À moins que vous éleviez des chèvres dans le Larzac – une noble profession, rendant d’autant plus appréciable (bien que surprenante) votre présence sur ce site – vous n’avez pas échappé à la saga du moment en NBA, intitulée « James Harden joue à NBA 2K dans la vraie vie ». Le barbu banalise l’extraordinaire, à base de step back et de remontée de balle en marchant, modifiant notre routine matinale pour y intégrer, entre le nesquik et le colgate, le petit check pour s’assurer que le 40-10-10 est bien tombé comme prévu.

Pourtant, si l’on se hasarde à parcourir les réactions et les commentaires relatifs aux performances du MVP sortant, on se retrouve rapidement submergé sous l’avalanche d’avis contraires exprimés par les fans de la balle orange au sujet d’Harden. Les positions adoptées sont tranchées, défendues parfois avec véhémence, à tel point qu’il est difficile d’imaginer, aujourd’hui, quelqu’un qui n’aurait pas d’avis sur le sujet. N’étant pas moi-même spécialement fan de l’individu, je me suis dit qu’une petite auto-analyse pourrait être utile. Parce que l’ennui, c’est bien, et la schizophrénie aussi.

Step back, isolation et autres galéjades

Premier argument, le plus évident, les fautes. Harden passe son temps à provoquer des fautes, à profiter du moindre bras un peu trop tendu pour aller au contact, et n’hésite pas à faire part de son étonnement lorsque le coup de sifflet recherché ne vient pas. Cela ralentit le jeu, le match traîne en longueur, ce n’est pas spécialement élégant et cela donne un rôle encore plus important à nos amis les arbitres. Tout ce qui plaît à un fan groggy à 4h du matin. Si l’on se place du côté d’Harden en revanche, c’est un moyen facile de mettre des points (85 % sur la ligne des lancers) et de mettre la pression sur son adversaire direct, qui sera toujours moins enclin à contester un tir s’il a déjà cumulé plusieurs fautes. Avant de crier au complot et de mettre cette capacité à provoquer les fautes sur le dos de l’arbitrage NBA, réputé généreux envers les stars et les attaquants, un moment d’objectivité s’impose : Harden est peut-être aujourd’hui le joueur qui maîtrise le mieux les subtilités des règles NBA, tout en étant le meilleur pour inciter son adversaire à mettre la main où il ne faut pas – on parle toujours uniquement de basket. Kobe Bryant lisait le manuel des arbitres pour étudier leur placement et ainsi pouvoir commettre des fautes discrètement, ça n’enlève pourtant rien à sa légende. On se demande donc bien pourquoi le joueur des Rockets devrait se priver d’exploiter cet aspect du jeu, qui est simplement moins « chevaleresque » que les autres aspects de notre bien aimé basketball.

Deuxième argument, Harden joue de manière caricaturale. Inutile de s’étendre, vous avez probablement déjà en tête ces séquences où le n°13 dribble entre ses jambes pendant 10 secondes avant de placer un marcher step back et de planter un tir à 3 points sur le nez d’un défenseur médusé. En ajoutant cela aux 7 secondes 99 qui lui ont été nécessaires pour dépasser sa moitié de terrain, vous obtenez une possession dont le dynamisme n’a rien à envier à celui d’une nature morte. Et quand ce n’est pas de l’isolation, c’est un pick n’roll en tête de raquette, dont Harden se sert pour attaquer le panier, prendre un tir en sortie d’écran ou attirer l’aide pour trouver un coéquipier démarqué. C’est prévisible à souhait, toutes les possessions se ressemblent, et là encore, on pourrait être tenté de s’ennuyer. Mais là encore, si l’on se place dans une optique pragmatique, Harden aurait bien tort de se priver. Son efficacité dans ces séquences est clairement suffisante pour l’autoriser à se gaver. Sur les 13 tirs en pull-up pris par Harden sur un match (soit plus de la moitié de ses tirs), l’arrière tourne à un pourcentage de réussite effectif de 56.5%. Ne cherchez pas, aucun autre joueur ne peut se targuer de présenter un tel pourcentage avec un volume de tirs aussi conséquent. Plus globalement, cette vision ultra pragmatique de l’attaque a permis à Houston de rouler sur toute la NBA et de pousser le champion sortant à un 7e match, dont on se demande encore comment l’issue a pu leur échapper. Harden et les Rockets n’ont qu’un seul dogme : l’efficacité à tout prix. Zéro prise de risque, zéro détournement du plan initial, zéro remise en question du Morey ball. Zéro fun ? Aucune importance.

Pour couronner le tout, Harden semble traverser les matchs avec une nonchalance à toute épreuve, comme si l’enjeu de la rencontre ne l’importait que peu. Malgré quelques poussées de passion par moments (coucou Draymond), Harden découpe les défenses comme on remplit un formulaire de la CAF : le corps est bien là, mais on se demande où vogue l’esprit. Personnellement, j’ai toujours préféré les joueurs démonstratifs à ceux qui plantent 45 pts avec un visage aussi fermé qu’une personne normalement constituée devant le spectacle de Kev Adams et Gad Elmaleh. Je ne m’attends certainement pas à ce que vous soyez d’accord avec moi, je précise juste que quand les 24 secondes de nonchalance qui ont mené à un 3 points en isolation sont ponctuées par un touillage de la soupe de mamie, l’agacement se fait extrême de mon côté. Harden donne toujours cette impression d’être spectateur de sa propre excellence, comme si c’était normal de faire tout ça et qu’il n’y avait pas vraiment de raison de s’extasier. En version objective, ça donne « Et quand Curry joue avec son protège-dents et que la moitié de la planète veut lui en coller une, tu t’en fous non ? Donc lâche la grappe à Harden et va faire quelque chose de plus intéressant ». Oui, j’arrête. D’ailleurs, je vous barbe (looool) depuis tout à l’heure avec mes états d’âme, mais en caricaturant à peine, on pourrait résumer tout cela par le constat suivant : son jeu représente tout ce que je n’aime pas dans le basket, et pourtant je ne trouve aucun argument objectif pour minimiser ce qu’il est en train d’accomplir. Voilà, avec ça on est bien avancé. Pourtant, cette diatribe n’est pas vaine car elle ouvre la porte vers un problème plus large.

Quand gagner ne suffit plus

Selon moi, James Harden n’est que la dernière victime en date d’un phénomène qui va bien au-delà de sa propre personne, à savoir la vision souvent utopique qu’ont les fans de ce que « devrait » être la NBA (je m’inclus dedans, bien sûr). Véritable échappatoire à nos soucis quotidiens, la grande ligue nous gratifie de moments d’exception, qui nous font voyager par toutes les émotions. Ces moments de folie, au coeur de la nuit ou au petit matin, ont fait de nous des junkies du basket, mais du beau basket. Comme dans tous les domaines, à partir d’un certain niveau de connaissance, on ne peut plus se satisfaire de l’entrée de gamme. Notre appétit s’aiguise, nos papilles s’habituent à l’excellence et ne supportent plus la soupe insipide. Cependant, à l’image du cinéphile qui ne pourra pas découvrir le nouveau Parrain chaque semaine, l’amateur de basket se voit parfois contraint de ranger ses ambitions de grandiloquence, et de subir un spectacle au mieux divertissant, au pire profondément ennuyeux. Il est certainement difficile de s’ambiancer devant un Brooklyn-Chicago début janvier quand on a connu le Game 7 des finales 2016, mais ce n’est pas le plus important. N’importe quel fan sait que la saison régulière ne présente pas beaucoup d’intérêt au final, et que les vrais bails se déroulent entre avril et juin. Ce n’est pas une surprise et on s’en accomode plutôt bien.

Là où ça rigole beaucoup moins, c’est lorsque l’on commence à toucher aux sentiments des gens. Sans tomber dans l’excès, on peut quand même dire que la NBA occupe une place importante dans notre vie et que nous y sommes attachés, par goût pour le basket mais aussi – et surtout ? – pour les histoires qu’elle raconte. Les meilleurs joueurs de la planète ont beau jouer dans cette ligue, ça ne suffit pas. Il faut aussi que les conditions dans lesquelles ces joueurs s’expriment soient à la hauteur, pour que leur talent soit exploité à sa juste valeur – vous n’allez pas donner un rôle à Robert De Niro dans Scènes de ménage. Il faut donc proposer des scénarios incroyables. Combien de personnes sont devenues dingues de ce sport en suivant la rivalité entre Magic et Bird ? En voyant Jordan dominer la ligue de la tête et des épaules ? En voyant les Spurs perdre une finale à cause d’un tir venu d’ailleurs et prendre leur revanche l’année suivante ? L’histoire de la NBA regorge de faits d’armes, mais c’est le chemin parcouru pour les accomplir qui décide de leur place dans la légende. Si un supporter assidu d’une équipe se satisfera bien souvent de la victoire en faisant fi de la manière, le spectateur neutre aura besoin de plus. Pas que le meilleur gagne, mais plutôt que le plus méritant gagne. Il faut non seulement gagner, mais gagner « The right way », pour citer Larry Brown.

Alors, quand certains ont l’outrecuidance de penser que la fin justifie les moyens, l’ouragan s’abat. Quand Kevin Durant rejoint les Warriors à l’été 2016, on bondit de notre siège et on éructe nos idéaux de fidélité et de loyauté à l’oreille de qui veut l’entendre – les parents de votre serviteur ne s’en sont toujours pas remis. Quand James Harden s’embarque pour sa dixième isolation du match, on explique que ce n’est pas ça, le basket, et que ça ne sert plus à rien de regarder si le jeu prend cette orientation. On ne se soucie pas du contexte, des raisons profondes qui peuvent pousser les joueurs à prendre de telles décisions. On ne se rend pas compte que l’on prendrait peut-être les mêmes décisions à leur place si cela pouvait nous permettre de maximiser nos chances d’obtenir un titre. Ça n’a aucune importance. On avait envisagé ces beaux scénarios. On avait rêvé du jour où KD viendrait prendre sa revanche sur la troupe de Steve Kerr. On voulait que les Rockets mettent fin à la suprématie des Warriors en les battant également sur le plan du beau jeu. On le voulait et la NBA a osé nous en priver.

Au-delà de notre utopie contrariée, cette colère traduit la peur de voir la NBA perdre de son intérêt. L’orientation de plus en plus prononcée vers le tir à 3 points a un effet très polarisant, entre ceux qui regrettent l’absence de variation dans le jeu et ceux qui pensent que l’efficacité de cette arme justifie son utilisation intensive. La vision ultra-pragmatique des Rockets par exemple fait craindre une « uniformisation » du jeu, et l’on se demande ce qui va advenir de la diversité des styles et des caractères qui nous ont fait aimer ou détester des joueurs et des équipes. Il existe désormais plus de métriques pour mesurer l’impact d’un joueur que d’atomes dans l’univers, donnant de la matière à foison pour les partisans de chaque camp et permettant au débat de s’étaler quasiment à volonté. Tout peut être rationalisé, quantifié, évalué. C’est évidemment une chance (il faut bien qu’on ait un peu de matière pour nos articles), et on ne saurait se plaindre de l’avalanche d’informations mises à notre disposition aujourd’hui. Cependant, cette vision presque industrielle du sport ne nous fait pas oublier pourquoi nous continuons de nous lever la nuit. Nous avons été habitués à être éblouis et nous nous attendons à l’être encore. On continuera donc à débattre, à faire preuve de mauvaise foi, à espérer la victoire des uns et la défaite des autres, en protestant vivement si le scénario nous déçoit ou en nous laissant griser, au contraire, quand le synopsis proposé est encore plus fou que ce que nous avions pu envisager. On a besoin de sentir que l’on est en train d’assister à quelque chose d’historique, à la naissance d’un fragment d’éternité. Et ça n’est pas près de changer.

Conclusion, je n’aime pas James Harden.