Une carrière tient à peu de choses. Tomber au bon endroit, bien s’entourer, posséder les coéquipiers et les coachs pour vous permettre de jouer le bon rôle. L’histoire de la NBA est remplie de joueurs incompris qui n’ont brillé que trop tardivement, et d’autres qui sont probablement passés à côté de leur carrière faute d’un bon alignement des planètes.
Cet été, quand les Denver Nuggets et les Brooklyn Nets sont tombés d’accord sur un échange centré autour de Michael Porter Jr, des perspectives intrigantes s’ouvraient pour MPJ.
Star des lycées, promis à un 1er choix à la draft avant qu’une terrible blessure au dos ne s’en mêle, l’ailier de 2m10 quittait certes une équipe prétendante au titre, mais obtenait une opportunité en or de briller dans un rôle de première option qui lui fut autrefois promis.
Pourtant, dans son cas, une pensée m’inquiétait : celle que son nouveau coach puisse s’imaginer que comme d’autres avant lui, MPJ était un incompris à partir duquel on pouvait créer une toute nouvelle version. Trois mois après le début de saison, les faits sont pourtant là : Porter Jr a vu son usage exploser de 18 à 26%, ses statistiques au scoring ont inévitablement décollées, et le tout, excusez-le du peu, en réalisant la 2ème saison la plus efficace de sa carrière.
Alors comment Jordi Fernandez a réalisé ce tour de force, et comment MPJ se comporte comme une première option… sans le handle pour porter une attaque ?
Chapitre 1 – Qui est Michael Porter Jr. et pourquoi a-t-il dû quitter les Nuggets ?
Difficile de se lancer dans cet article sans faire cette aparté.
Cet été, les Nuggets devaient à tout prix se débarrasser de MPJ pour permettre à leur projet de ne pas s’enliser et paradoxalement… ce n’est pas tellement le joueur qui était remis en question.
En réalité, la draft de MPJ en 2018 était une véritable aubaine pour Denver. Alors que toute la ligue semblait passer son tour de peur que son corps ne lui permette jamais d’évoluer en NBA, les Nuggets faisaient l’acquisition d’un ailier de 2m10, avec un shoot absolument sensationnel.
Très tôt, les courbes d’adresse et les qualités de tir ont fait de lui un des tous meilleurs shooters de la NBA. Avec une mécanique rapide, un point de relâchement de balle très élevé, il peut tirer à la manière d’un Kevin Durant au-dessus de n’importe qui. MPJ est de ces joueurs qui prennent des tirs contestés parce qu’au final, ils ne se rendent même pas compte.
En prime, il possède une verticalité assez impressionnante et un physique assez solide qui lui permettent de finir au cercle, de provoquer le contact pour punir des joueurs plus petits ou plus frêles. Si une défense prenait le risque de sortir avec trop d’agressivité sur son tir, il peut facilement couper et faire des dégâts dans la raquette en quelques pas.
Et puisqu’il a un bon sens du placement et cette solide détente, il était également un rebondeur offensif très utile dans une équipe garnie de joueurs grands et costauds.
Chez des Nuggets, construits autour du jeu à 2 entre Nikola Jokic et Jamal Murray, MPJ est une sorte de 3ème option qui bénéficie d’énormément d’espaces et des passes d’un véritable manipulateur de défense pour le mettre dans de bonnes conditions.
Ainsi, malgré une tendance à prendre des tirs compliqués, l’ailier est un monstre d’efficacité qui a oscillé durant toute sa carrière dans le Colorado entre le 79ème et le 98ème centile aux points par tirs pris chez les ailiers. Sans avoir des usages grandiloquents, Denver possèdait une sorte de machine à générer du spacing, dont on pourrait parfois se dire qu’il était même sous-utilisé par Mike Malone.
La réalité, c’est que MPJ était une sorte de 2è option cachée dans un rôle de Role Player d’élite. On n’attend pas de lui qu’il se sacrifie en faisant les petites choses mais qu’il prenne feu aussi souvent que possible.
Toutefois, MPJ vient avec 3 sérieuses limitations :
- La plus inquiétante : la défense. De a sa draft à la saison 2022-23, MPJ est une cible pour n’importe quelle équipe, à tel point que trop attaqué par ses adversaires – avec pour point d’orgue la série face à Phoenix en 2021 – il est régulièrement sortie de la rotation en Playoffs au profit de joueurs moins talentueux. Le problème est double puisqu’il est aussi facile à éliminer en isolation, qu’il est perdu dans sa défense loin du ballon. Il va considérablement améliorer la chose en 2023, permettant enfin à son équipe de le jouer durant la quête du titre.
- Le second, le plus structurel : le handle. Si Porter Jr est une arme offensive fabuleuse, il ne presque aucune capacité à créer balle en main. Entre sa grande taille, une raideur qui doit probablement venir de ses 3 opérations au dos et un maniement de la balle plus que perfectible, il ne peut ni attaquer en isolation avec du volume, ni sur du pick & roll en tant que porteur de ballon. A moins de prendre l’avantage en sortie d’un écran, il n’a pas la capacité de finir à répétition au cercle, ce qui l’oblige à s’arrêter et prendre, très souvent, un tir à mi-distance.
- Le troisième, notable : le passing. MPJ n’est pas un joueur très tourné vers la passe, et même si ce trait de « non-passeur » a été grossi par les trends Twitter et son rôle de bout de chaîne, il est vrai qu’il tend à avoir une vision un brin « tunnel » et à oublier ses coéquipiers quand il se met en tête de scorer. Par ailleurs, son faible dribble ne lui permet pas de créer de séparation et donc de sanctionner les aides qu’il génèrerait par la passe.
Résultat de ces limites, en particulier celle du handle, MPJ n’est pas autonome pour attaquer ses vis-à-vis, puisque très souvent incapable de les éliminer s’il ne bénéficie pas d’un avantage initial (close-out, gros avantage de mobilité ou de taille/poids pour les enfoncer poste bas) :
En dépit de ces 3 défauts très limitants, les Nuggets ont pourtant donné un contrat maximum à Porter Jr. Un choix fréquent à cette période, mais problématique structurellement, puisqu’il s’ajoutait à ceux de Nikola Jokic & Jamal Murray. Résultat, les finances de la franchise se sont à tel point alourdies que l’an passé, le banc des Nuggets était devenu un facteur plombant tous les efforts de l’équipe.
A tel point qu’en mon sens, ce n’est pas avec le joueur dont la franchise a divorcé cet été, mais avec le salaire de l’ailier, dont l’économie permettait aux Nuggets de se reconstruire une rotation.
Chapitre 2 – Construire une attaque autour de MPJ
Vous l’aurez compris, Jordi Fernandez ne récupérait pas une star traditionnelle à l’intersaison. En lançant cet article, je me suis dit qu’il réalisait un vieux fantasme de la fin des années 2010s : créer une attaque autour d’un tireur d’élite qui dribble très peu, ressuscitant l’idée de voir un jour une attaque bâtie autour et pour Klay Thompson.
La bonne nouvelle pour les Nets, c’est que Fernandez ne s’est pas perdu en vaines tentatives visant à faire de Porter Jr un porteur de balle et un créateur balle en main. Il a plutôt décidé d’utiliser son roster, certes dépouillé en talent mais pas en options pour faire briller MPJ. Il va sans dire que jusqu’ici, c’est une réussite :
- Il est dans le 96ème centile en termes d’usage chez les ailiers (il n’y a donc que 4% des joueurs à son poste qui ont un plus gros usage)
- Il est dans le 89ème centile en termes d’efficacité chez les ailiers ;
- Il est dans le 89ème centile en termes d’AST% chez les ailiers (17,7% contre 8,7% l’an passé !!)
- Il transforme 80% de ses tirs au cercle (record en carrière !)
- Il tourne à 41% à 3pts, dont 42% sur les 3pts autres que dans le corner.
S’il réalise ses moins bons pourcentages dans l’entre-deux (mi-distance), son jeu est à ce point optimisé qu’il est parfaitement efficace malgré un effectif beaucoup moins qualitatif autour de lui et des passeurs de moins bon niveau.
Vous voulez voir ce qui est encore mieux ? Avec MPJ sur le terrain, les Nets attaquent comme une équipe du top 6 à l’offensive rating ; sans lui, comme la 30è et dernière équipe de la ligue, par une large marge (3pts pour 100 possessions).

Alors comment s’y sont-ils pris ? On va regarder ça.
Mais juste avant de commencer, gardez bien un truc en tête. Tout ce dont on va discuter, MPJ le fait quasiment sans dribbler, si ce n’est 1 ou 2 fois à l’occasion.
Klay Thompson, je vous disais.
Une mission : libérer MPJ
Bon, évidemment, l’attaque de Porter Jr repose sur des bases solides. C’est un excellent shooter en catch & shoot, qui profite très bien d’actions où il est présent en finisseur. C’est un joueur qui fait merveille sur transition puisqu’il peut pull-up à 3pts sans difficulté et par ailleurs, si son handle est limité, il aime la transition car cette limitation y est moins problématique.
Pour aider MPJ, Brooklyn génère beaucoup d’attaque via ses intérieurs, mais possède également une large panoplie de meneurs de jeu capables de lâcher la balle dans le bon timing.
Pour libérer leur ailier, les Nets multiplient les écrans loin du ballon pour lui donner un maximum d’avance sur les défenses.
Si on devait qualifier son jeu, on dirait que l’arme sur laquelle toute la menace de Michael Porter Jr est basée, c’est le tir. Grâce à son tir longue distance et sa capacité à déclencher en pull-up, déséquilibré ou pas, il force les défenseurs à le suivre à travers les écrans. Or, le pull-up, particulièrement à 3pts est une arme sensationnelle pour mettre la pression sur les défenses.
Pour mettre en valeur leurs 2 principales menaces offensives, toutes 2 adaptes de ce tir, les Nets multiplient les handoffs (main à main en VF) :
Si vous êtes familiers avec les tirs que prenait MPJ à Denver, vous devez avoir en tête ces handoffs où MPJ dégainait dès le main à main avec Jokic.
Brooklyn abuse encore plus de ces séquences que les Nuggets. Ils utilisent leurs intérieurs / ailiers de la même manière que les Nuggets pour accentuer la menace de pull-up de Porter Jr et Cam Thomas. Ce n’est donc pas un hasard si ce deux joueurs sont ceux qui shootent le plus en sortie de main à main en NBA cette saison, Porter Jr étant le 1er à 4 tentatives par match, Thomas le 2è à 3,7 tentatives par match. En raison de sa taille et de sa confiance en ce tir, qu’il transforme à +34%, les défenses sont obligées de consentir à tous les efforts pour contester MPJ.
Cette menace permet aux Nets de cristalliser l’attention des défenseurs et de les forcer à traverser les écrans. Si les défenseurs sont en retard où les défenses décident de sortir avec beaucoup d’agressivité, MPJ peut alors utiliser cet avantage pour attaquer le cercle (condition sine qua none pour lui, incapable de créer la séparation par le dribble) ou décocher à mi-distance avec un tir généralement ouvert.
En prime, comme à Denver, les Nets peuvent utiliser des jeux à 3 où MPJ feint de poser ou pose des écrans. La menace de son shoot est telle que les défenseurs vont souvent se faire leurrer et offrir à MPJ des tirs au panier gratuits en anticipant sa sortie vers le 3 pts (appelées les défenses en top-lock, que Curry exploite beaucoup par exemple aussi). Son expérience chez les Nuggets en font un excellent joueur sur les coupes et quelqu’un de prêt en permanence pour recevoir la balle.
Sa capacité à respecter le sens du jeu et ne pas trop forcer ses tir permet ainsi aux Nets d’être une attaque efficace quand il est sur le terrain. Fort de ses années chez les Nuggets où il n’était que la 3eme option, il sait reconnaître les situations où prendre le jeu à son compte n’est pas forcément indiqué et possède une discipline et une capacité à chercher ses coéquipiers bien supérieures à ce que sa réputation laisse supposer.
Ainsi, non seulement il est très efficace, mais il a comme mentionné en introduction multiplié son nombre de passes, mais également son nombre de passes terminant par un panier. Résultat, lui qui délivrait 1,5 passe décisive par match est à 3,5 cette saison à Brooklyn.
Conclusion : un avenir pour Porter Jr aux Nets ?
Je dois dire que voir Porter Jr et ses limites évidentes balle en main réussir à scorer à haut volume en tant que première option ne m’étonne pas réellement.
Ce qui est digne de louange, est de réussir à demeurer extrêmement efficace malgré ce trou abyssal dans son jeu ; ça, en revanche, j’avoue que je ne m’y attendais pas.
Toutefois, je doute qu’il faille s’imaginer que cette situation de leader offensif soit l’avenir de MPJ.
L’opération assez évidente pour Brooklyn et l’ailier est selon moi la suivante :
- Pour les Nets, ils font remonter la valeur de MPJ, à un niveau supérieur que celle de Cameron Johnson contre qui il a été échangé. L’occasion de récupérer, ils l’espèrent, quelques tours de drafts en vue d’un échange éventuel ;
- Pour le joueur, c’est l’occasion de montrer à des prétendants au titre ou des équipes qui souhaiteraient franchir une étape supplémentaire, à quel niveau d’optimisation on peut l’imaginer grimper : quitte à accepter son contrat plutôt encombrant.
En somme, Jordi Fernandez a prouvé qu’en poussant le curseur au niveau du volume, on pouvait obtenir une attaque de très bon niveau avec Porter Jr. Avec la menace de son shoot, il peut non seulement aider une équipe à décupler son spacing, mais faire une excellente 2 ou 3eme option pour une équipe. Si des doutes subsistaient après sa campagne de Playoffs 2025 difficile, aujourd’hui MPJ va bien et est définitivement un des shooters les plus prolifiques de la NBA.





