Les Pelicans traversent une période très difficile. Visage de la franchise, Anthony Davis a réclamé son départ et tout semble s’écrouler à la Nouvelle-Orléans. Envolées, les ambitions de playoffs, balayées, les certitudes du futur. Pourtant, au milieu de ce marasme, se déroule en ce moment un conte de fées des plus inattendus. Et qui pourrait, s’il venait à perdurer, aboutir à l’éclosion inespérée d’un joueur totalement oublié.

Des lumières à l’oubli

Faisons un retour en arrière, en 2015 précisément. Bon, comme au final ça ne représente pas un très grand nombre d’années, on va qualifier cela de “petit” retour en arrière, puisque vous avez l’air décidé à chercher le moindre prétexte pour douter de la pertinence de ce papier. Nous sommes en 2015 donc, la nouvelle trilogie Star Wars s’apprête à voir le jour, Eminem inscrit son nom au Guinness Book des records pour le plus grand nombre de mots dans une chanson avec Rap God, et les scientifiques découvrent que le Boa Constrictor tue en coupant l’afflux de sang à l’intérieur du corps de sa proie au lieu de l’asphyxier, ce qui constitue, entre nous, une sacrée information pour impressionner mamie lors du repas de Pâques.

Au niveau de la planète basket, les Warriors viennent de remporter leur premier titre alors que Tim Duncan, Kevin Garnett et Kobe Bryant sont encore en activité. Des jours heureux, sauf pour les 76ers, qui viennent de boucler la deuxième saison du Process, avec un bilan famélique de 18 victoires pour 64 défaites. Sam Hinkie cherche à enrichir l’effectif grâce à la draft et, même s’il a déjà enrôlé Joel Embiid et Nerlens Noel lors des éditions précédentes, un nouveau pivot lui tape dans l’oeil, un certain Jahlil Okafor. Le footwork et le jeu poste bas du joueur de Duke font de lui un prospect courtisé, que les Sixers ne laisseront pas passer puisqu’ils le sélectionnent avec leur premier choix, en troisième position de cette draft 2015.

La cohabitation entre tous ces joueurs de talent s’annonce difficile, mais Okafor a le champ libre pour sa première saison, puisque Joel Embiid est à nouveau sur le flanc pour toute la durée de l’exercice. Il est titularisé aux côtés de Noel dans la raquette, et poste des stats plutôt convenables, à base de 17.5 pts et 7 rbds, qui lui vaudront une nomination dans la All-Rookie 1st team 2015-2016. Okafor a certainement des faiblesses mais celles-ci sont noyées dans la nullité globale presque surnaturelle des Sixers, à tel point que l’on se demande si le sport pratiqué dans la ville de l’amour fraternel peut être décemment qualifié de “basketball” (10-72 messieurs dames). Toujours est-il que d’un point de vue strictement individuel, on a connu bien pire pour une saison rookie.

Voilà, on espère que vous avez apprécié ce léger vent de bonheur car il va disparaître dès la saison suivante. Enfin remis de ses blessures, Joel Embiid peut jouer au basket et on comprend très vite que tout espoir de concurrence au poste de pivot est à proscrire. Okafor était correct, Embiid est exceptionnel. Même s’il ne joue que 31 matchs, il laisse une empreinte très forte sur la NBA et arrive troisième aux votes pour le titre de rookie de l’année. On se doute que la période a dû être très compliquée à vivre pour Okafor, voyant son temps de jeu se réduire comme peau de chagrin, et n’arrivant pas à profiter des quelques opportunités qui lui sont données pour prouver qu’il peut garder une place importante au sein de la rotation de Brett Brown. À côté d’Embiid, son jeu semble démodé, archaïque, destiné aux joutes âpres dans les raquettes des années 90 et non à la NBA moderne, où tout le monde ou presque doit pouvoir tirer de loin. Cerise sur le gâteau, des blessures le contraignent à ne prendre part qu’à une cinquantaine de matchs sur la saison, lui collant sur le dos l’étiquette de joueur injury prone (comme si le dossier n’était pas déjà assez chargé).

La situation ne va pas en s’améliorant lors de la saison 2017-2018. Okafor totalise la somme astronomique de 25 minutes jouées en 23 matchs au moment où les Sixers décident d’arrêter les frais, en transférant le joueur à Brooklyn. Son séjour chez les Nets a tout du purgatoire, Kenny Atkinson ne l’utilise quasiment pas et Okafor ne parvient aucunement à lever les doutes quant à la réelle utilité de son jeu dans la NBA d’aujourd’hui. Après 26 matchs totalement anecdotiques, il n’est pas conservé par les Nets et on en vient presque à se demander si l’heure de la Chine n’a pas déjà sonné pour le 3e choix de la draft 2015. Sa signature du côté de New Orleans pour le salaire minimum à l’été 2018 a alors tous les traits d’un baroud d’honneur avant la fin définitive de l’aventure NBA.

Quand le sort s’en mêle

On ne voyait pas par quel miracle Okafor pouvait prendre une nouvelle impulsion dans sa carrière, et jusqu’à récemment, la réalité des parquets nous donnait raison. Le pivot avait troqué la pizza new-yorkaise pour la cuisine cajun mais les maux étaient les mêmes, et Alvin Gentry ne le faisait entrer en jeu que de manière très sporadique. Pour faire simple, si Okafor jouait plus de 15 minutes, c’est qu’il y avait une blessure à déplorer dans les rangs des Pelicans. Seules les absences passagères de Nikola Mirotic avaient permis à Okafor de mettre les pieds sur le parquet de manière durable. Oui mais, si ces absences venaient à se répéter ? Et pire, si une véritable hécatombe s’abattait sur la raquette de New Orleans ?

Merci de poser la question, car c’est l’occasion pour votre serviteur de vous guider vers le moment culminant de cet article, le résultat d’intenses heures de recherche au plus profond du vocabulaire de la langue française afin d’expliquer la situation actuelle de Jahlil Okafor. Un travail harassant, dont le fruit n’est autre que la formulation suivante qui, on l’espère, fera son petit effet : il se pourrait bien que le malheur des uns fasse le bonheur des autres. Prenez quelques instants pour contempler la puissance de ce constat.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La récente augmentation de temps de jeu d’Okafor n’est dûe, en premier lieu, qu’à la blessure d’Anthony Davis. Obligé de bricoler pour essayer de compenser l’absence de son all-star (qui a demandé son départ depuis, mais c’est une autre histoire), Alvin Gentry introduit Okafor dans le 5 face aux Grizzlies pour tenir la raquette avec Julius Randle et Nikola Mirotic. 20 points, 10 rebonds et une victoire plus tard, on sourit, on se dit que c’est un sympathique clin d’œil du destin, Okafor rappelle qu’il n’est pas en NBA par hasard mais on ne s’attend pas non plus spécialement à ce que cette performance en appelle d’autres. Sauf que 20 points et 10 rebonds, c’est désormais le tarif moyen pour les adversaires de l’ami Jahlil sur les 6 derniers matchs. Celle-là, on ne s’y attendait pas.

Pourtant, le style de jeu de l’ancien Sixer n’a guère évolué. On est toujours sur du footwork impeccable, une mobilité impressionnante dans la raquette, des mains de velours et quasiment aucun tir pris à moins de 3m du cercle. La recette est toujours la même, mais elle fonctionne. Ce qui dénote, cependant, c’est l’état de forme du joueur, probablement le meilleur depuis son arrivée dans la ligue. On n’a pas souvenir d’avoir vu un Okafor aussi affûté, et cela lui permet de suivre le rythme plus facilement. On ne le voit pas cavaler d’une raquette à l’autre pour arriver avant tout le monde, mais sa condition physique retrouvée lui permet de s’illustrer en transition de temps à autre, et on ne lui en demandera pas plus.

L’essentiel des qualités d’Okafor se concentre évidemment sur le poste bas, et Gentry n’hésite pas à gaver son pivot pour lui donner un espace d’expression. Okafor possède ainsi le 8e total de post-ups sur les 6 dernières rencontres, mais là où des Jokic ou des Griffin se servent de leurs post-ups pour organiser le jeu et créer, en alternance avec le scoring, Okafor lui ne cherche bien souvent qu’à marquer durant ces phases. Dès lors, le moindre mismatch est exploité, comme dans la séquence suivante où le switch des Rockets est puni immédiatement :


Dans certains cas, il peut même être servi plus loin du cercle et laisser ses qualités naturelles faire le travail en isolation. On peut même parler d’élégance lorsqu’Okafor se met face à son adversaire au poste pour l’attaquer en drive, comme dans cette séquence sur Nikola Jokic :


Outre les séquences au poste, le pick and roll est assez largement utilisé par les Pelicans pour créer du danger. Là encore, pas de pick and pop au programme, l’idée est de servir Okafor quand celui-ci coupe au panier, par une pocket pass ou une passe lobée si l’occasion se présente (si la défense change sur l’écran par exemple, offrant un mismatch à Okafor). Illustration sur les deux actions suivantes. Sur la première, Holiday délivre une pocket pass dans le bon timing, et sur la seconde le meneur lit bien la situation et délivre une passe parfaite pour Okafor qui score facilement aux dépends d’Eric Gordon :



Ce n’est rien d’excessivement compliqué, mais ça fonctionne bien pour le moment. En revanche, Okafor peine encore parfois dans la lecture du jeu lorsque l’aide arrive, et que l’accès au panier est coupé. On le voit ici, avec une passe évidente à faire dans le corner pour un 3 ouvert, qui n’arrive pourtant pas, tuant l’action par la suite :


D’un point de vue défensif, on peut là aussi noter quelques progrès à faire. En termes de déplacement latéral, on est sur quelque chose d’assez lent, ce qui le rend vulnérable sur pick and roll notamment. Le switch est partout actuellement, et sans un minimum d’habileté pour tenir un extérieur loin du cercle, Okafor est voué à être la cible permanente des écrans adverses. D’autre part, sa capacité à contester son adversaire depuis le poste bas n’est pas non plus exceptionnelle, comme le montrent les actions suivantes, où on le retrouve au marquage de Nikola Jokic :



L’effort est là, mais on ne peut pas dire que ce soit efficace. Le manque de mobilité gêne Okafor qui ne peut pas mettre une pression suffisante sur son adversaire. Ce genre d’erreur est problématique, mais il ne faut pas oublier d’où vient Jahlil Okafor. Le joueur sort de deux années marquées par un gros manque de confiance et ne peut pas, du jour au lendemain, retrouver une lucidité de tous les instants. Cela passera par un temps de jeu régulier, et un sentiment de confiance de la part de son coach. La bonne nouvelle pour le moment, c’est que le scoring est là, et que tant que ce sera le cas, Gentry devrait continuer de lui donner du temps de jeu. Les Pelicans ont désespérément besoin de scoring à l’intérieur compte tenu de la situation précaire dans laquelle ils se trouvent avec le départ de Davis. L’équipe n’a quasiment plus aucun espoir de faire les playoffs, et subit une crise en interne suite à la demande de transfert de leur franchise player. La reconstruction semble promise et ce contexte peut être très favorable à Okafor. Il n’y a pas urgence à engranger des résultats, mais plutôt à trouver du talent pour compenser (même si c’est totalement impossible) le départ de Unibrow. À ce titre, les bonnes performances d’un joueur au salaire minimum avec une team option pour la saison 2019-2020 ont tout d’une très bonne affaire. Il faut cependant rester tempéré pour le moment.

L’histoire est belle, mais ne dure que depuis 6 matchs. Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour établir des certitudes, et il ne faut pas tomber dans le piège de comparer ce phénomène à la renaissance de Derrick Rose. Le joueur des Wolves est régulier depuis le début de la saison, et n’a pas commencé à enchaîner les bonnes performances la semaine dernière. Mais au-delà de ça, l’expression “renaissance” implique le fait qu’il y a eu une “mort” (sportive) auparavant, comme si une première carrière avait déjà eu lieu. Dans le cas d’Okafor, celui-ci a-t-il réellement eu l’occasion de vivre sa première carrière ? Ou bénéficie-t-il simplement, pour la première fois, de l’occasion de prouver sa valeur sur la durée ? Non, chers lecteurs, si l’aventure venait à bien tourner, on n’assisterait pas à une renaissance. On assisterait simplement à une éclosion.