La charpente des Nuggets était semble-t-il mieux construite que nous le pensions. Difficile de trouver quelconque « expert » ou fan de la NBA imaginer les Denver Nuggets fermement ancrés à la 2eme place d’une conférence Ouest ultra-concurentielle, à l’aube de la saison. Possédant actuellement un bilan de 41-18, à l’heure où j’écris ces lignes, compliqué de ne pas tomber sous le charme d’une équipe faisant preuve de fondamentaux solides, y compris, chose presque inexplicable : en défense. Denver est devenu une équipe complète, qui a vu de nombreux joueurs prendre une dimension nouvelle cette saison. Parmi ceux-là, Jamal Murray qui fait une saison sublime tant par sa production que son engagement toujours intact.

J’ai souvent cherché à imaginer quelles pièces de l’édifice de ces jeunes Nuggets semblaient indispensables et lesquelles devraient être changées pour en faire une place forte de la NBA. Dans ce processus de reconstruction, un joueur bien qu’enthousiasmant m’a toujours paru sur la sellette, vous l’aurez deviné : Jamal Murray. Non pas que son profil ne soit pas intéressant, à fortiori compte tenu du leader qu’est Nikola Jokic, mais voici le problème.

Construire autour d’un joueur comme Jokic est un cas unique. Son profil de joueur est quasiment « jamais-vu » dans l’histoire de la NBA et il convient de trouver un équilibre sans la moindre carte, sans le moindre référentiel à imiter. Dès lors, Murray apparaissait comme un joueur aux qualités compatibles mais qui possédait selon moi diverses problématiques susceptibles de pousser à l’évincer.

Cet article est la source d’une réflexion sur un joueur au sein d’un organisme. Vous pourriez être en profond désaccord avec ce que vous y lirez. Néanmoins, voici le déroulement de cette dernière.

Pourquoi devrait-il s’en aller ?

Jamal Murray n’est pas un véritable meneur, pas plus qu’il est un « shooting guard » dans la pure tradition du poste. Drafté en 7eme position en 2016, l’ancienne star de Kentucky est un profil hybride comme la NBA en voit désormais beaucoup. Pas un pur créateur, il aime pour autant bien porter le ballon et pour cause, il est franchement orienté scoring et tir longue distance. Comme souvent dans ce cas, le joueur est plus naturellement perçu comme un arrière enfermé dans un corps de meneur (1m93 seulement). Formidable scoreur en université (20,8pts par match à 45,4% dont 40,8 à 3pts), les Nuggets avaient rapidement jeté leur dévolu sur lui.

Si son profil semblait plutôt correspondre à celui d’un sixième homme en puissance, son parcours dans l’équipe fut bien différent. Les principales raisons expliquant son ascension fulgurante sont probablement les suivantes : l’incapacité d’Emmanuel Mudiay à devenir un meneur en NBA (voire un joueur tout court), et surtout, l’explosion de Nikola Jokic en tant que « point center ». C’est-à-dire une sorte de pivot meneur de jeu.

Dès lors, Jamal Murray devenait complètement compatible aux besoins de l’équipe. En la présence du pivot, posséder un joueur capable d’exister autrement qu’en porteur de ballon sur le poste de meneur en faisait naturellement une bonne option pour démarrer les matchs. Associé à Gary Harris, plutôt considéré comme un arrière classique, le trio semblait construit pour s’entendre.

Pourtant, j’ai toujours pensé que le destin de Jamal Murray ne serait pas longuement associé à celui des Nuggets. Plusieurs raisons à cela.

Tout d’abord, parce que l’équipe manquait d’un véritable meneur de jeu pour prendre le relais de Nikola Jokic. Parmi les trous dans l’effectif qui ont longtemps fait défaut à une équipe échouant par deux fois aux portes des Playoffs, se trouvait l’absence de « playmaker » capable de poser le jeu lorsque le pivot était sur le banc. Une faiblesse ayant poussé l’équipe à s’accrocher à Mudiay puis à se reposer sur des vétérans tels que Jameer Nelson et Devin Harris.

Ensuite, venait sa relative faiblesse en défense. Évidemment, les problèmes défensifs des Nuggets étaient collectifs avant tout. L’équipe stagnant depuis des années dans les 5/6 pires défenses NBA. Une faiblesse compensée par une attaque de feu mais qui ne m’empêchait pas de penser que les lignes arrières allaient devoir monter d’un cran. En effet, Jokic en maître à jouer était indispensable sur le terrain et trop de fois les lignes arrières de Denver s’étaient montrées incapables de proposer un premier rideau décent. Limité en taille, pas forcément parmi les athlètes les plus féroces, il apparaissait qu’Harris avait besoin d’autres défenseurs de choix à ses côtés. Malgré sa bonne volonté, je m’inquiétais de savoir s’il pourrait un jour devenir au moins un défenseur moyen. En cause, un manque de vitesse latérale préjudiciable pour défendre sur les nombreux athlètes présents en NBA. Le voir réussir le pari restait et reste encore une possibilité étant donné son très jeune âge (il vient d’avoir 22 ans le 23 février).

Enfin et surtout, ce qui me dérangerait et reste (là encore) une inquiétude viable aujourd’hui, c’est le montant du contrat qu’il touchera(it). Après 2016, on a vu une pléthore de joueurs s’octroyer des contrats maximums. Parmi ceux-ci, beaucoup de joueurs qui n’avaient pas le potentiel que présente l’ex-Wildcat. En effet, sa production en tant que rookie puis sophomore furent très solides et tout laisse penser qu’il sera un excellent joueur NBA. De là à justifier un contrat si imposant ? Je crains que non. Dans la nécessité de bien entourer Nikola Jokic, il me semble impossible d’envisager – dans un marché qui ne peut payer une luxury tax imposante – d’offrir son deuxième contrat maximum pour Murray. En effet, ce choix reviendrait en fait à mettre Denver dans deux situations :

  • Soit le faire en refusant la luxury tax, et donc, tout construire autour d’un trio Murray-Harris-Jokic. Auquel cas, impossible d’imaginer cela suffisant pour jouer le titre un jour.
  • Soit accepter de payer la luxury tax (du moins un minimum) et dans ce cas, il faudrait pour Denver se renforcer dès cet été et ne surtout pas rater le coche.

Une situation complexe qui rendait selon moi l’avenir de Murray incertain de manière plutôt instinctive.

Le cas Jamal Murray

Pour commencer, il faut se demander ce qu’apporte le joueur.

Statistiquement, et ce depuis sa saison rookie, le « Blue Arrow » a sans cesse eu une présence positive sur son équipe. Tout du moins, avec Murray sur le terrain, les Nuggets sont en général gagants +1,7 de net rating en 2017, +4,0 en 2018 et jusqu’ici +4,8 en 2019. Autrement dit, quand bien même sa défense est fébrile (malgré l’envie dont il fait preuve, répétons-le), le joueur contribue positivement. Plusieurs raisons expliquent cette bonne surprise.

En effet, si Murray était perçu comme un joueur peu enclin à lâcher le ballon et à partager la gonfle au niveau universitaire, il a montré au niveau NBA être parfaitement capable de se fondre dans un collectif. En 2018, il était le seul joueur des Nuggets à posséder un offensive rating supérieur à celui de Nikola Jokic. Parfait complément du pivot, il est capable de porter le ballon jusqu’à la moitié de terrain adverse, et d’alterner jeu sans ballon et organisateur offensif. En outre, ses talents de shooteurs peuvent faire merveille dans un jeu de transition lorsque l’équipe accélère.

S’il manquait de régularité, le joueur était déjà capable de prendre des matchs à son compte. Showman, c’est de véritables coups de chauds dans lesquels il devient tout simplement indéfendable dont il était déjà capable pour sa saison sophomore.

Mais alors qu’est-ce qui a changé dans le jeu de Jamal Murray ? A vrai dire, pas grand chose, et c’est bien là la paradoxe que j’ai ressenti en écrivant ce papier. Jamal Murray est toujours le même joueur, qui fait preuve des mêmes qualités et des mêmes défauts.

Il est toujours un bon joueur « on-ball » et un excellent joueur sans ballon. Il est toujours un des moins bons défenseurs des Nuggets selon les chiffres, et joue toujours avec la même intensité. Mais voici une clé selon moi. Le Blue Arrow a toujours été un peu particulier dans cet effectif. Dans un roster qui fait preuve d’une relative discrétion, Murray est ostensiblement le plus remarquable de par son caractère. S’il ne semble pas être très vocal dans le vestiaire, il est de loin celui qui démontre la plus forte émotivité. Déterminé, parfois provocateur, l’arrière est un véritable hyper-actif. Et cela se ressent dans son jeu, lui qui n’est pas avare en actions, dites de « hustle ». Il n’hésite jamais à se jeter sur un ballon, ne s’économise pas en défense malgré ses lacunes, dévie des ballons, se bat au rebond offensif comme peu de joueurs à son poste. Par ailleurs, Murray possède une particularité intéressante : ayant grandi très vite et s’étant arrêté tôt, il est un ancien intérieur. Avoisinant les 95kg pour ses 1m93, il est costaud et n’hésite pas à poser des écrans, y compris pour ses intérieurs, ce qui participe à l’imprévisibilité du système offensif des Nuggets. Dur au mal, le joueur a joué blessé toute sa saison rookie sans rater la moindre rencontre malgré une hernie. Le genre de mentalité qui peut être positive dans le cours d’un match ou d’une saison.

Est-ce suffisant ? Toujours pas.

La réalité selon moi, c’est que si les Nuggets ont plus d’intérêt qu’avant à construire avec Murray c’est tout simplement car l’effectif a changé – et que Murray continue de grandir.

Premièrement, Denver a trouvé ce meneur de jeu « classique » qui leur faisait défaut. Pour être clair, je ne parle pas d’Isaiah Thomas – qui n’est que de passage, mais de Monte Morris. Actuellement joueur le plus « propre » de la ligue balle en main, Morris s’impose comme une solution sûre au relais de Nikola Jokic. Cela veut donc premièrement dire que la franchise peut faire jouer Murray et utiliser ses qualités selon les besoins, mais aussi, qu’ils n’ont plus besoin de monnaie d’échange pour obtenir le « Point guard » dont ils auraient pu avoir besoin.

Ensuite, car la défense s’est mise en place. Choqués par leur échec de l’an passé, les joueurs sont collectivement revenus avec l’envie de s’imposer. Les nombreuses éclosions dans l’effectif ont permis de faire de Denver une solide défense car les rotations multiples et la jeunesse apportent ce qui manquait l’an passé. Cette nouvelle vocation et les joueurs désireux de s’imposer (Malik Beasley, Monte Morris, Juancho Hernagomez) ont consolidé le roster. De fait, si Denver possède la faculté de défendre dur, intégrer Murray et profiter de ce qu’il apporte offensivement devient d’autant plus intéressant. Vous ne serez d’ailleurs pas surpris de savoir que plusieurs des lineups les plus mortelles des Nuggets sont celle alignant le fantasque arrière. Sa connexion avec Malik Beasley est par exemple un vrai bonheur pour leur coach.

D’autant que cette saison a prouvé plusieurs choses. Tout d’abord qu’en dépit des blessures, l’équipe était capable de continuer à exécuter. Ainsi, alors que 3 titulaires sur 5 étaient blessés, les Nuggets ont continué à performer autour de la paire Murray-Jokic. Au besoin, Murray peut prendre les choses en main, et c’est principalement cela qui est attendu de sa part : être l’extérieur capable de prendre le jeu à son compte quand la situation l’exige. Prendre des tirs importants, se permettre quelques actions d’éclats quand le rythme se ralenti et les espaces se resserent.

C’est en cela que Murray continue de grandir, car il a montré à plusieurs reprises qu’il était capable de capturer le momentum d’une rencontre. Le fait qu’il passe plusieurs fois le record en carrière de son année sophomore est un premier signe. S’il doit encore prouver qu’il peut être plus régulier, aspect indispensable à l’acquisition d’un statut de star, il n’en a pas moins été une menace sérieuse. Plus Murray prendra de la place offensivement, plus il se rendra incontournable.

 

Alors s’est-il rendu indispensable ? Pas réellement. Mais une sentence plus juste me paraît être « pas encore ». L’évolution de l’effectif permet de mettre en avant ses qualités. La post-saison des Nuggets pourrait apporter plusieurs réponses le concernant. Jamal Murray ne semble pas effrayé par les grands évènements et si un joueur semble à même de se révéler en Playoffs, c’est certainement l’homme qu’il faudra surveiller. A lui désormais de prendre l’envergure dont la franchise a besoin.

En attendant, je pourrai dire qu’il m’a fait douter. Mieux, il a conquis les fans.