniers faciles, la possibilité de jouer en transition soi-même est réduite, ce qui n’aide pas l’attaque de Salt Lake City – on pense notamment aux séquences où Donovan Mitchell n’est pas sur le parquet et où quelques paniers tranquilles ne seraient pas du luxe.

Autre point que l’on se doit d’aborder mais qui n’est pas le plus important selon nous, la plus grande attention portée par les arbitres sur la liberté de mouvement. On ne va pas entrer dans le détail, mais gardez à l’esprit que les hommes en gris sont plus vigilants que jamais sur tout ce qui est tirage de maillot, bras autour du corps ou plus généralement n’importe quel contact susceptible d’empêcher un joueur de se déplacer sur le terrain à sa guise (si vous souhaitez une explication vidéo, c’est par ici). Alors sur le principe, pourquoi pas, mais dans la réalité, la frontière entre “défense étouffante” et “faute” n’a jamais été aussi ténue. Quand l’une de vos principales forces est le physique, ce qui est le cas du Jazz, et que vous êtes sanctionnés pour des actes en apparence anodins qui ne vous ont pas été reprochés l’an dernier, il y a de quoi se retrouver démuni. Rudy Gobert l’a d’ailleurs confié en interview, il sent bien que son équipe est encore en phase d’adaptation, et que la qualité de la défense s’en ressent.

Néanmoins, il ne faut pas se cacher derrière cela : tout le monde est impacté par ces changements, tout le monde doit s’adapter (à différents niveaux, pour adapter sa défense il faut déjà avoir une défense), et des équipes comme Boston ou Memphis sont la preuve qu’il est toujours possible de défendre sérieusement en 2018. De plus, on ne doute absolument pas du fait que les joueurs d’Utah ont tout le QI Basket nécessaire pour prendre la mesure de ce nouveau contexte. Il n’est pas rare non plus que les arbitres relâchent un peu la pression au fur et à mesure de la saison, après des débuts stricts en mode Pascal le Grand Frère. Bref, cet écueil a tout d’une perturbation passagère qui s’estompera avec le temps.

Cependant, il y a un autre aspect bien plus préoccupant actuellement : la réussite adverse dans la peinture, passée de 52,9% à 55,9%. Bon là normalement vous vous dites que Rudy Gobert est présent dans l’équipe, que ses qualités de protecteur de cercle ne sont plus à prouver et que l’auteur de cet article a certainement consommé une quantité non négligeable de psychotropes avant de se lancer dans l’écriture de ce papier. Vous êtes même sur le point de fermer l’onglet pour vaquer à d’autres occupations. Déjà, sachez que c’est extrêmement méprisant de votre part, et qu’ensuite ces stats sont bien réelles, et le nœud du problème défensif se situe là : le Jazz ne fait plus peur dedans, malgré la paire Favors-Gobert. Rudy nous sort encore des contres bien sentis pour les Top 10 mais sur l’ensemble des matchs, le constat est implacable.

Pour trouver l’origine du mal, il faut considérer les adversaires rencontrés par le Jazz cette année.

Des match-ups meurtriers

Raptors, Nuggets, Grizzlies, Timberwolves, … Ces équipes ont deux points communs : elles aiment jouer avec un pivot au large, et elles ont battu le Jazz (vous apprécierez la subtilité pachydermique de cette explication). Si vous craignez la présence de Rudy Gobert dans la raquette, et bien il faut sortir Rudy Gobert de la raquette. En le forçant à défendre sur des Gasol et des Jokic, vous donnez plus d’espace à vos slashers pour couper vers le panier. Et puis il est toujours plus agréable de tenter un lay-up sans la présence d’un condor de 2m16 pour vous empoisonner la vie. On vous l’accorde, c’est du bon sens, mais les concepts les plus simples sont souvent les plus efficaces.

Si l’auteur de cet article s’est rendu compte de ce phénomène, vous imaginez bien que tous les coaching staffs de la ligue sont au courant et cherchent en permanence à mettre Rudy dans des situations précaires, en le forçant à sortir de sa zone de confort. Il suffit de regarder la série de playoffs contre les Rockets l’an passé pour s’en rendre compte, les hommes de D’Antoni ont abusé des écrans de Clint Capela pour forcer des switchs. Les playoffs dans leur globalité ont d’ailleurs montré que la recherche de match-ups avantageux était plus que jamais une des priorités centrales des attaques actuelles. Dans une NBA où le concept de stretch 5 (5 joueurs au large) se démocratise à toute vitesse, Quin Snyder a certainement le cerveau en ébullition pour trouver une solution permettant de garder son ultime rempart dans la peinture le plus souvent possible. Problème, Gobert est associé à Derrick Favors, joueur des plus compétents mais intérieur conventionnel qui ne peut pas défendre au large de manière consistante. On pourrait avancer que ce duo peut poser à son tour des problèmes de match-up à l’adversaire de l’autre côté du terrain, mais l’attaque ne s’en ressent pas pour le moment : le 5 Rubio – Mitchell – Ingles – Favors – Gobert présente un offensive rating de 106.2, contre 116.9 pour le même lineup avec Jae Crowder en lieu et place de Favors. Au niveau de defensive rating, c’est du pareil au même (99.5 vs 99.6). On vous laisse faire les calculs et déductions nécessaires.

Utah peut-il survivre sur la durée avec ce duo d’intérieurs « lourds » ? Les premières tendances semblent indiquer que Snyder cherche à limiter les passages où Gobert et Favors sont sur le terrain en même temps. Le lineup avec Favors-Gobert était de loin le plus utilisé la saison passée mais ce n’est plus le cas maintenant, le 5 avec Crowder à la place de Favors ayant collecté le plus de minutes. Comme les Raptors avec Serge Ibaka et Jonas Valanciunas, le Jazz essaie de faire cohabiter deux joueurs qui méritent des minutes mais dont l’association sur le terrain n’est plus profitable dans la NBA moderne. On va espérer les mêmes résultats pour les seconds que pour les premiers, ce qui passe par l’acceptation d’un temps de jeu réduit pour Derrick Favors (22.8 min vs 28), surtout en fin de match où la présence défensive de Rudy sera souvent indispensable. Situation difficile, mais qu’un joueur expérimenté comme Favors se doit de gérer au mieux pour le bien de l’équipe. Le salut d’Utah passera forcément par là.

Le Jazz a repris sa marche en avant après un début de saison corsé. Progressivement, l’équipe s’adapte à son nouveau statut d’outsider attendu et montre par séquences qu’elle est encore capable de sortir les barbelés. Pour enchaîner, il faudra désormais gagner en régularité pour éviter les débandades répétées. La métamorphose vers un système à 4 extérieurs doit se poursuivre pour espérer jouer un véritable rôle en avril, et l’on surveillera de près les rotations de Snyder tout au long de la saison.

Stats recueillies sur stats.nba.com, basketball-reference.com