What if, c’est quoi ? Simple comme bonjour. Il s’agit de reprendre un fait historique de l’histoire NBA, un trade, une blessure, une fin de carrière, un shoot, une action, et d’en changer le cours. Pourquoi ? Pour raconter des histoires, déjà. Pour revisiter les coulisses de certains moments-clés de l’Histoire de la balle orange et les faire découvrir à ceux qui les ignorent, ensuite. Aussi pour faire prendre conscience que la NBA que l’on connait aujourd’hui est le résultat d’un nombre incalculable de facteurs différents, et qu’elle aurait pu être toute autre si l’on touche à un seul d’entre eux. Bienvenue dans le monde de What if !


What if – Drazen Petrovic, la symphonie inachevée.

62 points en finale de la Coupe des Coupes 1989. 114 points dans un match en 4×10 à 40/60 aux tirs. Champion d’Europe en club en 1985 et 1986, Coupe des Coupes en 1989, Champion d’Europe en 1989, Champion du Monde en 1990, double médaillé d’argent aux JO de 1988 et 1992, … Drazen Petrovic a un palmarès de malade, des records de malade, un talent de malade. Et un destin qui rend malade. Un soir de juin 1993, alors que l’équipe nationale de Croatie vient de terminer un tournoi de qualification en Pologne, Drazen décide de ne pas rentrer avec ses coéquipiers. Sur une route en Bavière, son amie conductrice ne verra que trop tard un camion en travers de la route. Petrovic s’éteint ce soir-là.

Celui que l’on surnommait le Mozart du basket a pourtant laissé derrière lui une empreinte énorme. Le basket de la fin des années 80 et du début des années 1990 en Europe porte la patte de ce géant du basket. Pour ce qui est de la NBA les choses y sont un peu différente. Drazen a eu le temps de marquer les esprits, mais de manière beaucoup trop infime au regard du talent qu’il avait dans les mains.

Le parcours écourté de Drazen en NBA n’a pas été de tout repos. Arrivé dans la Grande Ligue en 1990 après avoir été drafté par les Blazers en 1986, Drazen est cantonné au banc. Dans une franchise qui compte déjà Clyde Drexler sur le même poste que lui, difficile pour Mozart de se faire une place. S’il a su être patient au début, son moral flanche petit-à-petit.

Vlade Divac : « C’était dur pour lui. Il savait qu’il avait le niveau pour jouer en NBA mais il n’avait pas l’occasion de montrer ce qu’il savait faire. »

Arrive inévitablement le moment de la saturation et le transfert aux Nets, qui lui donneront une vraie chance de se montrer. Même Clyde Drexler, qui barrait la route de Petro, lui rendra hommage suite à ce départ :

« Ce gars participera au All-Star Game d’ici deux ans. C’est une certitude. Je n’ai jamais vu quelqu’un shooter comme lui et travailler aussi dur. »

C’est ainsi au sein des Nets du New Jersey, que Mozart va entrer dans la lumière aux yeux du Nouveau Continent. Il va rapidement prendre les clés de la franchise pour en faire son jouet, sa scène. Lors de la saison 1992-93, sa dernière, il va décoller, tout simplement : 22.3 points de moyenne, 51.8% de réussite aux tirs, 44.9% à 3pts. Drazen était en pleine ascension au pays de l’Oncle Sam et avait tout pour réussir en NBA : le sens du spectacle, un don pour envoyer des gros cartons offensifs, du sang-froid, une grande gueule, un shoot de grand malade, et un goût prononcé pour la gagne. Absolument tout d’un grand. L’histoire aurait pu être hollywoodienne, elle sera dramatique. Une ascension trop vite stoppée, par un camion un soir de juin. Et cette question qui se pose depuis : et s’il avait pu continuer ?

What if Drazen Petrovic avait continué sur sa lancée ?


I.

Début de saison 1993. Après un été passé avec son équipe nationale, Drazen revient sur les parquets américains. C’est le début d’une nouvelle ère en NBA : le roi Jordan a décidé quelques semaines auparavant de raccrocher les baskets et d’aller taper la balle sur les terrains de baseball. La NBA est sous le choc, tandis que les joueurs se réjouissent secrètement à l’idée de voir une route vers le titre enfin dégagée du spectre de sa Majesté. Pas de panique, la Ligue contient toujours son lot de joueurs gros calibres. Drazen a bien l’intention de franchir un nouveau palier, après s’être révélé la saison précédente, et de rejoindre ce cercle fermé. Les années précédentes, certains doutes avaient ont pu lui traverser la tête. La NBA semblait ne pas vouloir de lui, et pourtant il faisait tout pour et redoublait d’efforts. Le retour en Europe, il y a pensé. Mais en arrivant aux Nets, les choses se sont mises en marche. Après avoir conquis l’Europe, c’est l’Amérique qu’il veut à ses pieds. 

La saison précédente, Petrovic s’était enfin dévoilé. Pour sa deuxième année, il doit confirmer. Et ça va le faire. A la mi-saison, Drazen tourne à 25.3 pts de moyenne, le tout à 51.2% de réussite aux tirs, 44% derrière la ligne à 3pts, et un net 90% sur la ligne des lancers-francs : bienvenue dans le club 180. Enfin épanoui dans le paysage NBA, Drazen illumine le New Jersey de son talent. Chuck Daily, le coach des Nets, lui confie sans aucun remords les clés du camion. Avec Derrick Coleman et Kenny Anderson pour épauler le croate, les Nets parviennent à exister dans la course aux playoffs en cette première partie de saison. Se faisant, le nom de Petrovic revient régulièrement dans les discussions pour le All-Star Game à l’approche de l’événement. Les prédictions de son ex-coéquipier Clyde Drexler vont se réaliser plus vite que prévu et Mozart sera effectivement invité au match des étoiles. Une invitation qui va raisonner comme une première consécration pour l’arrière. Après des années de galère à Portland, contraint de laisser son talent en veille sur le banc, il se voit invité quelques années plus tard au rendez-vous des étoiles. Pour un artiste de la balle orange comme lui, être invité à partager une telle scène avec d’autres artistes du même calibre, quoi de mieux ? 

En deuxième partie de saison, New Jersey garde le rythme et arrive tant bien que mal en playoffs en accrochant le 6ème sport. Avec ce ticket, les Nets doivent affronter Atlanta au premier tour. Petrovic est prêt, plus que l’an dernier, et impatient de se frotter aux Hawks d’un certain Dominique Wilkins. Chez les deux hommes, on retrouve un point commun : le sens du spectacle, du beau. Et le duel entre Petrovic et Wilkins sera beau, tout simplement. Surpris, les Hawks perdent la première rencontre à domicile, avant d’égaliser à 1 victoire partout. De retour à la maison, impossible pour la bande à Drazen de passer à côté de l’événement. Mozart sortira son plus bel arsenal pour faire plier les Faucons. Remportant les deux matchs à domicile coup sur coup, les Nets sont remportent la série 3-1, sec et net, sans bavure, avec les dents qui rayent le parquet. Sur la série, Petrovic est à plus de 26.5 points de moyenne, avec un pourcentage à 3pts qui frôle les 46%, de la folie à ce niveau de compétition. Pour la première fois depuis dix ans et la saison 1983-84, les Nets passent le premier tour de playoffs. 

Au tour suivant, ce sont les Pacers de Reggie Miller qui se dressent sur le chemin. Entre les deux joueurs, beaucoup de traits communs. Le Killer contre Mozart, c’est tout d’abord deux esthètes du tir, deux grands malades de l’arceau, capables de prendre feu à n’importe quel moment d’un match. Plus encore, les deux joueurs aiment parler, beaucoup parler. Drazen parle à ses adversaires à longueur de temps dans sa langue maternelle ou dans la langue de Shakespeare, qu’importe. Reggie est de la même veine, lui aussi fait partie de l’école des insolents, des assassins à la langue bien pendue. Autant dire que la confrontation entre les deux hommes promet d’être agitée, autant pour les arceaux que pour les enfants du premier rang. 

Et en effet, les deux joueurs vont se livrer un mano a mano de feu. Drazen sait qu’il affronte une référence NBA à son poste et n’a comme qu’une envie : prouver qu’il joue dans la même cour. Reggie fait partie des premiers à avoir vu le talent de Petrovic alors qu’il n’était pas encore arrivé en NBA et sait à qui il à faire. Les filets trembleront des deux côtés dans ce qui va être l’un des plus beaux duels de shooteurs vu jusqu’alors. Malheureusement pour Drazen, les Pacers sont plus forts et plus complets et l’emportent en 6 manches. Les Pacers accèdent aux Finales de conférence pour affronter l’autre équipe de New-York, les Knicks.

Drazen n’a pas gagné de titre, mais il a enfin gagné ce qu’il voulait depuis 4 ans : le respect de la Ligue et de ses pairs. Reggie Miller lui-même décrochera en interview après le game 6 qu’il n’aurait jamais pensé assister à un concerto de Mozart de son vivant. Validé par Reggie, Drazen est adopté par tous au terme de sa deuxième saison dans le New Jersey. De joueur de banc à leader, Mozart retrouve sa place. 

II.

Passé du statut de très bon joueur européen à très gros joueur NBA, Petrovic va continuer sur sa lancée la saison suivante en 1994/95. On ne compte plus le nombre de triples qu’il enquille soir après soir, le nombre d’adversaires qu’il envoie à l’hôpital et qu’il traumatise et le nombre de soirs où le New Jersey sera en feu après avoir assisté à un de ses récitals. Après avoir goûté aux playoffs deux années de suite, hors de question pour Petrovic de ne plus y retourner. L’équipe se renforce collectivement et individuellement et les Nets parviennent à s’installer dans le top 5 de la conférence, à quelques matchs de pouvoir s’octroyer l’avantage du terrain. 

Au milieu de la saison, un événement inattendu va se produire. En mars 1995, Jordan annonce son retour. Prêt à renfiler les chaussures après un an et demi de coupure, Jordan a retrouvé le gout de la compétition. Phil Jackson et Scottie Pippen trépignent déjà d’impatience. Il ne faudra à Jordan que quelques matchs pour retrouver le rythme, malgré une adresse un peu aléatoire. Avec le retour tardif de His Airness, les Bulls terminent 3ème de la saison régulière à l’Est. Parvenant à éliminer les Hawks au premier tour pendant que les Nets réussissent à éliminer les Hornets en 6 manches, les deux équipes s’affrontent au deuxième tour des playoffs. Drazen voit ainsi sur sa route se dresser le demi-Dieu de l’époque, Michael Jordan.

Michael Jordan contre Drazen Petrovic, c’est plus qu’un simple duel de joueurs NBA. A la veille du début de la série entre les Bulls et les Nets, tous les médias font de ce duel au sommet leur tête d’affiche. Jordan contre Petrovic, His Airness contre Mozart, l’Amérique contre l’Europe. Pendant que Jordan dominait de la tête et des épaules le Nouveau-Continent, Drazen Petrovic dominait la vieille Europe. D’un côté comme de l’autre, les deux joueurs ont conscience du talent de l’autre et les deux hommes aiment les grands rendez-vous. Depuis les quelques saisons où les deux joueurs s’affrontent en saison régulière, les oppositions ont toujours été à la hauteur des attentes, mais il manquait à cette rivalité une vraie scène pour pouvoir s’exprimer pleinement. Quoi de mieux qu’une série de playoffs ?

Les Bulls partent favoris de la confrontation : ils ont l’avantage du terrain, l’expérience de la victoire, Jordan est revenu et Pippen n’est jamais parti. Drazen Petrovic, Derrick Coleman, Kenny Anderson et Chuck Daily ont du pain sur la planche, mais il en faut plus pour impressionner le croate. Il sait que les Bulls ne sont pas aussi confiants et sûrs de leur jeu que les années précédentes du fait de l’intégration tardive de Jordan. Hors de question pour les gars de Chuck Daily de servir de souffre-douleur aux Taureaux de Phil Jackson, et hors de question pour Mozart de rester dans l’ombre d’un autre. Mozart était un homme de scène, d’action, qui vivait et existait pour ce qu’il faisait. Petrovic est de la même veine, de ceux qui ne peuvent pas se terrer en coulisses et subir le génie d’un autre. 

Le duel entre les deux arrières était annoncé comme explosif : il sera détonnant. Jordan fera du Jordan, portant les siens sur ses épaules malgré une adresse logiquement douteuse, après un an et demi d’absence et seulement un mois de compétition dans les jambes. Drazen, lui, va s’élever. Il est en pleine confiance, sûr de son jeu comme à son habitude. Il réserve ses plus belles partitions pour le public de Chicago et a même révisé son vocabulaire pour balancer quelques pics à Jordan et son troupeau. Le temps d’une série, Mozart va remplir la scène de son talent et réussir à exister à côté de celui qui accapare d’habitude toute l’attention. Mettant le feu de part et d’autre du terrain, à la maison comme à Chicago, il ne loupera pas son rendez-vous avec Jordan. Avec plus de 26.7 pts de moyenne sur les 6 matchs que vont compter la série, à plus de 45% une nouvelle fois aux tirs longue distance, le croate va faire étalage de tout son bagage technique. Dans un style diamétralement opposé à Jordan, plus aérien, plus athlétique, il va pourtant lui tenir la dragée haute. A chaque fois que la défense des Bulls, pourtant pas la plus tendre, lui donnera l’occasion d’allumer la mèche, Petro ne se fera pas prier. 

Malheureusement pour lui, s’il ne loupera pas son rendez-vous, il ne pourra rien faire face au collectif de Chicago, tout simplement plus fort que les Nets. La résistance de New Jersey sera belle, mais la machine Bulls sera trop dure à battre, surtout avec l’avantage du terrain et même avec un Jordan un peu trop court physiquement. Jordan, justement, sait qu’il a dû livrer une réelle bataille face à cette équipe des Nets, et surtout face à Petrovic. Après Drexler et Reggie Miller, c’est lui qui rendra un vibrant hommage à celui qui aura été un cauchemar pour la défense de Chicago pendant ces 6 matchs : « Ce gars est fou. Je n’ai jamais vu quelqu’un shooter comme ça, si vite, si proprement. Il peut shooter comme ça encore des années, c’est ça le pire ». Si l’Amérique avait encore des doutes, Jordan vient de les dissiper pour tout le monde : Petrovic fait partie du gratin.

III.

Durant la fin des années 1990, Drazen amène chaque année les Nets en playoffs. Toutefois, le séjour y sera trop court à chaque occasion, la faute à une équipe de New Jersey trop faible pour pouvoir espérer mieux que des seconds tours de playoffs face aux mastodontes que sont Bulls, Knicks et autres bolides de l’Est. Drazen continue de transpercer les filets soir après soir, usant du tir à 3pts à excès à des pourcentages qui frôle l’indécence, saison après saison. Il boucle 3 saisons de suite dans le club 180, avec plus de 50% de réussite aux tirs à 2pts, (largement) plus de 40% à 3pts et 90% aux lancers-francs. Il sera sélectionné chaque année au All-Star Game, en tant que back-up de luxe de Michael Jordan. En 1996 et 1997, il profitera du weekend étoilé pour réaliser le back-to-back dans le concours à 3pts. Lors de la saison 1996-97 justement, il battra le record de 3pts sur une saison détenu par Dennis Scott la saison précédente en marquant 270 paniers primés, le tout à plus de 42% : stratosphérique.

Mais si Petro est un artiste de la balle orange, un esthète du terrain, un sniper avant l’heure, il n’en reste pas moins un gagnant et l’odeur des playoffs lui plaît trop. Sentir le parfum des Finales et du trophée Larry O’Brien, Petrovic en rêve. Surtout qu’à l’aube de la dernière saison du millénaire, Drazen approche des 35 ans. Alors, lors de l’été précédent la saison 99/2000, Drazen supplie ses dirigeants de faire le nécessaire, d’essayer de construire un groupe pouvant lui permettre d’atteindre son rêve de Finales, ni plus ni moins. Jordan n’est plus là, la voie est libre à l’Est, profitons-en pense Drazen. Le board des Nets semble un peu réfractaire aux avances de Petro, qui n’a plus l’âge d’être un franchise player à leurs yeux. Déçu, Mozart accepte la sentence, et on se dit que l’on va avoir droit à un dernier récital lors de cette saison 1999/2000, avec un peu d’amertume en bouche. En fin de contrat à la fin de la saison, Petro ne prolongera pas, et les rumeurs sur une retraite NBA émergent en conséquence à mesure qu’avancent les matchs.

Lors de son supposé dernier match, les Nets sont opposés à Portland, qui doit à tout prix l’emporter pour valider sa 8ème place de la conférence Ouest. L’histoire ne pouvait en être autrement. Rejeté par cette franchise à son arrivé dans le pays de l’Oncle Sam, Petrovic n’a jamais réussi à enterrer la rancœur laissée par ce souvenir. Pour le génie européen, les Blazers lui ont volé deux ans de carrière. Deux ans où il aurait pu porter cette franchise au plus haut, il en est convaincu. A 35 ans, Drazen n’a plus les mêmes jambes, c’est évident. Il n’a jamais été un athlète de toute manière, mais il a su conserver le même poignet et la même science du jeu. Pour son dernier match, il va livrer l’une des plus belles partitions que la NBA ait pu vivre. Mozart va faire danser les Blazers, sur le rythme d’une valse à mille temps : 47 points, dont 8 paniers à trois points rentrés sur 11 tentatives, 10/10 aux LF, 4 rebonds, 6 passes décisives et 2 interceptions. Tout le match durant, Drazen va parler aux joueurs de Portland, les usant jusqu’au dernier, comme pour leur raconter ce qu’il était en train de leur faire vivre : un cauchemar. On assistera pendant ce match à des scènes improbables, où le public de Portland explosera de bonheur à chaque nouvelle bombe primée de Petrovic, comme pour lui redonner l’amour que la franchise n’a jamais su lui donner quelques années auparavant. A la fin du match, il est sur les rotules, le souffle court, mais avec le sourire aux lèvres. Il peut s’en aller tranquille pense-t-on : vengeance est faite, au moins pour ce soir. En conférence de presse, les journalistes sont présents en masse. C’est sans doute la dernière après tout. 

Oui, sauf que Mozart lui n’a jamais dit qu’il retournait finir ses jours en Europe à la fin de l’année. Certes, l’aventure avec les Nets est terminée, mais Drazen reste à disposition. Après la fin de la saison, il livrera aux journalistes l’interrogeant pendant l’été 2000 : « J’ai gâché deux ans à Portland, donc je dirais que j’ai encore deux ans dans les jambes. Je ne peux plus courir 30 minutes, je suis plus lent en défense, je ne saute plus haut et d’ailleurs je ne l’ai jamais trop fait. J’ai les genoux qui couinent à la fin des matchs, je suis devenu râleur avec l’âge encore plus qu’avant, il me faut 1h de plus pour être chaud à l’entraînement, mais si vous voulez quelqu’un capable de marquer des paniers et de faire gagner des matchs, je suis l’homme qu’il faut dans l’équipe ». Oui mais quelle équipe serait capable de prendre le pari ? Il faudrait une équipe un peu tarée sur les bords. Toc toc toc. Qui est là ? Les Kings.

IV.

En 2000, les Kings comptent dans leur effectif un homme, Vlade Divac. Autrefois grand ami de Drazen Petrovic, les deux hommes n’ont quasiment plus jamais eu de conversations depuis l’année 1990. Cette année-là, alors que les pays de l’ex-Yougoslavie ont entre eux des relations géo-politiques très tendues, les deux joueurs viennent de remporter le Championnat du monde contre l’Argentine. Alors qu’ils s’apprêtent à fêter le triomphe sur le parquet, Vlade Divac arrête un fan qui arborait le drapeau croate à la main. Divac se saisit du drapeau et le met à terre. Divac est serbe, Petrovic croate. Ce dernier ne pardonnera jamais l’incident à son coéquipier, y voyant là une défiance à son pays. Ce geste maladroit mit un terme à la relation entre les deux hommes. Bien plus qu’une histoire de basketball, l’histoire entre Drazen et Vlade est une histoire d’hommes, d’amis devenus quasi-ennemis.

Pourtant, ce sont bel et bien les Kings qui contactent Drazen. Et ils sont les seuls. La possibilité de voir Drazen et Vlade passer au minimum une année ensemble, en devant communiquer tous les jours, alors que les deux hommes ont des différents qui vont bien au-delà du terrain semble inimaginable à première vue. Mais un intermédiaire va alors surgir, Peja Stojakovic, croate d’origine et coéquipier de Divac.

Drazen sera perturbé par la proposition des Kings. Oui il veut jouer, mais veut-il le faire avec Vlade? De l’eau à couler sous les ponts depuis l’incident de 1990, mais pourtant le sentiment de défiance reste présent chez Petrovic. L’anecdote ne surgira que plus tard, à la fin de la carrière des trois hommes. Stojakovic, admiratif de Petrovic et de la carrière de ce dernier, tentera d’appeler l’intéressé un soir de l’été 2000 pour qu’ils se rencontrent. La rencontre aura bien lieu, et s’en suivra une discussion entre les deux hommes, chez Mozart, qui recevra son invité rempli de doutes. Le basket et le projet des Kings n’est pas le souci principal de l’hésitation de Drazen et ça, Peja le sait. Mais il sait aussi que Drazen aime plus que tout le jeu et que Vlade aussi. Le discours et la force de persuasion du jeune croate suscitera la curiosité et l’intérêt de Petrovic. Bien sûr, les deux hommes parleront du sujet litigieux, mais là encore Peja saura trouver les mots et convaincra Drazen de renouer contact avec Vlade. Minimaliste s’il le veut, mais la communication devra exister pour que l’équipe fonctionne. Petrovic s’accorde un délai de réflexion. Quelques jours plus tard, pour la première fois depuis 9 ans, Vlade et Petrovic se serrent la main et parlent. Pas de l’incident, pas de leur pays. Ils parlent de basket, des Kings, de la saison à venir, de gagner. Le reste viendra en temps et en heure. Comme souvent avec Drazen, les choses vont bien au-delà du basket.

Petrovic avait annoncé qu’il lui restait 2 ans dans les jambes ? Les Kings le signent pour 2 ans. Avec un cinq majeur composé de Stojakovic, Webber, Williams, Divac et Christie, les Kings voient en Drazen un relais idéal en sortie de banc, même à 35 ans. Le succès sera au rendez-vous. Les tensions que l’on craignait à juste titre entre Drazen et Divac ne verront jamais le jour, au contraire. Les deux hommes ont pris de l’âge et ne sont plus les jeunes gamins fougueux du début des années 1990. L’un et l’autre ont pourtant conservé ce qui les caractérise depuis tant d’années : Divac n’aime toujours pas s’entraîner et est le premier à déconner, alors que Drazen ne se sent heureux qu’avec un ballon dans les mains, toujours si sérieux et appliqué, mais un peu plus entrain à divaguer qu’autrefois par moment. Les Kings foncent en playoffs, dans une saison où Drazen continuera de faire ce qu’il fait le mieux même si son temps de jeu se réduit forcément. Invité du concours à 3pts avec son désormais collègue Peja Stojakovic, les deux coéquipiers s’opposeront en finale. Petrovic dominera le duel, et shootera les deux derniers ballons main gauche, remportant ainsi son 3ème concours : en plus du shoot, Drazen n’a rien perdu de son caractère de chambreur. 

Petrovic joue au basket et rien ne le rend plus heureux. Le basket pratiqué par les Kings lui convient, même s’il aurait sans doute préféré le rencontrer il y a dix ans. L’important n’est pas là toutefois, les Kings sont en playoffs et les choses sérieuses commencent. Au premier tour, Sacramento effacera sans mal Seattle avant de croquer les Suns au deuxième tour. En Finales de conférence, les Kings rencontrent les Lakers de Kobe, Shaq, Fisher et Phil Jackson. La machine de guerre Shaq agit comme un bulldozer depuis le début de la saison, et fera également très mal aux Kings lors des trois premiers matchs. Les Lakers parviennent à mener la série 2-1 assez facilement, en laissant toutefois échapper le game 3 à Sacramento en faveur des Kings en toute fin de rencontre. Ceux-ci profiteront de ce match gagné sans grande gloire pour croire en leur chance. Arrêter le Shaq ne semble pas possible, alors autant le limiter. Les Kings arriveront à inverser la tendance lors de la suite de la série. Stojakovic, dans un style totalement opposé à Kobe Bryant, marchera sur l’eau enfilant les 3pts comme les perles. Webber et Divac seront formidables de courage et de détermination pour contenir les assauts répétés du Shaq. Le monstre continuera de faire mal, mais la force collective des Kings lui tient tête. Pendant ce temps-là, Petrovic est dans la continuité de son rôle de saison régulière. Il sort du banc et prend des shoots, avec la réussite qu’on lui connaît depuis désormais quasiment 10 ans en NBA. Mais son rôle ne se limite pas qu’à ça. Arrivé depuis moins d’un an, il porte avec Divac les grades de leader de vestiaires. Son coach Rick Adelman n’hésite pas non plus à le mettre parfois sur le terrain dans les moments les plus chauds, car qui de mieux que Drazen pour climatiser une salle des Lakers en folie ? Personne. Les deux équipes devront se départager lors d’un ultime game décisif, dans lequel Drazen portera l’estocade finale.

Les deux équipes sont à égalité à 46 secondes la fin du match, 93 partout. Balle Kings après un temps mort demandé par Adelman. Jason Williams remonte la balle et met dans le vent Fisher. Kobe vient en aide sur le meneur. Williams décale Stojakovic dans le corner. Shaq sort en aide, laissant seul Divac au poste bac. Peja transmet à Divac qui se retourne vers le cercle, avec Horry en face de lui et Fisher qui essayer de lui gratter la balle. L’avantage de taille est pour lui, mais il voit dans le corner opposé Drazen, abandonné par son défenseur. En termes de vista et de qualité de passe, Divac est dans le gratin NBA. Il transfert la gonfle. Mozart tire : ficelle. +3 Kings, 26 secondes à jouer.

Les Lakers remontent la balle, place Kobe à gauche du cercle pour un pick avec le gros Shaq vers l’axe du terrain. Le pick’n’roll arrive Kobe passe mais est bien pris par la défense des Kings. Il sert Shaq sur le roll. Poste bas, le Shaq n’a fait que des dégâts dans cette série, il est à 32.3 pts de moyenne sur les 6 premiers matchs et fait souffrir les gros de Sacramento. Le temps de penser à tout ça, les fans des Kings ont déjà les mains trempées en se demandant qui prendra le dernier shoot à +1 lors de la dernière possession. Oui mais le temps de se dire tout ça, Drazen à complètement dézoner et est venu démonter les bras du Shaq pour faire faute. Europe-style mon gars. Faute avant le shoot, mais 6ème faute d’équipe, le Shaq doit aller aux lancers-francs. Drazen a pensé au moment opportun à ce dont personne n’avait la lucidité de penser. Le Shaq loupe les 2 lancers-francs. Rebond de Divac, faute d’Horry qui doit tirer lui aussi deux lancers. Il convertira les 2 sous les huées de la salle de Los Angeles. Les Kings gagnent le match de 5 points après un dernier trois points désespéré de Kobe. Sacramento est en Finales NBA.

La série des Finales opposera Sacramento à Indiana. Après leur victoire sur les Lakers, Drazen et ses copains sont irrésistibles en Finales, jouant sans pression, dans un style up-tempo qui les aura accompagnés toute la saison durant. Les Kings l’emportent au final 4-2. Drazen a décroché le Graal ultime. A la sirène finale du match 6 disputé à domicile, les supporters assisteront à une scène qui marquera l’histoire de la NBA et du sport en général. Dix ans après l’image qui avait déchiré les deux hommes un soir de titre mondial, Petrovic et Divac se prennent mutuellement le visage et exultent de joie les larmes aux yeux. La victoire des Kings passe alors dans une dimension encore plus éloignée de la réalité, comme toujours lorsque Petrovic est sur un terrain. A 36 ans, à l’été 2001, après avoir tout gagné en NBA comme en Europe, Mozart décide d’arrêter les tournées, les concerts, les récitals, et rentre chez lui, sur les terres qui l’ont vu naître et sur celles de ses premiers exploits.

Ayant marqué l’histoire de son sport en Europe, mais également aux États-Unis, Mozart range les chaussures au placard sans aucun regrets, avec un palmarès long comme le bras, des trophées à ne plus savoir quoi en faire, et un statut de légende vivante aussi bien sur l’Ancien que le Nouveau Continent. Il n’y aura pas de nouveau rappel : Mozart, clap final.


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