Au cours de ces Playoffs 2019 hauts en couleurs et en rebondissements, un phénomène s’est montré particulièrement récurrent, et finalement symptomatique de la NBA. Nous connaissons l’utilisation exacerbée des statistiques dans notre sport, d’autant plus à une époque où le moindre détail d’une performance peut être décortiqué et analysé. Ces statistiques, sans cesse reprises par les médias et les réseaux sociaux, permettent souvent d’appuyer un éloge ou une critique, lorsque l’affect ou l’aspect émotionnel ne prend pas le dessus dans certaines circonstances. Ce cocktail entre mathématiques et irrationnel conduit alors à une tendance qui n’a cessé de s’amplifier : la culture de l’instant. Un phénomène renforcé par l’explosion des médias et des réseaux sociaux, qui impacte la NBA par ses excès. L’arrivée de l’été, avec la Draft encore récente et la Free Agency s’inscrit parfaitement dans cette lignée.


De tocard à légende, il n’y a qu’un pas

Alors que la saison 2018-2019 a livré son verdict, deux joueurs particulièrement sujets aux retournements de veste ont connu ce phénomène. Prenons tout d’abord Damian Lillard. Le meneur des Blazers fut l’auteur d’un premier tour absolument fabuleux face au Thunder de Russell Westbrook. Titanesque tout au long de cette confrontation, Dame conclura son chef d’oeuvre avec un game winner lors du Game 5 pour plier la série. Un tir pris sur la tête de Paul Georges qui restera dans la légende de la balle orange, déjà comparé aux plus grands shots de l’histoire. Au fil de ces matchs, la hype autour de Lillard n’a cessé de grimper parmi la communauté NBA, jusqu’à en faire le meilleur meneur de la Ligue, ou presque. Pourtant, même après une nouvelle saison de haute volée, Dame restait, pour beaucoup, derrière les top meneurs de celle-ci. Il aura donc fallu un premier tour de Playoffs magistral pour en faire un joueur adulé.

Étrange, surtout lorsque l’on se rappelle des commentaires autour de Lillard survenus après… le premier tour de Playoffs 2018 face aux Pelicans. Complètement lock-down par Jrue Holiday, Dame était alors devenu la cible de tous les assauts, tenu pour responsable de la déroute des Blazers, sweepés et humiliés par New Orleans. Conclusion, les coéquipiers d’Anthony Davis devenaient une grande menace pour les Warriors, et perdront la série 4-1. Bien sûr, Lillard détenait une grande part de responsabilité dans cet échec cuisant, mais l’absence de mesure dans les propos collectifs reste frappante dans ces circonstances. Si la subjectivité, et surtout l’excès, restent des fondements du supportérisme, il convient d’être plus nuancé lorsque l’on est simple observateur. Pourtant, l’ensemble de la communauté – pas seulement les fans des Blazers – avait fondu sur Lillard, et l’ont porté aux nues à l’issue de sa série face au Thunder. Dès lors, Portland devenait le plus sérieux candidat face aux Warriors, et l’on voyait les Blazers éliminer facilement les Nuggets ou presque.

C’est d’ailleurs à cette occasion que l’idée de cet article a fait son chemin. Il a suffi d’une série maîtrisée et surtout d’un Lillard hors-norme pour que Portland devienne favori face aux seconds de la Conférence Ouest (d’une courte victoire certes, mais rappelons que Denver a longtemps siégé à la première place). Pire, avant l’ultime victoire des Blazers le 7 avril dernier, les coéquipiers de McCollum restaient sur 6 défaites consécutives face à Denver. Rares étaient ceux qui prenaient cet historique en compte. Il en allait de même pour la question des match-ups. Parmi les pronostics, une vaste majorité mettait en avant la domination supposée de Lillard pour déterminer l’issue d’une série qui, objectivement voyait Denver favori. Les hommes de Mike Malone ont montré en saison régulière leurs qualités défensives sur les lignes extérieures, point fort de Portland, et Nikola Jokic apparaissait alors comme un problème complètement insoluble pour les Blazers. Seul le manque d’expérience jouait contre les Nuggets. Bien sûr, ce sont finalement Lillard et les siens qui ont remporté la série en 7 matchs, mais les conclusions hâtives et démesurées en fin de premier tour n’ont pas tenu la route.

Second exemple frappant lors de ces Playoffs, avec un autre joueur facilement ciblé par la culture de l’instant : Stephen Curry. Déchu de son titre de champion et toujours en quête d’un trophée de Finals MVP, le meneur s’est attiré les foudres du microcosme NBA au cours de la série face à Toronto. Incapable de mener son équipe à la victoire sans Kevin Durant, choker, joueur unidimensionnel, Curry a été taxé de tous les qualificatifs de la loose à l’issue de cette série. Peu de temps auparavant, il était encensé pour avoir sorti les Rockets… en l’absence de KD. Et la communauté se faisait une joie de revoir « les vrais Warriors ».

Certes, Curry n’a pas été irréprochable face aux Raptors, et tient sa part de responsabilité dans la défaite des siens. Mais une fois encore, le retournement de veste de bon nombre de fans laisse perplexe. S’il avait sauvé sa franchise après la sortie de Klay Thompson dans le Game 3 et menait les Warriors au titre dans le Game 7, cela aurait été une performance légendaire. De quoi en faire le meilleur meneur de tous les temps tout à coup ? Nul doute que ce constat aurait émergé sur les réseaux sociaux, et même sur les plateaux télé. Problème pour Curry, il a manqué un shot capital en toute fin de match. Immédiatement, c’est le cas inverse qui s’applique : Steph est un meneur surcoté qui ne mérite pas ses trois titres de champion.

Les médias et réseaux sociaux au cœur du phénomène

Ces deux exemples ne sont que les plus récents pour illustrer un phénomène devenu banal, pérennisé par les médias et exacerbé par les réseaux sociaux. La course à la réaction à chaud enrichit cette culture de l’instant, entraînant les conclusions hâtives et les discussions de comptoir, souvent au détriment des débats de fond. Car derrière tous ces événements qui déclenchent la litanie des commentaires superficiels, se cachent parfois de vrais débats autour de la balle orange. Malheureusement, ceux-ci ne font leur apparition qu’une fois le buzz essoufflé, et suscitent bien souvent moins d’attention. A l’heure où tout doit aller très vite, difficile de prendre le temps de l’analyse, et de considérer le contexte d’un événement.

La récente Draft ne fait qu’illustrer ce propos. A peine sélectionné par leurs franchises respectives, les jeunes joueurs sont déjà au cœur de toutes les attentes. Et lorsque la ville concernée se nomme New York, les choses ne sont que plus exagérées. Tout juste descendu de l’estrade avec sa toute nouvelle casquette des Knicks, R.J. Barrett se voyait déjà demander : « Avez-vous les épaules suffisamment larges pour porter cette franchise ?« . Ce à quoi le joueur répondit avec humour « Je n’ai pas encore joué un match. Donc pourquoi me poser une telle question ? ». David Fizdale a d’ailleurs eu un mot particulièrement adapté à cette culture de l’instant : « Welcome to New York« . Cette boutade illustre parfaitement l’environnement dans lequel les athlètes doivent évoluer, sous une pression constante du rendement immédiat, scrutés par les fans et les médias.

Pour les jeunes joueurs, le phénomène est d’autant plus marqué aujourd’hui, et les risques de perturber leur développement n’en sont que plus importants. Attendus comme les sauveurs par les franchises, superstars avant l’heure ou descendus en flèche à la moindre faiblesse, ils doivent se protéger au maximum pour se frayer un chemin en NBA. Certains joueurs ne se sont jamais remis d’un passage difficile ou d’une mauvaise performance marquante. Si la personnalité de l’athlète et sa capacité à se relever entrent en compte, la culture de l’instant instaurée par la sphère publique ne fait rien pour aider les joueurs. Car même dans le cas où le buzz est positif, il peut avoir des effets pervers en provoquant un relâchement ou un excès de confiance.

Remédier au problème : pousser l’analyse

Bien sûr, la réaction à chaud et l’affect sont les piliers du supportérisme, et l’on n’imagine plus une soirée de matchs NBA sans les commentaires live de la communauté et les débats enflammés qui s’en suivent. Sans souhaiter l’arrêt de ce phénomène, il serait tout de même bon de prendre plus souvent le temps de la réflexion avant de tirer de grandes conclusions puis de les remettre en cause deux jours plus tard. Les médias jouent un rôle capital, comme souvent, et si certains font preuve de discernement, d’autres préfèrent jouer la carte du buzz… ou de la bêtise. Exemple tout à fait au hasard, la déclaration de Paul Pierce sur ESPN, qui mélange habilement l’enflammade sans analyse et le supportérisme après le Game 1 remporté par les Celtics sur le parquet de Milwaukee. Selon l’ancien ailier de Boston, la série était déjà terminée. La suite, on la connaît, avec une cinglante élimination de son ancienne franchise sur le score de 4-1.

Cet exemple n’est malheureusement pas isolé, et si nous-mêmes au sein de Qi Basket avons déjà probablement démontré cette culture de l’instant, il est essentiel que celle-ci ne prenne pas le pas sur l’analyse de fond. A l’heure des statistiques sur-développées et du contenu omniprésent, nous disposons tous des éléments nécessaires pour éviter les conclusions hâtives. Bien sûr, elles resteront présentes et c’est très bien comme ça, car elles font partie du jeu. Veillons seulement à ne pas faire de nos discussions basket uniquement des brèves de comptoirs et des retournements de veste au moindre événement. La vérité n’est pas toujours celle de l’instant, ni celle qui saute aux yeux.

Le poids de l’Histoire

Souvent, l’Histoire de la Ligue elle-même est bousculée par les constats hâtifs et les affirmations infondées. Il suffit parfois d’une performance ou d’une série de Playoffs éclatante pour éclipser des dizaines d’années d’existence de notre Ligue, et affirmer que tel joueur est un top 5 all-time à son poste, ou qu’un tir est le plus important de l’Histoire. La raison est simple : nous voyons ces exploits ou ces chutes de nos yeux, alors que beaucoup d’entre nous n’ont tout simplement pas assisté aux joutes du passé. Pourtant, malgré les comparaisons souvent abusives, l’Histoire témoigne du fait que rien n’est jamais figé, et qu’un bilan se dresse souvent après un certain temps, celui de l’analyse. Et du souvenir.

Ce n’est qu’après réflexion, et parfois des années, qu’un épisode particulier ne devient plus l’objet d’une conclusion, mais un élément parmi les autres pour tirer un bilan, catégoriser un joueur ou même une performance. D’ailleurs, dès que nous évoquons l’Histoire, le contexte prend une part prépondérante dans le récit, preuve de son importance dans l’appréciation d’un événement, une période ou une carrière. Le profil et le niveau de l’adversité, les tendances de l’époque, les forces en présence dans l’équipe sont autant de critères, parmi d’autres, utilisés pour donner une critique. Souvent, on se base alors sur une période relativement étendue, donnant un échantillon représentatif.

Il est d’ailleurs rassurant de constater que l’Histoire bénéficie des effets du temps pour être jugée. Nous serons tous un jour ou l’autre amenés à revenir sur certaines affirmations, grâce à la prise de recul et à l’accumulation des années d’observation.

Néanmoins, l’affect restera toujours – et heureusement – un facteur prépondérant dans les réactions de tout un chacun. Ce sont les émotions procurées par la balle orange qui continueront de dicter nos commentaires et nos grandes conclusions dans les instants qui suivront un événement ou une performance. C’est d’ailleurs une bonne chose, car ce sont ces réactions qui renforcent l’engouement autour du basket, et qui génèrent la discussion. Il faudra simplement ne pas oublier de prendre le temps de l’analyse et de contextualiser les choses avant d’énoncer des affirmations qui résonnent comme une vérité absolue et figée dans le marbre, que ce soit sur les réseaux sociaux ou à travers les médias.