Alors qu’on arrive doucement mais sûrement à la fin de l’année civile, et par conséquent à la deuxième étape de la saison régulière en College Basketball, la plus importante, les matchs de conférence, beaucoup de dégâts peuvent déjà être constatés chez les différents favoris au titre national. Parmi les équipes qu’on attendait, et qui ont connu certaines difficultés dans cette première partie de saison, il y a des Wildcats d’Arizona. Pas de loin de là, à deux heures de trajet en voiture, une équipe que l’on attendait beaucoup moins est de son côté en train de briller à l’échelle nationale. Invaincus et flamboyants, les Sun Devils d’Arizona State nous séduisent toujours plus semaine après semaine, jusqu’au point culminant qu’a été la victoire du week-end dernier contre Kansas, et dans le Allen Fieldhouse s’il vous-plait.

Membre de la prestigieuse conférence PAC-12, (anciennement PAC-10 avant l’intégration de Utah et Colorado en 2011), le programme basket d’Arizona State a toujours vécu dans l’ombre de son voisin de la ville de Tucson, les Arizona Wildcats. Alors que ces derniers accumulent les recrues cinq étoiles, et ne cessent de les convertir en joueurs NBA, les Sun Devils galèrent chaque année à la recherche du ticket magique pour la March Madness. Invitée à une seule reprise pour la Big Dance depuis 2009, l’équipe coachée désormais par Bobby Hurley, la légende de Duke, sortait cet été d’une saison à 15 victoires pour 18 défaites, un bilan négatif, synonyme de saison écourtée, pas de March Madness, pas de NIT ou autre consolante. Avec la perte de son meilleur scoreur Torian Graham, et de son meilleur rebondeur Obinna Oleka, plus de nombreux joueurs demandant leur transfert, comme Sam Cunliffe, qui après seulement dix matchs partait pour… Kansas, le coach allait encore avoir du boulot, et cette équipe donnait alors peu de raisons d’être optimiste pour cette troisième saison avec Bobby Hurley à sa tête.

Commencer la saison 2017-2018 avec une victoire face à Idaho State est positif, mais finalement normal. Enchainer par une victoire, avec la manière encore, face à San Diego State, est déjà plus intéressant. Les Aztecs sont une équipe à la défense réputée, et les 90 points encaissés face à ASU furent le plus haut total souffert en saison régulière en près de douze ans pour les californiens. La confirmation et l’affirmation ont lieu pendant Thanksgiving, quand les Sun Devils traversent le désert pour participer au Las Vegas Invitational. Après avoir déjà inscrit 90 points ou plus lors de ses quatre premiers matchs, ASU remet ça pour l’emporter à l’arrachée, de deux petits points, 92 à 90, face à une très belle équipe de Kansas State. Cette victoire permet aux coéquipiers d’un Kodi Justice héroïque de composter leur ticket pour la finale du mini-tournoi, et de se préparer à affronter l’un des plus gros morceaux du pays, les Musketeers de Xavier, un outsider majeur au titre national après un superbe parcours en mars 2017.

La force de cette équipe d’Arizona State est très clairement son backcourt, mélange d’expérience et de jeunesse, où le talent est omniprésent, dans lequel chaque joueur peut prendre feu d’un soir à l’autre. Shannon Evans, Kodi Justice, Tra Holder avaient déjà eu leur soir de gloire. Face à Xavier, c’est Tra Holder, encore lui, le senior originaire de Los Angeles, qui va prendre le match à son compte. Ses 40 points laissent Trevon Bluiett et Xavier impuissants, battus et balayés. Arizona State choque l’Amérique, et gagne sa place dans le Top 25, une première depuis 2009, à l’époque ou l’équipe était menée par un certain James Harden.

Quatrième attaque du pays (sur 351 donc), ASU laisse encore subsister quelques doutes, car une équipe qui dépend trop du tir extérieur peut évidemment connaitre un jour sans, mais aussi parce que sa défense et le manque de profondeur au niveau de son frontcourt peuvent sembler inquiétants. Surprenante, l’équipe allait tout de suite être soumise à ce que l’ont peut considérer comme étant le test ultime en College Basketball. Affronter St John’s au Staples Center de Los Angeles est un défi intéressant, que les Sun Devils ont su relever avec une nouvelle victoire, mais partir dans la foulée à 3 000 kilomètres de là, pour défier Kansas, ranké #2, dans sa forteresse, le Allen Fieldhouse, aussi surnommé « The Phog », en hommage à Phog Allen, head coach pendant 39 ans lors de la première moitié du XXème siècle, est une affaire autrement plus corsée. Forteresse, test ultime, les termes sont forts, mais légitimes. L’atmosphère du « Phog » est peut être la plus intense, la plus impressionnante du basket américain. L’énergie des fans descend des travées de l’arène et semble atteindre les joueurs au plus profond de leur âme, elle transcende ses Jayhawks à chaque run et chaque panier, et intimide l’adversaire. Pour preuve, en quinze ans à la tête du programme, l’actuel head coach Bill Self n’y avait connu la défaite qu’à dix reprises, moins que ses treize titres de champion de la conférence Big 12, remportés consécutivement, série en cours depuis 2005.

Dimanche soir, en début d’après-midi à Lawrence, les Jayhawks veulent la jouer comme d’habitude, en commençant fort, pour faire tout de suite entrer les 16 000 fans en délire dans le match, et faire passer un message à l’adversaire. Étape réussie, après quelques minutes, Kansas mène déjà 15-2. Entrer dans un match de cette façon est toujours délicat, et surtout dans un tel contexte. Mais Tra Holder, Shannon Evans et leurs coéquipiers étaient préparés. Ces deux derniers vont apporter la réponse. Par un run, 15-3, ASU revient. Ce match n’est pas une opposition de style, les deux équipes ont un gros point commun : elles penchent toutes deux très fortement vers leur backcourt, avec des lineups de quatre « guards » pour entourer un seul intérieur, Udoka Azubuike pour Kansas, Romello White pour Arizona State, deux jeunes joueurs qui plus est. Après une série de runs, la partie s’équilibre, Kansas mène pendant toute la première mi-temps, et le début de la seconde. Les Sun Devils, comme toute équipe menée dans le Phog, sont sur un fil, refroidir peut être fatal. Menés 52 à 50, ils vont, grâce à leur trio d’arrières, Holder – Evans – Martin, faire tourner le match par un 15-0 en quelques minutes, prenant les commandes du match. La mission devient différente mais tout aussi difficile. Il faut tenir, pendant plus de 10 minutes, face à une énorme pression. Les Jayhawks ne paniquent pas, leur attaque reste concentrée, et l’ukrainien Sviatoslav Mykhailiuk (« Svi », pour faire simple), invisible jusqu’alors, rentre deux tirs primés et relance son équipe et son public. Mais brulante, insolente de réussite, l’équipe de Bobby Hurley ne lâche pas le morceau, et maintient l’écart, répondant systématiquement par Shannon Evans et Tra Holder, en allant chercher des fautes pour gratter des points et casser le rythme, puis des tirs à trois points précieux pour maintenir leur avance. Avec 14 tirs primés réussis, autant que les Jayhawks, mais avec 10 tentatives de moins, les Sun Devils ne laissent jamais leur adversaire revenir à moins de 6 points. Au bout, une onzième défaite à domicile pour Bill Self, et surtout, un énorme message passé par Arizona State, Fear The Fork.

Cet exploit fait chuter Kansas dans le dernier ranking d’Associated Press, encore une fois chamboulé avec la série de défaites de Florida, l’énorme upset subi par Duke à Boston College, et la défaite des Jayhawks, donc. Mais surtout, elle permet à ASU de rester invaincu, une première après 9 matches depuis 1974, et de grimper à la 5ème place du ranking, son meilleur classement depuis 1981 ! Ce chiffre n’est pas anodin, il apporte à l’équipe un statut, qu’elle va maintenant devoir assumer. Les trois prochains matchs, les derniers hors conférence, ont tout d’une formalité, avec des oppositions face à Vanderbilt, Longwood et Pacific, trois équipes au bilan négatif. Les Sun Devils devraient pouvoir passer Noël au chaud, avant de terminer l’année par un dernier examen, le 31 : le début des matchs de conférence, avec un déplacement face à son presque alter ego de l’Etat, les Arizona Wildcats. Au delà de la rivalité, ce match désignera certainement le favori et la tête d’affiche de la PAC-12 pour cette saison, et nul doute que les Wildcats voudront récupérer leur du, celui que les Sun Devils sont en train de leur arracher.

Le coach : Bobby Hurley

Bobby Hurley est une légende absolue des Duke Blue Devils, et pour cause : il était le meneur de l’équipe deux fois championne en 1991 et 1992 aux côtés de joueurs comme Christian Laettner et Grant Hill, et détient aujourd’hui encore le record du nombre de passes décisives en carrière en NCAA Division I. Après avoir été drafté par les Sacramento Kings, sa carrière de joueur NBA a pris un mauvais tournant quand il fut victime d’un accident de voiture lors de sa saison rookie. Malgré cet accident grave, il retrouvera les parquets de la grande ligue en 1994, mais se retirera finalement quatre ans plus tard, pour se lancer dans les courses hippiques.

De retour dans le basket en 2003, lorsqu’il devient scout pour les Philadelphia 76ers, il rentre dans le monde du coaching en 2010, lorsqu’il rejoint le staff de son petit frère Dan, head coach à Wagner, qu’il suivra ensuite à Rhode Island en 2012, avant de partir un an plus tard, pour voler de ses propres ailes, en devenant le nouveau head coach des Bulls de l’université de Buffalo, une équipe qu’il guidera vers la March Madness pour sa deuxième et dernière saison à sa tête. Cet exploit lui vaudra d’être nommé à un poste plus prestigieux, celui de head coach des Sun Devils d’Arizona State, engagés dans une conférence majeure, la PAC-12.

Malgré deux premières saisons négatives par le bilan, Hurley s’acclimate bien à la chaleur de l’Arizona, et se fait notamment remarquer face au rival Arizona, quand il pète complètement les plombs, se faisant expulser avec deux fautes techniques en quelques secondes, quittant son banc en haranguant encore plus la foule.

Cette saison, le travail commence à payer, ASU est sur le devant de la scène nationale, contre toute attente, et Hurley en récolte les fruits. A tel point que son nom est cité avec insistance pour récupérer le poste vacant le plus prestigieux du championnat universitaire, celui de head coach des Cardinals de Louisville, laissé libre par Rick Pitino après le récent scandale de recrutement autour du programme de basket de la fac. On parle aussi de Bobby Hurley comme le successeur rêvé pour son ancien coach, Mike Krzyzewski, à Duke, là où sa légende est intacte et où il pourrait prendre la suite d’un coach historique qui finira bien par devoir passer le relais.

Malgré toutes ces rumeurs, le coach d’ASU l’affirme, il se sent bien à Tempe, à la tête de cette excitante équipe des Sun Devils.

Le joueur : Tra Holder

Deuxième scoreur de son équipe pour son année junior, Tra Holder était logiquement pressenti pour prendre le relais de Torian Graham en tant que « leading scorer » après la fin de cursus de ce dernier, et il a répondu aux attentes, explosant les compteurs à plusieurs reprises, d’abord face à UC Irvine avec 35 points, puis lors des deux grosses victoires face à Xavier, avec 40 unités, et Kansas, avec 29 points et 7 passes. Après 9 matchs, il a, comme depuis le début de son cursus en 2014, augmenté sa production statistique, et a remporté déjà deux fois le titre de joueur de la semaine de la conférence PAC-12, en plus de celui de MVP du Las Vegas Invitational. Mais le « petit » (listé à 1,85m) combo guard symbolise probablement le renouveau de son programme par son investissement cet été. Il a décidé de faire une diète, pour revenir plus affûté, et de s’inspirer de joueurs comme Patrick Beverley ou Avery Bradley, pour améliorer l’aspect défensif de son jeu.

Mais Tra Holder est avant tout un joueur créatif et offensif, une véritable triple menace, capable de tirer de partout sur le court, de se créer son propre tir, et de créer pour les autres comme en témoignent ses plus de 5 passes décisives par match en ce début de saison. Il profite également de son excellente habilité pour forcer des fautes et obtenir des lancers francs, il en tire plus de 4 par match depuis sa saison freshman, et presque 7 cette saison. C’est aussi un rebondeur efficace malgré son physique « banal », puisqu’il compte presque 6 prises par match sur ces 9 premiers matchs.

Si son équipe peut forcément rêver d’un parcours en mars après ce fantastique début de saison, Tra Holder, en tant que leader peut lui logiquement viser les récompenses individuelles comme le titre de meilleur joueur de sa conférence, et pourquoi pas, le titre de meilleur joueur du pays. Pour cela il faudra que le Sun Devil maintienne encore quelques mois durant la flamme qui l’anime, lui et ses coéquipiers.