Parfois, ils ont la grâce d’un ballet classique, le show d’un rock endiablé, la classe d’une chorégraphie maîtrisée de bout en bout. Ils peuvent parfois vous faire perdre le regard dans le flot de mouvements exécutés, vous faire écarquiller les yeux, faire entrouvrir votre bouche devant l’incompréhension, la rapidité d’exécution ou la perfection du mouvement. Parfois également, un « wow« , « ouah« , « ohlala » s’échappe devant le show. D’autres fois encore, vous ne vous en apercevez même pas, car le spectacle peut s’apprécier de différentes formes, sous différents angles, avec différents styles. Mais le résultat est souvent le même : une réussite. Non, vous n’êtes pas en train d’assister à une émission de Danse avec les Stars. Vous êtes devant votre écran, ou dans les tribunes d’un match de basket quelconque. Vous venez d’assister à un cours de footwork.

Le basket – attention, spoiler – est un jeu d’adresse, donc forcément un jeu de main. Pour être plus précis, le basket est avant tout un sport de mains. Souvent rattachés à un autre sport qui se joue avec un ballon rond, les pieds sont également essentiels dans le monde de la balle orange. Sur un appui, un pas, plusieurs, sur un mouvement, deux, trois, un enchaînement, une rapidité, une succession, la différence peut être faite.

Assister à un enchaînement de qualité en matière de footwork, c’est toujours spécial. Spécial car arriver à faire une différence sur quelques pas, sur quelques mouvements, dans un si petit demi-terrain voire parfois sur quelques centimètres, cela pourrait relever de l’exploit. C’en est un quelque part. Mais c’est surtout le résultat d’heures de travail pour maîtriser cet art si particulier. De l’avis de bon nombre de joueurs et entraîneurs NBA, le jeu d’appuis peut permettre à un bon joueur d’en devenir un grand, et à un grand joueur de devenir tout simplement injouable. Si les mains sont l’arme essentielle du basketteur, les pieds sont l’atout indispensable des pontes de ce jeu. Et ce peu importe l’endroit sur le terrain d’où il est utilisé. Le footwork est présent dans bien plus de compartiments de jeu que l’on ne pense à première vue. Au poste, en isolation, en sortie d’écran, en zone intermédiaire, en transition, il est transposable partout, en toute circonstance et contre n’importe quel défenseur.

La question est assez complexe à cerner. Quand est-ce que s’utilise le footwork ? Tout le temps. Quand est-ce qu’il est utile ? Tout le temps. Qui peut l’utiliser ? Tout le monde. En étudiant d’assez près le jeu d’appuis, on peut difficilement répondre autre chose. Mais vous vous doutez bien que je ne peux pas vous laisser comme ça, alors essayons d’aller plus en détail.

Mais déjà, c’est quoi le footwork ? Le travail de pieds, en version française, le jeu d’appuis, en version française basketballistique. Quand on dit « footwork« , on pense de suite Olajuwon, Jordan, Kobe, notamment car ces trois joueurs ont élevé au rang d’art le jeu d’appuis. Mais ils ne sont qu’une partie émergée de l’iceberg, sûrement la partie la plus spectaculaire, la plus visible, et qui permet de glisser vers une nouvelle interrogation : le footwork, techniquement, qu’est-ce que c’est ?

Difficile à dire avec exactitude. Les appuis sont permanents sur un terrain de basket. Offensivement, ils sont la clé d’un bon déplacement, mais aussi d’une bonne percussion, d’une bonne sortie d’écran, d’un bon drive, d’un bon post-up. Le footwork est à la fois une arme à part entière et une base indispensable ouvrant la porte à une multitude d’autres mouvements. En tant qu’arme première, il peut être utile sur un geste de pivot, sur un turn, sur un jab step, il peut aider à créer un décalage à partir d’un seul ou de plusieurs mouvements simples, d’appuis purs. En tant que base primordiale permettant d’enchaîner, il est la fondation nécessaire à une bonne feinte de tir, une feinte de corps, un jeu d’épaules, un Dream Shake, …

On commence un peu plus à cerner ce dont il s’agit… Mais qui peut l’utiliser ? Tout le monde, oui. Ce qui répond également à la question de savoir où utiliser le footwork : partout. Tentons tout de même de catégoriser la chose, bien que l’exercice ne soit pas facile…

Dans la raquette, le jeu d’appuis va être l’arme des big men un minimum techniques qui cherchent à se dégager un temps d’avance sur le défenseur dans un périmètre très restreint. Il va être utilisé aussi bien arrêté, qu’en mouvement. Aussi bien avec un départ face au cercle, que de dos. Aussi bien avec un départ directement au poste, qu’avec un départ au large s’achevant dans la peinture. En termes d’exemple, le Dream Shake vient tout de suite en tête, mais il s’agit là du gratin, de la crème de la crème. Un mouvement en deux-trois temps, élevé au rang d’art par Hakeem Olajuwon. Mais le footwork intérieur n’est pas forcément si flashy, si spectaculaire. Il doit avant tout être efficace, pour suffire à se dégager la demi-seconde d’avance permettant de déclencher le tir. Il existe une multitude de mouvement possible, soit uniquement basé sur le footwork, soit amené par un jeu d’appuis.




Pour les joueurs extérieurs, ceux-ci pourront bien évidemment utiliser les mêmes gestes que les big quand ils se retrouveront en plein trafic et que leurs aptitudes le permettent. Beaucoup de joueurs réputés pour leur qualité en drive vont ajouter à leur arsenal offensif ces mouvements en poste bas, auparavant réservés aux grands intérieurs, notamment contre des adversaires qu’ils peuvent dominer physiquement. Mais ils bénéficient généralement d’une plus grande mobilité, ce qui leur permet d’amener lesdits mouvements depuis le poste bas directement ou de partir du large pour terminer dans la peinture en passant par ce jeu de low post. Dans l’exemple qui suit, Demar DeRozan plutôt que de jouer son adversaire sur de la vitesse pure, va venir le fixer par un jeu poste bas assez bref, mais qui lui permet de rentrer dans une zone de confort où il se sait dominant. On parle parfois de « Barkley » sur ce type d’action.


Si Hakeem Olajuwon a donné la marche à suivre pour les big men, dans le domaine extérieur la palme revient à Michael Jordan et Kobe Bryant. Si The Dream a dominé la peinture de ses appuis, ces deux acteurs-là ont posé leur empreinte sur le jeu au poste bas pour les postes extérieurs. Le but est toujours le même : se créer de l’espace à partir de rien, le tout agrémenté d’un jeu de feintes, d’épaules, de mouvements. L’utilisation est également la même que pour les big men : on peut user du footwork de dos, de face, pour se créer l’espace, pour cadrer les appuis d’un défenseur, pour le contourner, le surpasser, pour finir sur un jumpshot ou sur un tir près du cercle. Et la délimitation du poste bas importe peu à vrai dire : un bon footwork sera tout le temps utile dans des situations d’isolations au poste, que l’on soit poste haut ou poste bas, ou même dans une zone intermédiaire. On pensera ici plutôt à des joueurs comme Kevin Durant ou Carmelo Anthony, voire LeBron James, qui sont parfois amenés à jouer des systèmes d’isolation en ayant un quart du demi-terrain dégagé, et qui se servent de leur qualité de drive comme d’une menace de chaque instant, notamment via le jab step, mouvement très bref mais suffisant pour se dégager les 50cm nécessaires à la prise d’un tir mi-distance.




Dans un autre registre, le footwork est primordial également pour les joueurs de fixation. On entend par là des joueurs souvent assez vifs et qui cherchent à se frayer un chemin dans la raquette en partant du large. On pourrait en distinguer deux sortes ici : ceux qui se créent l’espace par un mouvement spécifique, souvent un crossover, et ceux qui utilisent le catch and go, autrement dit qui utilisent le footwork pour partir dès la réception de la balle, en ayant anticipé le déplacement du défenseur adverse.

Dans la première catégorie, ce sont là que l’on va ranger par exemple les Kyrie Irving, Chris Paul, et autres James Harden. Souvent adorés pour leur touché de balle ou leur handle, ils ne seraient pas aussi efficaces sans un bon footwork. Tout joueur peut en théorie faire le behind-the-back reverse de Kyrie, que vous allez voir dans la vidéo qui suit. Mais savoir le faire aussi efficacement, rapidement est tout bonnement impossible sans les bases d’un bon footwork, sous peine de finir au tapis. Idem pour le désormais fameux euro step, popularisé par Manu Ginobili notamment.



Les exemples sont légions en la matière : le spinmove de Tony Parker, le step over lay-up de Dwyane Wade, … Vous m’autorisez à ne pas tous vous les lister, je pense que vous prendrez plus de plaisir à les découvrir par vous même!

Dans la deuxième catégorie, celle du catch and go, il s’agit donc pour l’attaquant de se mettre en position avant de recevoir la balle ou très vite en la recevant, pour cadrer les pieds du défenseur adverse, et le dépasser presque instantanément en anticipant sur son mouvement. Dans la première vidéo, vous pourrez voir que Klay Thompson est fan de ce genre de départ précipité, mais que rien n’est laissé au hasard. Le petit saut qu’il effectue avant la prise de balle lui permet de partir des deux côtés, si bien que s’il voit le corps ou les appuis du défenseur déjà pré-orientés dans une direction, il n’a plus qu’à partir à l’opposé. Dans la seconde vidéo, Michael Jordan réceptionne la balle et enchaîne très rapidement sur un jab step. Le défenseur se décale légèrement sur la feinte, Jordan n’a plus qu’à partir à l’opposé pour conclure.



Plus loin cette fois-ci du cercle, on rentre dans une dimension un peu plus « utilitaire » du footwork. Ne bougez pas, vous allez comprendre. Les intérieurs ou extérieurs dont on vient de parler sont des créateurs d’espaces. Souvent, ils partent sur le même plan que le défenseur, et grâce à leur technique et leurs mouvements, arrivent à se dégager de l’avance pour conclure. Pour les shooteurs extérieurs dont il est question ici, la situation est différente. Amenés à naviguer entre des écrans, à multiplier les coupes, les remontées, ils ont souvent un léger temps d’avance sur leur défenseur. Quand un set est mis en place pour leur permettre de prendre un tir primé par exemple après une cascade d’écran par exemple, l’important est de ne pas gâcher le temps d’avance accumulé durant la prise d’écran.

Dans ce rôle-là, le footwork se découvre sous une autre forme, mais est tout aussi important et précieux. On dit souvent que pour un bon shooteur, l’essentiel est d’avoir les pieds et les épaules orientés vers le cercle. Stephen Curry, Klay Thompson, Reggie Miller, Ray Allen, … Tous les plus grands shooteurs extérieurs de l’histoire ont en commun une rapidité de positionnement de tir hors du commun. Que la réception de la balle se fasse en « hop » – c’est-à-dire avec un léger saut avant de réceptionner la gonfle – ou en one-two step plus classique – avec un pied déjà planté dans le sol, et où le deuxième vient se greffer dans un second temps, ou les deux, l’objectif est le même : ne pas perdre de temps, et déclencher très vite en suivant le tir. Imaginez un shooteur qui sort d’une cascade d’écran avec les pieds orientés vers la ligne de touche latérale. Le temps de se repositionner, le défenseur sera revenu dans les pattes, et tout le temps d’avance sera perdu.

Exemple encore une fois ici avec la deuxième partie de la vidéo précédente (à partir de 50 secondes), sur le catch and shoot de Klay Thompson. La réactivité des pieds, le positionnement, la préparation, tout y est. Idem pour Ray Allen, même quand il croyait ne plus pouvoir obtenir la balle après la feinte – on va dire que c’est une feinte – de Mario Chalmers. Ce n’est pas aussi flashy et spectaculaire qu’un jeu en poste bas d’Olajuwon ou Kobe, mais tout ça fait aussi partie du jeu d’appuis, du footwork.



Le footwork est donc partout sur le terrain, utilisable par tout le monde. Mais comment s’acquiert-il ? Là, on a deux écoles… Il y a ceux qui ont développer ce talent naturellement, et ceux qui doivent cravacher pour apprendre certains mouvements pour les ajouter à leur arsenal offensif.

Comment ça ? Certains bénéficieraient de ce don naturellement, sans effort ni travail ? Non, pas à ce point-là. Le footwork, peu importe l’utilisation souhaitée, nécessite une énorme charge de travail. Il faut de la répétition, encore et encore, pour travailler sa mémoire musculaire afin que le corps s’habitue à reproduire tel ou tel geste à une vitesse suffisamment rapide. C’est la partie la plus longue du processus d’apprentissage d’un mouvement basé sur le footwork. Quand on montre un mouvement spécifique à un joueur NBA, il le comprend généralement de suite. Mais pour le maîtriser, c’est encore autre chose. Sans travail, peine perdue. Il faut travailler la vitesse d’exécution, l’équilibre, le geste final.

Certains anciens joueurs et certains coachs en sont toutefois convaincus : il existe des joueurs qui bénéficient d’une longueur d’avance dans le domaine. La cause ? Ils ont été habitués, plus jeunes, à utiliser leurs pieds. Ça paraît très bête à première vue, et pourtant Steve Nash lui-même a déclaré que le jour où il a vu qu’il pouvait utiliser ses mains au basketball, il trouvait ça injuste… pour les autres. Pourquoi ? Parce qu’il était mordu de football, et qu’il savait parfaitement gérer ses appuis grâce à cela.  Lui autoriser à se servir en plus des mains ? Du suicide.

Le football, sérieusement ? Et bien oui. Hakeem Olajuwon, Steve Nash, Joel Embiid, Kobe Bryant … Tous ces joueurs ont eu une relation plus jeune avec cet autre sport, qui leur a permis de savoir manipuler leurs pieds bien avant les premiers entraînements de footwork basket. Ce n’est pas pour rien que le monde entier s’est extasié devant la ressemblance frappante à Olajuwon à la suite d’un Dream Shake effectué par Embiid. Oui, le pivot des Sixers a sûrement travaillé ce secteur-là des heures et des heures. Mais il est naturellement doué et mobile sur ces pieds notamment car il a longtemps joué au football. Je sais, je sais, moi aussi j’ai eu du mal à y croire. Et pourtant en y réfléchissant, ça parait plus que logique… Phil Jackson lui-même avouait que lorsqu’il s’intéressait à des jeunes joueurs, il aimait ceux qui avaient eu d’autres expériences sportives que le basket seul, notamment parce que cela leur permettait d’avoir des qualités plus naturelles que d’autres sur certains points. Et quoi de mieux qu’un sport qui ne se joue qu’avec les pieds pour savoir les maîtriser ?

Comme dit précédemment, rien ne remplace toutefois le travail. Une fois un mouvement bien intégré par un joueur, il est une autre étape, toute aussi importante et cruciale : en devenir maître. Savoir quand utilise tel mouvement, savoir s’adapter, répondre à la défense, savoir amener le défenseur dans son mouvement pour mieux le berner, savoir ne pas faire le geste de trop. Plus la panoplie est grande, moins l’attaquant aura de difficulté à s’adapter aux différentes situations. Il pourra aussi bien dicter son mouvement à la défense, que s’ajuster en cours de route si celle-ci y répond bien. Après avoir trouver l’équilibre sur ses appuis, le joueur doit trouver l’équilibre dans le jeu. S’il y a parvient, il peut vite devenir une menace infernale pour les défenses adverses

Alors, toujours convaincu que le basket est uniquement un sport d’adresse ?