Depuis que Ben Simmons a posé les pieds en NBA et montré de quoi il était capable, un grand débat est né. Doit-il, oui ou non, chercher à développer un tir à 3pts ? Extrêmement efficace dans son registre, la réponse à cette question divise fans et analystes. D’un côté, les aficionados des statistiques avancées qui argueront bien volontiers qu’il doit se concentrer sur ce pour quoi il est le meilleur. De l’autre, des personnes qui, de manière pragmatique pense que plus un joueur est complet, plus il a d’options.

Mais comment ce débat est-il arrivé sur la table ?

Ben Simmons a connu le succès dès son arrivée en NBA. Entre la première saison pleine de Joël Embiid conjuguée à la sienne, et la volonté d’enfin décoller des dirigeants, le tout a permis aux Sixers d’accéder aux Playoffs. Si le premier tour s’est soldé par une victoire nette et sans bavure face au Heat, le second tour fut une lourde déconvenue face à de jeunes Celtics privés de Kyrie Irving et Gordon Hayward.

Cette série a mis en exergue certaines limites de ce groupe et de certains joueurs.

Bien que Simmons et Embiid aient été entourés de shooter pour combler leurs lacunes, la défense des Celtics capable de faire l’impasse sur ces derniers pour protéger leur raquette a poussé Philadelphie vers le naufrage. En effet, les artilleurs n’étant pas suffisamment créateurs, les Sixers se sont retrouvés privés de solutions dans la bataille avec les celtes. A tel point que, l’absence totale de tirs pris par l’australien est rapidement apparu comme une limite technique et tactique pour sa carrière.

Dans ce débat qui fait rage, une légion d’arguments tous cohérents et valables. Mais au milieu de cette lutte, vers quel clan pencher ? C’est la question à laquelle je vais tenter de répondre dans cet article.

Pourquoi ne pas développer un tir à 3pts ?

Ben Simmons est un joueur qui n’a jamais shooté depuis qu’il joue au basketball. C’est un constat assez fascinant, complètement dingue même, mais que le joueur confesse lui-même sans hésiter. Depuis qu’il joue au basketball, il n’a jamais réellement « eu besoin » d’effectuer ce geste pourtant associé mentalement à ce sport.

Les raisons sont diverses : un physique extrêmement avantageux, une capacité à finir près du cercle magistrale, un QI basket très élevé et un jeu sans ballon très efficace pour un joueur qui ne peut pas faire de catch-and-shoot.

En réalité, l’immense meneur a construit son jeu et sa carrière en excellant dans toutes les autres tâches. Bon manieur de ballon, il a aussi une excellente vision de jeu qui lui permet d’être à la fois gestionnaire et distributeur de jeu. En plus d’être un très bon passeur, il est également un bon rebondeur et un excellent défenseur. Avec sa faculté à évoluer à la mène en dépit de ses 2m08, il est une machine à créer des match-ups désavantageux pour ses adversaires, et ce, des deux côtés du terrain. Beaucoup trop grand pour les meneurs adverses lorsqu’il attaque, il nullifie également l’intérêt de forcer des switchs pour les adversaires.

Affichant en conséquence des pourcentages très élevés, tout en étant capable de provoquer de nombreuses fautes, il apparaît que bien entouré, Simmons reste un sacré casse-tête. Mais un casse-tête qui n’est pas un danger permanent (aucun tir à mi-distance ou à 3pts), tout en étant un piètre tireur de lancers francs.

Et c’est là, la pierre angulaire de l’argument des réfractaires à son tir. Ceux qui pensent que Ben Simmons doit être utilisé pour ses forces, et non pas chercher à étoffer son jeu. Autrement dit : continuer à jouer dans son registre, tout en rectifiant sa faiblesse majeure, les pourcentages aux LFs (56% en saison rookie, 60,2 en saison sophomore).

Cette saison, Simmons affiche 56,9 d’eFG% (efficacité générale au tir), or il pourrait sans modifier son jeu, augmenter considérablement la menace qu’il représente et les dégâts infligés à ses adversaires. Pour cela, il aurait uniquement à augmenter ostensiblement ce pourcentage (par exemple, en avoisinnant les 80% aux LFs). Une progression, que les « anti-3pts » considèrent comme bien plus facile et naturelle que de développer un tir, avec une mécanique problématique.

En outre, développer un tir à 3pts médiocre, voire moyen dans le meilleur des cas peut s’avérer long et compliqué. Le risque, outre un dégradation de son impact sur le jeu, serait aussi de dénaturer le joueur.

L’exemple d’un joueur qui est devenu extrêmement complet tout au long de sa carrière mais n’a pas vu son poids sur les rencontres augmenter peut servir de jurisprudence.

En effet, un joueur comme Blake Griffin, qui a étoffé son jeu n’a pour autant pas réalisé de progrès majeurs grâce à ce travail. Ainsi, son efficacité générale était plus élevée lorsqu’il se contentait d’attaquer le cercle que lorsqu’il a commencé à shooter à mi-distance et à 3pts. Une tendance qui s’est inversée pour la première fois cette saison, après plusieurs années de dégradation.

Enfin, dernier argument clé : l’impossibilité pour lui d’y arriver. En effet, si cet argument est beaucoup plus abstrait, plusieurs observateurs qu’un joueur qui a toujours été un non-shooteur, n’est peut être pas fait pour l’intégrer à son jeu. Un argument qui existe en dépit des contre-exemples et raisons extérieures à ce choix.

Toujours est-il, si vous êtes de ce camp, alors vous considérez qu’il vaut mieux optimiser Ben Simmons pour ses forces que chercher à garnir son répertoire, avec les risques que cela comporte.

Pourquoi développer un tir à 3pts ?

Mais il y a l’autre bord. Celui qui est prêt à prendre le risque et pense que cela peut lui être bénéfique. La catégorie qui voit d’un bon oeil le travail de diversification que Giannis Antetokoumpo est en train de faire en développant son tir longue distance.

Un joueur peut être acteur de l’entourage qu’il reçoit, mais n’est pas responsable de celui-ci. Sa maîtrise est très limité. A ce titre, il doit donc faire de son mieux pour pouvoir s’adapter aux joueurs qu’il a autour de lui.

L’an passé Simmons manquait de créateurs autour de lui et avait de nombreuses gâchettes. Cette saison, il possède deux stars supplémentaires dans l’effectif, mais plus les nombreux artilleurs.

Dès lors, être capable de brouiller les schémas des coachs adverses, mais aussi changer le ressenti des défenseurs adverses deviendra à terme une problématique certaine. Cela ne veut pourtant pas dire que Simmons doit venir un tireur d’élite, non, mais juste être suffisamment adroit pour pousser les adversaires à le respecter. Agir comme s’il avait confiance en son tir, même si cela veut dire réduire son efficacité.

Comment expliquer que certaines équipes sont plus efficaces collectivement avec des shooteurs médiocres sur le terrain ? C’est le genre de dilemme que soulevait l’an passé Marcus Smart. Dans une adaptation d’un article de Marc Prada pour SBnation, nous vous proposions de discuter ce cas. Un cas qui prouvait notamment les limites de la vision analytique des choses. En dépit de scouting report, de consignes et de leurs propores observations, les joueurs ne pouvaient s’empêcher d’accorder trop de respect au tir d’un joueur pourtant désastreux (44% d’eFG).

Pourquoi ? Car le cerveau humain même préparé doit, sur un terrain de basket, prendre des décisions sur quelques fractions de secondes. Le conscient se mêle à l’inconscient, aux émotions, aux réflexes qui permettent de déjouer les statistiques.

Or si un joueur aussi mortel que Simmons en pénétration commence à pousser ses adversaires à se rapprocher de lui, à mordre à des feintes de tirs, il en devient naturellement encore plus dangereux.

En outre, il ne faut pas oublier, d’une part, que le basketball est un sport extrêmement tactique. Il ne faut pas oublier non plus que la NBA comporte deux saisons : la régulière, puis les Playoffs. Et c’est là tout le débat que l’on peut avoir, mais c’est en Playoffs que se fera la différence pour Philadelphie. Aussi, tester son tir peut se faire durant la régulière, aux enjeux moindres, mais surtout, se bâtir une réputation de joueur dangereux ou respectable à longue distance peut se faire durant cette période.

A ce jeu de dupe, la saison régulière peut permettre de déjouer les schémas adverses. Il ne faut ainsi pas être étonné de voir le Greek Freak encouragé par son (excellent) coach à prendre cette liberté. Une stratégie qui peut s’avérer payante pour deux raisons :

  • Car il peut, petit à petit s’imposer comme une menace, puisqu’il n’hésite pas à prendre ces tirs
  • Car il prouve qu’on peut progresser dans la durée jusqu’à trouver son tir, grâce à une amélioration constante (14,2% en novembre, 22,2% en décembre… jusqu’à 40% en février, avant de rechuter en mars)

Une double victoire car le progrès du joueur lui permet de devenir un danger et donc de s’améliorer dans ce dans quoi il excelle : attaquer le cercle, créer des opportunités.

Enfin, et c’est un argument en réponse à la partie précédente, mais comment affirmer qu’améliorer ses lancers francs est la meilleure solution ?

Si Ben Simmons n’a jamais cherché à développer son tir, il a forcément été confronté à la problématique de ses lancers. Or, avancer qu’il doit progresser d’environ 20 points pour être vraiment efficace, revient à dire que DeAndre Jordan devrait accroître sa réussite pour enfin être bon dans l’exercice. Rien ne peut garantir que ce progrès arrivera tant le jeu des lancers est particulier. S’ils sont supposés être des tirs faciles, il n’en reste pas moins que certains joueurs supportent très mal d’être le seul centre d’attention et de ne pas prendre de tirs en rythme. Tous les joueurs s’entraînent à cet exercice. Et certains, comme Dwight Howard, sont excellents à l’entraînement, mais flanchent en match. Dans ce cas là, Simmons devrait accepter de rester éternellement le même joueur ?

Rappelons que certains joueurs deviennent de bons shooteurs sans jamais exceller aux lancers francs. L’exemple de LeBron James lui-même est tout simplement édifiant.

Alors, que faire ?

La première chose qui ressort pour moi de ce questionnement est la suivante : Ben Simmons ne devrait pas commencer à développer son shoot en match cette saison. Réussir dans cet exercice doit être un travail de fond et quelque chose de collectivement accepté. S’il n’a pas débuté dès le début de saison, alors Simmons doit désormais s’en tenir au plan actuel, car il ne deviendra pas une menace dans l’esprit de ses adversaires du jour au lendemain.

Imaginer ce dernier commencer à prendre ces tirs en Playoffs serait aussi fou qu’improbable. Quand bien même la réussite potentielle serait une histoire formidable et sans précédent.

En revanche, je pense sincèrement qu’il devra, dès l’an prochain commencer à se tester dans l’exercice. Ce devra être un changement à la fois progressif, intégré par son équipe et joué avec parcimonie. La force de Simmons est évidente et il devrait continuer à s’améliorer dans son registre, mais commencer à étoffer son jeu sera forcément un atout, les années aidant.

L’exemple de Griffin précédemment évoqué est d’ailleurs sans équivoque. Bien sûr, ce dernier a perdu en efficacité pendant plusieurs saisons, s’éloignant de son principal talent. Mais la polyvalence qu’il a acquise est pourtant la raison de son succès maintenant que le travail est arrivé à maturité.

Surtout, obtenir cette dernière c’est permettre à Simmons de ne plus voir son jeu reposer essentiellement sur ses qualités athlétiques.

Une fois ceci accepté, difficile de faire du cas de Griffin une jurisprudence. Chaque joueur doit aborder le jeu avec ses propres sensations et sa propre intelligence. Le travail d’une franchise doit être d’enrichir le répertoire de son joueur, puis de faire confiance à son staff et son joueur pour optimiser les capacités de chacun. Si son shoot peut devenir utile, alors l’encourager à l’utiliser. Sinon, le pousser à revenir à ce qui fait le coeur de son jeu.

C’est ce que les Bucks semblent avoir accepté et ce qui contribue au succès actuel de l’équipe. Simmons devra tôt ou tard, au moins essayer, de passer par ce processus.

Oui, je pense qu’en dépit des réfractaires, le joueur doit développer son tir. D’autant que progresser au jet des 7 mètres, reste, quelque chose de très aléatoire d’un joueur à un autre. Et cela ne peut être l’unique option et échappatoire pour accroître l’impact d’un joueur. Surtout quand il n’a que 2 saisons NBA dans les jambes et 22 années au compteur.