« Immersion », c’est la nouvelle série d’articles qui débarque sur QiBasket ! Le concept est simple. On a tous déjà été admiratif ou intrigué par une équipe, dans une période donnée de son histoire. Qu’il s’agisse du showtime des Lakers avec Magic, des Celtics de Bird, des Bulls de Jordan, des Bad Boys de Detroit, des Spurs de 2014, des Heatles et j’en passe, on aurait rêvé de faire partie de l’une de ces équipes, pour voir comment ça se passe « pour de vrai ». Avec Immersion, QiBasket vous propose d’y entrer les deux pieds en avant et de briser le quatrième mur. Le procédé est simple : une histoire fictive autour d’un personnage créé de toute pièce, mais articulée autour de faits bien réels. Pour le premier épisode, c’est une virée dans les coulisses de la saison 92-93 des Bulls que l’on vous propose : en route !


22 juin 1992 : c’était probablement l’un des plus grands moments de ma vie. Pendant que beaucoup préparaient leur départ en vacances, je venais de débuter mon job de rêve, et pas n’importe où. Je rejoignais l’équipe des Chicago Bulls. Alors, on se calme, je ne m’apprêtais pas à jouer avec Michael Jordan, mais j’allais jouer dans l’équipe de Jerry Krause. Si ce nom ne vous dit rien, il était pourtant responsable d’avoir formé l’équipe autour de MJ et Scottie. Les Bulls version Krause à cette époque venaient de remporter les 2 premiers titres de… notre histoire ! Après tout, j’avais toujours été un grand fan de la franchise, et j’étais désormais conseiller pour Jerry, je pouvais dire nous.

Jerry était un GM qui n’avait pas l’allure d’un ancien sportif, mais qui avait tout de même donner les armes à Jordan pour enfin se débarrasser de la concurrence. J’étais extrêmement confiant quant à notre relation. Il arrivait à sublimer cette équipe, MJ était un Dieu vivant et l’équipe était en pôle position pour réaliser le premier three peat de son histoire.

Trois jours plus tard, je rencontrais enfin quelques joueurs. Le moment était incroyable pour moi, c’était la première fois que je les voyais en coulisses. J’étais un peu déçu que Scottie et Jordan ne fussent pas présent. Toutefois, les poignées de main chaleureuses que m’avaient offert Horace Grant et Corey Williams m’avaient quelque peu rassurées. Je ne savais pas trop comment les joueurs NBA se comportaient avec les membres du staff, surtout les nouveaux. Être reçu par quelques mots et de grands sourires me mettait du baume au cœur.

Ce moment me faisait également réaliser l’ouverture d’esprit de Jerry Krause qui me laissait ma chance suite à une discussion, un soir d’après-match. Le hasard de l’opportunité ne la rendait que plus belle, car je n’avais ni expérience dans le milieu, ni réseau qui avait facilité cette rencontre. Je vivais un rêve éveillé, surtout dans une franchise qui dominait la ligue de la tête et des épaules.

J’attendais maintenant ce moment avec avidité. Finalement, fin août, lors d’un entraînement entre joueurs, je croisais pour la première fois Michael Jordan. Son aura m’avait tout de suite paru encore plus frappant que des tribunes ou de mon écran TV. Il éclaboussait tout simplement l’espace par son charisme et son talent. C’était comme voir un film au ralenti, sauf que tout était allé trop vite pour moi. Entre le moment où je l’apercevais et celui où il passait à côté de moi sans me remarquer, le temps avait connu une altération soudaine. J’aurai pu être dépité de cet échec, mais le simple fait d’emprisonner ce moment en mémoire avait quelque chose de magique.

I.

Alors que le training camp avançait, nous eûmes un long briefing avec tout le staff, ce après quoi Jerry me proposa de le joindre pour une entrevue dans son bureau. J’avais été mis dans le bain, ma mission personnelle allait commencer. Je fus pris au dépourvu lorsqu’il me demanda quel planning de prospection j’avais prévu. Oui, car je ne vous l’ai pas dit, mais j’étais ici en tant que recruteur. Pas vraiment au fait du métier, j’avais quelques idées, mais je n’avais pas créé un board de toutes mes visites pour les semaines à venir. Jerry ne me reprit pas spécialement avec virulence. A la place, il me fit un long speech. Il m’expliqua qu’il avait lui-même été en charge du scouting, et qu’il avait tiré une forte expérience qui lui avait ensuite permis de monter les échelons. Il m’expliqua qu’un homme intelligent avec de l’intuition pouvait tout faire en ce monde, que lui-même possédait ce talent qui l’avait hissé aux sommets de la franchise. Selon lui, à Chicago, seul le propriétaire était au dessus de lui. Il m’expliqua qu’il était la raison pour laquelle la franchise avait drafté Jordan, mais aussi Scotty. Que sans lui, personne n’aurait déniché Phil Jackson, car personne ne croyait en lui. Je compris rapidement qu’il était un homme extrêmement intelligent. Je saisis également qu’il me considérait moi-même comme l’une de ses potentielles ouailles, de ce qu’il considérait comme sa faculté à sentir le talent. Il définit sa fonction comme celle d’un « faiseur de roi ». Il s’enorgueillissait énormément de sa faculté à créer des synergies, trouver des talents. Il se sentait un peu comme cet homme de pouvoir, qui, dans l’ombre tirait les cartes. Enfin, il finit par insister sur mon rôle. Il attendait de moi d’être très précis dans mes retours, de ne pas hésiter à chercher des talents partout. Je devais être extrêmement organisé, ne jamais m’arrêter. Bref, je savais désormais que ma tâche ne serait pas de tout repos, que la franchise avait besoin de moi, que je n’étais pas là par hasard. Je sortis du bureau et me prépara pour mon premier voyage dans les universités US.

Au retour de ce premier trip, je revins avec la volonté de prouver mes efforts. La saison avait commencé depuis quelques semaines, les Bulls n’avaient pas tardé à prendre la saison par le bon bout. Après une victoire et une défaite, l’équipe avait enchainé 4 victoires, série en cours. Jordan affichait déjà plus de 30 points de moyenne et marchait sur la concurrence. Ces Bulls semblaient au firmament, l’équipe était coachée avec maestria par Jackson, qui, pour le peu que j’avais vu, était aussi brillant que fantasque. En rentrant dans le gymnase, durant un entraînement, je le surpris en train d’orchestrer une séance de méditation. Jordan se moquait de lui, mais finit par s’exécuter après l’avoir taquiné. Cette scène avait quelque chose de surréaliste. Voire tous ces géants en cercle en train de faire une séance de « pleine conscience ». On aurait dit une troupe de Sioux surdimensionnés. Au terme de la session, les joueurs se dirigèrent vers le vestiaire. Le calme laissa place à un brouhaha orchestré par Jordan. Il s’attaquait à ses coéquipiers, tantôt Bill Cartwright, il me sembla sur son âge. Puis il s’en prit à la défense de Trent Tucker. Les rires s’estompèrent alors que l’équipe s’éloignait. Voyant que tout le monde évacuait, je sortis également sous le regard de Phil Jackson, avec qui je n’avais toujours pas échangé le moindre mot.

II.

Courant décembre, de retour d’un nouveau voyage dans les universités de Caroline du Sud, Jerry me proposa de prendre quelques jours à Chicago. Après un gros débriefing d’une matinée, il m’invita à manger et me parla de sa vision du management. Il m’expliqua que pour lui, ce sont les hommes de l’ombre qui font les franchises. Les joueurs et coachs sont importants, mais ce sont les assemblages qui rendent la réussite possible. Avoir Jordan était inestimable, mais réussir à lui donner les bons coéquipiers, avec des caractères qui pouvaient fonctionner était une autre paire de manche. Il insista pour que j’apprenne à mieux connaître les prospects pour faire des rapports plus détaillés. L’état d’esprit était tout aussi important que de savoir driver ou prendre des jumpshot. La discussion était agréable. Malgré son égo, il me paraissait être quelqu’un d’éminemment sympathique. Il régla l’addition et me proposa de suivre l’équipe en déplacement pour cette fin décembre, histoire que nous puissions mieux discuter. Ce serait également l’occasion de comprendre le fonctionnement d’un vestiaire. Je vivais un rêve éveillé. J’allais être au cœur d’une équipe NBA. En route pour marquer l’histoire qui plus est !

Au lendemain de Noël, j’embarquais avec l’équipe pour un road trip de 3 matchs. Je n’avais pas accès au vestiaire, mais je suivais en revanche tout le reste, aux côtés de Jerry qui avait désiré suivre l’équipe. L’ambiance était au beau fixe, l’équipe gagnait, gagnait et gagnait. Les fêtes donnaient un goût particulier à cette aventure. L’effervescence de la fin d’année était encore présente. J’assistais à une démonstration collective face aux Pacers de Reggie Miller. Jordan restait discret mais Horace Grant faisait la différence avec 30pts. 3 jours plus tard, l’équipe écartait facilement les Hornets, avant de se déplacer à Miami en back to back. Pendant ces matchs, j’étais frappé par la sérénité de Phil Jackson. On m’expliqua qu’il avait su dompter MJ, qu’il galvanisait l’esprit de groupe des joueurs. Les vannes de Jordan avait pourtant de quoi irriter certains coéquipiers, sur qui il semblait s’acharner. Il agissait de toute évidence en toute impunité, c’est ce qu’un assistant me confirma. « Certains coachs ramènent leur leader sur la terre ferme, Jackson a mis tout le monde d’accord, il est en haut de la hiérarchie, et chacun à sa place ». Cela me semblait oser, pourtant tout le monde était à sa place dans son rôle. Puis Jackson savait maîtrisait les fameuses « colères » de Jordan.

Le match contre le Heat fut plus compliqué que les deux précédents. En première mi-temps, sans se faire distancer, les Bulls affrontèrent une équipe de Miami rugueuse, motivée par la présence du champion en titre. Glen Rice rentrait les paniers à la pelle, et aidait les siens à arriver à la mi-temps en tête de 4pts. Malheureusement pour les floridiens, Air Jordan très discret contre Indiana, était passé à côté de son match face à Charlotte. Il était déterminé, et entra dans un duel au scoring avec Rice. Résultat, Miami craquait en 3eme QT et Jordan arrachait la victoire au bout du suspens dans le dernier acte, terminant à 39pts. Un soir classique dans les années 90. Jerry apparaissait très satisfait à l’issue du match. Lorsque les joueurs sortirent des vestiaires, il s’approcha de Jackson. Je me souviens que l’échange me parut très froid, pour 2 personnes supposées avoir des relations proches, et à qui tout sourit. Cela n’entama pas la bonne humeur de mon patron qui me proposa de monter dans le bus avec l’équipe. J’étais extrêmement curieux de savoir comment se comportait les joueurs entre eux. J’entrais clairement dans l’intimité de l’équipe ! J’étais dans un espace où, la plupart du temps, seuls joueurs et coachs évoluaient. Jordan était au fond du bus, où il trônait. On sentait qu’il y avait un relâchement après 2 déplacements rapides, un match âpre, un faible sommeil la nuit précédente. Plusieurs joueurs ouvrirent des bières, certains dont Jordan allumèrent un cigare. Jackson était impassible comme souvent. Des vannes fusaient venant de l’arrière. MJ prenait des joueurs pour cible et déclenchait quelques rires. Il semblait ne jamais s’arrêter. Mais il ne se contenta pas de ses coéquipiers, Jerry qui venait de se retourner fut à son tour pris pour cible. J’étais étonné de la situation. Il y eut des petites attaques, mais les rires de ses coéquipiers l’encourageaient, il s’en prenait à des choix de draft, aux habits de son dirigeant. Krause paraissait impassible mais tenta une réplique. Erreur. Il subit le courroux de son joueur qui s’en prit désormais à son embonpoint. Les bières coulaient à flot, et le bus s’arrêta, mettant fin aux saillies. Je ne pus m’empêcher de me sentir mal à l’aise face à cette scène. A la descente, la bonne humeur de l’ensemble du groupe fit redescendre cet instant d’anxiété. Jerry Krause ne semblait pas plus perturbé que ça, il affichait un sourire, que j’estimais de façade. Il continua à essayer de parler à ses joueurs, me renvoyant soudain l’image de cet enfant malmené qui continue de tenter de s’intégrer. En entrant dans l’aéroport, je vis notre head coach observer en retrait la scène. Il n’était absolument pas intervenu durant la prise à partie de son patron. Cela m’étonna, alors qu’il était réputé pour être une des rares personnes à pouvoir canaliser Jordan.

III.

Après cet épisode, je repartais sur la route. Je vivais vraiment quelque chose d’exceptionnel. Une vie faite autour du basketball avait quelque chose d’irréel pour moi. Je devais en revanche admettre que ce taff était éreintant. Plus que je ne l’avais pensé à l’origine. Je n’avais que peu vu mon chez moi depuis maintenant des semaines, mais notre dirigeant me fit une fleur magnifique lorsqu’il me proposa de participer au All Star Week-end de ’93, qui se déroulerait à Salt Lake City. Jerry Reinsdorf, voulait profiter de cette occasion pour mieux connaître plusieurs individus du staff. Pour ceux qui ne le connaîtrait pas, cet autre Jerry était tout simplement le propriétaire de la franchise, l’homme qui avait vu la valeur de son équipe se décupler, et qui était connu pour être un homme plutôt économe. Il n’était pas arrivé là par hasard.

L’événement étant tout proche, j’avais pu me reposer quelques jours avant ce nouveau voyage. Mr. Reinsdorf avait été charmant avec nous sous tous les aspects, et il me parla à quelques occasions. Il me posa des questions sur mon métier, mon appréciation du basketball et de la franchise. Arrivé à l’événement, je fus impressionné par ce rassemblement de stars. Le match des étoiles portait bien son nom. Je fus aux premiers rangs de la victoire de Mark Price au concours à 3pts. Sa mécanique de tir était fabuleuse. Puis du triomphe d’Harold Miner durant le dunk contest, dans une édition solide sans être entrée au panthéon de l’exercice. Pour le match des étoiles, nos 2 stars étaient bien évidemment présentent. Michael Jordan, dont la côte de popularité ne cessait de monter en flèche, était la star parmi les stars. Les JO de l’été précédent avaient assis son statut de star mondiale, et on commençait à sérieusement se demander si sportif avait déjà connu tel aura. Pour nous américains, qui ne nous intéressions pas au soccer, la réponse était un oui évident. Et même pour le reste du monde la question devait se poser. En tout cas, j’appris ce week-end là, que j’aurai de quoi investiguer la question puisqu’on me proposa de scouter les progrès d’un certain Toni Kukoc, que la franchise avait drafté en 1990. On me dit donc que je partais dans 4 jours en Croatie, pays que j’étais même incapable de placer sur la map monde. Je le suivrai ensuite en Italie, pour le voir jouer en club.

Le match du ASG, fut, lui, un régal ! La sélection de l’Est était impressionnante avec nos Bulls, mais aussi Isiah Thomas, John Stockton, Karl Malone ou la première sélection du jeune mais colossal Shaquille O’neal. Jordan fit le spectacle, mais le débat fut dominé par les 2 locaux, Stockton & Malone qui furent au terme de la rencontre nommés co-MVP, après un final arraché 135-132 en prolongation !

Après une escale en Europe, je revins avec d’excellentes nouvelles pour la franchise ! Je n’étais visiblement pas le premier à faire ce retour, mais pour moi qui ne savais pas à quoi m’attendre en débarquant en Europe, je fus surpris de voir Toni Kukoc. C’était une sorte d’intérieur dans les standards physiques, mais avec un toucher de balle et un tir rarissime ! Il fallait que la franchise le ramène l’an prochain. Un tir pareil aux côtés d’un athlète comme Jordan ferait sûrement saliver Phil Jackson. Jerry Krause eut un grand sourire lorsque je fis mon retour. Jackson resta plus ou moins impassible mais m’encouragea par son assentiment.

Au sortir de la réunion, nous croisâmes quelques joueurs. Jordan en faisait parti. Il était accompagné d’un gamin qui semble-t-il venait d’un hôpital voisin. Il rigolait avec l’enfant et lui montrait les coulisses. En voyant passer Krause, il insista pour que les médias ne soient pas au courant de l’affaire. Krause au détour d’un couloir m’expliqua que MJ était extrêmement sollicité par des œuvres caritatives, et qu’il avait une volonté quasi-obsessionnelle que ses nombreuses participations ne soient pas dévoilées. Il ne voulait pas qu’on pense qu’il utilisait cela à profit pour son image. Je trouvais cette volonté louable. Jerry acquiesça.

IV.

Je visitais quelques universités de second plan en Ohio, lorsqu’on me demanda ce que je pensais de la saison de l’équipe. Rien de nouveau à cela, évidemment, mais je me fis la remarque que finalement, je n’en savais trop rien. Je veux dire, évidemment, les Bulls étaient énormes. Jordan dominait de la tête et des épaules. Mais, je me rendis compte que je n’avais jamais aussi peu vu de matchs que depuis que j’étais dans la franchise. J’avais peu le temps en raison de mon métier. Je rentrais souvent alors que les matchs étaient en cours et m’endormais devant. Il faut dire aussi, que depuis quelques années, nous étions plutôt sereins en saison régulière en tant que fans. Voir Jordan en route pour obtenir un nouveau MVP avait quelque chose qui entrait presque dans les mœurs.

En rentrant ce soir là, je me mis devant le match. Nous étions à un bilan de 44-20, et nous affrontions les Washington Bullets. L’affiche ne faisait pas rêver depuis que la franchise de la capitale était dans les bas fonds de l’Est. Le match fut plutôt accroché, contre toute attente. Jordan était en galère ce soir là, scorant seulement 25 pts, malgré 27 tirs pris. J’étais assez frustré car il avait fait un véritable festival en décembre dernière contre eux, avec 57pts et 10 passes. Mais l’équipe montrait encore son caractère. Face a l’adversité, elle maintenait l’adversaire à 19pts dans le dernier quart pour aller chercher la victoire. Je me demandais tout de même comment nous réagirions face à l’adversité, à nouveau, en playoffs. J’avais pu voir que la détermination de Jordan ne fléchissait jamais, mais est-ce que la fatigue ne prendrait pas le dessus ?

Je trouvais ma situation un peu paradoxale, nous jouions le titre, et je m’escrimais à trouver des talents qui ne joueraient pour la plupart jamais pour l’équipe. Nous étions là pour régner sur la post-saison, mais mon échéance personnelle était à la draft. La saison NCAA était terminée, mon travail devenait moins évident. La fin de la saison régulière glissa tranquillement. Sans surprises, nos Bulls terminèrent dans les sommets, avec un nouveau titre de MVP pour Air Jordan. Nous n’avions pas le meilleur bilan de la ligue, en revanche. Nous terminions seconds de l’Est (57-25), derrière les Knicks à 60-22. Tandis que les Phoenix Suns dominaient la NBA avec 62 victoires. Mais le moment clé arrivait. C’était l’heure de la sueur et des larmes. Les choses sérieuses commençaient alors que les playoffs étaient là, à nos portes.

V.

Nous étions opposés aux Hawks pour ce premier tour. Le premier match fut un véritable massacre. Comme une confirmation que la machine Bulls attendait ce moment pour surgir. En coulisses, la série était prise au sérieux, mais abordée de manière assez détendue par le staff. Personne ne s’attendait à voir Atlanta nous poser de vrais problèmes. Ce qui inquiétait un peu plus Jerry Krause et Reinsdorf, n’avait rien avoir avec le jeu lui-même. Quelques heures avant le second match, je les entendis discuter d’un problème avec Scottie Pippen. L’ailier, véritable pilier de l’équipe, ne semblait pas satisfait par le montant de sa prolongation. Le propriétaire rappelait à Krause qu’il ne faudrait pas plier, que l’argent serait réservé à Jordan, que c’était lui l’absolue priorité. Krause rappela que Jordan était également très insatisfait du manque de reconnaissance de son lieutenant, et que ça le mettait en difficulté dans sa relation avec le joueur, qui n’avait jamais été brillante. Je ne le savais pas, mais cette discussion était le prémices d’une histoire qui allait ravager les Bulls dans les années à venir.

Quelques heures plus tard, j’avais tout oublié, alors que les Hawks d’un énorme Dominique Wilkins (37pts, 8rbds, 5asts), prenaient une nouvelle dérouillée. Finalement, à l’extérieur, Jordan allait prendre les choses en main (39pts) pour mettre un terme à la série, et infliger un 3-0 expéditif à leurs victimes du premier tour. La satisfaction était là, évidemment, mais elle restait mesurée. Passer les premiers tours était une formalité pour cette équipe. Au tour suivant, nous affrontions les troupes de Mark Price, nous en parlions plus tôt. Cleveland a croisé le fer régulièrement avec les équipes de Jordan et Pippen. Comme toujours, ils tombèrent aux mains des rouges et blancs. Là encore, le format fut expéditif. 4-0. Ils étaient sans solutions pour contenir tant de talent. Les Cavaliers avaient perdu une nouvelle croisade.

Les choses sérieuses pouvaient enfin commencer. En finale de conférence, la concentration monta d’un cran dans les rangs chicagoans. Cette fois, c’était une équipe avec de véritables armes qui se trouvait en face de nous. Jordan venait de crucifier Cleveland dans le Game 4, j’imaginais volontiers à l’époque que cela mettait une pression supplémentaire sur les Knicks. Cela tombait tel un rappel que l’enclume pouvait leur tomber dessus à tout moment. Que battre cette équipe signifiait les maîtriser 48 minutes, sans se relâcher.

Mais la pression était aussi dans nos rangs. Pat Riley avait fait des Knicks une place forte de la NBA, rugueuse. Si le jeu des Pistons avait été sanctionné en 1990, rendant la NBA plus soucieuse de protéger ses joueurs, New-York avait réussi à monter une forteresse faite de soldats, autour de leur pivot Pat Ewing. En coulisse, les joueurs étaient plus fermés à l’approche des matchs. Jordan avait déclaré sans sourciller « qu’il n’aimait pas cette équipe, qu’ils jouaient comme Detroit« . Il y avait également du mauvais sang entre Jackson et Riley. On était prêts pour le choc.

VI.

La première rencontre avait été aussi brute qu’on pouvait s’y attendre. Le jeu était haché, et je me suis senti soudainement inquiet devant mon écran en les voyant nous bousculer ainsi. Michael, loin de ce héros sans faille qu’on décrit aujourd’hui, passait à côté face aux coups de butoirs adverses. 10/27 pour notre patron, une défaite 98-90 dans un Madison Square Garden chauffé à blanc. J’étais dépité, tout comme MJ qui déclarait après la rencontre avoir laissé tombé ses coéquipiers. Pippen n’avait pas été en reste, avec 7 pertes de balles qui avaient coûté cher.

Le second match offrait pourtant une réalité semblable. Ewing tenait encore la baraque, et Doc Rivers jouait le facteur X avec 21pts à 5/6, dont 3/3 à 3pts. Ce soir là, j’ai cassé la télécommande de ma télévision. Je n’osais même pas imaginer l’ambiance dans le bus au retour, alors que Jordan, malgré 36pts, délivrait encore un match sous les 40% au tir. A vrai dire, si, j’avais eu une petite idée de l’ambiance en assistant à l’arrivée de joueurs, le lendemain. Jackson allait frapper dans un égo déjà bien mis à mal du numéro 23. Le New York Times avait mis le feu aux poudres en déclarant avoir vu Jordan dans un casino au petit matin, la veille de ce game 2. Les virées nocturnes de MJ étaient bien connues, mais la veille d’un match crucial, les critiques fusèrent. Jackson et Krause montèrent au créneau pour défendre le joueur. Bref, vous l’aurez compris : la pression était sur Chicago, qui devait absolument gagner. J’étais dans le stade pour ce match 3 qui s’annonçait comme le plus important de notre saison. L’ambiance au United Center était incroyable. Nous étions, nous aussi, parés à en découdre du haut des gradins.

La pression médiatique autour de Jordan était sans précédent, nous avions eu à faire avec une prise de parole délicate de son père, qui faisait tout pour protéger son fiston. Mais le fiston était toujours dans le dur dans cette 3ème rencontre… C’est le moment où Pippen sortit du bois. Genre vraiment. On assista à une véritable gifle ce soir-là, dans un stade en ébullition. Jordan tirait à 16,7%, mais le reste de l’équipe était venue à son secours. En conférence de presse, les Knicks paraissaient abattus. Comme si ce réveil des Bulls sans Jordan au top signifiait une série perdue. Ils avaient sans doute raison : la suite fut un massacre. Jordan se réveilla finalement et planta 54pts dans le match 4. Puis New-York revint à domicile, mais Pippen par 2 contres successifs brisa leurs espoirs dans le money time.

La liesse était générale après la victoire dans le game 6. Difficile de rester mesuré, alors que cette équipe de New-York nous faisait à tous, plus peur que les Suns de Barkley. Certes, à cette époque, Sir Charles était MVP et une énorme menace, mais dans une moindre mesure face au style des Knicks, qui pratiquaient ce basket virulent, symbole de l’échec de Jordan face aux Pistons. Je me rappelle avoir été enthousiaste, avoir déclaré à Krause que nous allions détruire Phoenix, sans doute dans un excès de brevages. Il sourit.

Notre enthousiasme était partagé par les joueurs qui entrèrent en finale, et placèrent deux terribles estocades aux Suns, malgré le désavantage du terrain. Jordan s’était retrouvé et dominait la première rencontre avec un Pippen toujours impeccable. Le match suivant, MJ plantait 42pts. Barkley l’imitait, mais dans les dernières minutes, nous faisions la différence et l’emportions 111-108.

En revenant à Chicago, nous étions tous conscients qu’une victoire à domicile et les Suns seraient brisés. Jordan malgré 2 succès à l’extérieur apparaissait toujours très tendu et concentré. Même s’il était très à l’aise dans cette série, il portait encore les stigmates du tour précédent. D’ailleurs, les hommes de Barkley n’avaient plus rien à perdre, et ils lancèrent leur force dans un match qui nous a tous paru interminable. 3 prolongations. Les joueurs, Jackson sur le banc, nous dans les gradins, nous étions tous harassés. Les Suns repartaient avec la victoire. Mais nous restions confiants. Finalement, pour ma première saison, j’ai pu participer à une fête phénoménale ! J’étais là l’année du three peat, d’un nouveau MVP des finales pour Jordan. Tout pouvait se passer ici, l’équipe me semblait tellement forte et victorieuse que rien ne pouvait l’arrêter. Les joueurs étaient fous, complètement. Jordan, Pippen, même Armstrong dont la défense nous avait tous conquis furent portés en triomphe.

Néanmoins, je fus un peu déçu de ne pas avoir vu la victoire à Chicago. Les Suns avaient réussi à montrer une défense bien plus rugueuse, leur permettant d’arracher une rencontre supplémentaire. Mais lorsque Jordan monta, cigare aux lèvres, dans l’avion en criant que la série s’arrêtait à Phoenix, j’ai su de suite que je ne verrai pas les festivités à domicile. Il avait raison.

VII.

La saison était terminée pour nos joueurs. Pas pour moi, au contraire. La draft allait venir, la free agency aussi. L’équipe n’était pas en chantier, mais il convenait d’essayer de faire de bonnes affaires pour continuer à dominer, peut être aller chercher un 4eme titre consécutif.

Jerry Krause nous apprit que nous avions les 25ème choix et 41ème choix, ce qui était une bonne nouvelle. Les équipes de scouting avaient été réunies. J’étais clairement un rookie comparé à mes compères. Je me rendis également compte que leurs rapports étaient bien plus complets que les miens. Je me dis que j’aurai du plus chercher à apprendre d’eux, plutôt que de me complaire dans mon rêve quotidien. Je ne fus d’ailleurs pas choisi pour représenter la franchise à la draft. Ce n’était pas vraiment une surprise cela dit.

Je découvris donc le 30 juin 1993, les coulisses de la draft. Elle fut assez calme pour nous. Jerry prenait un malin plaisir à forcer une sérénité de tous les instants. Il donnait des ordres, se montrait par moment franchement déplaisant avec nous, pour qu’on lui tendre les rapports à chaque fois que certaines de nos cibles étaient draftées. Nous avions reçu plusieurs appels, auquel le GM répondit à la négative. Finalement, le choix 25 arriva, il nous restait quelques minutes pour choisir. Sam Cassell, qui nous intéressait, venait de partir au pick précédent à Houston. Il fallait se rabattre sur un intérieur. Je n’étais pas convaincu par le choix proposé, Corie Blount, mais le temps pressait et je saisis assez vite qu’on se foutait royalement de mon avis. Un peu vexé de voir tous ces mois de prospections pour me sentir prit à la gorge au moment crucial, je restais silencieux jusqu’à la fin des événements.

Le soir, je rentrais chez moi décidé à prendre de bonnes résolutions pour les recrutements estivaux. Mais mes plans furent revus à la baisse.

VIII.

Le 1er juillet, Jerry m’appela pour me demander de passer à son bureau. Une réunion de ce style était quasiment sans précédent, mais je me dis qu’il fallait débriefer de la soirée précédente. Je ne vis aucun de mes compères dans les couloirs, donc je pris place dans le bureau du GM, qui m’accueillit plus solennellement qu’à l’accoutumée. Il me dit de m’asseoir et m’offrit un verre. J’acceptais, sentant que quelque chose clochait. Krause ne laissa pas le suspens durer plus longtemps. Après quelques banalités, il m’expliqua que certaines choses étaient parfois difficiles à comprendre, mais qu’en dépit du budget de l’équipe, certains postes devaient être surveillés. Bref, vous vous doutez de la suite, on m’expliqua que les dirigeants avaient besoin de garder les finances intactes, et que parfois c’était regrettable. A ce moment là, ma gorge se noua, et je sentis une vilaine nausée m’envahir. Le reste de la discussion était un lointain bourdonnement, qui s’acheva quand Jerry se leva. Sans trop comprendre, je lui emboîtais le pas, lui serrais la main et sortis prendre mes affaires.

Quelques jours plus tard, en venant chercher mon dernier chèque, j’aperçus d’autres collègues, invités par Mr. Reinsdorf lors du All Star Game. Rien n’était anodin finalement, dans ce business. Finalement, cette opportunité, démarrée sur un merveilleux coup de pouce, s’arrêtait sur un rapide coup de balais. Jerry Krause m’avait assuré qu’il me recommanderait et n’hésiterait pas à me soutenir à la moindre occasion, mais le goût était toujours amer. Je ne suivis plus l’actualité de la franchise dans les jours qui suivirent. Pas même la free agency. Il n’y avait que peu de goûts pires que celui de la déception. Néanmoins, en août, une nouvelle me sortit de ma torpeur.

IX

C’était le 5 août 1993, il me semble. Les chaînes télévision annoncèrent le décès de Jordan. La phrase me sembla dingue, alors je me ruais sur ma télécommande et montais le son. Le présentateur reprit la nouvelle « James Jordan… ». Mon souffle se coupa. Le père du joueur était décédé. Assassiné. Je n’avais que peu côtoyé le personnage, mais à l’image de son fils, il m’avait toujours paru très drôle, sans cette impunité que le talent avait offert à Jordan.

Je n’osais imaginé le choc pour le joueur. De sa famille, son père avait toujours semblé être le personnage dont il était le plus proche. Et les événements s’enchaînèrent. L’été fut chargé pour la franchise, mais la suite s’annonçait encore plus folle.

La famille Jordan, père comme fils, avait un problème avec le jeu. Jordan avait reçu de nombreuses accusations, j’avais vu de près sa tendance à mettre des sommes astronomiques sur des tables. La plupart du temps, l’équipe ne prenait plus de vol, utilisant l’avion de la franchise. Certains suspectaient que c’était un moyen efficace pour qu’on ne voit plus les mauvaises habitudes de leur franchise player dans les casinos des aéroports. Les médias avaient alors suspecté que l’assassinat de son père était dû à des dettes. Tout prouva le contraire, mais le scandale des paris sportifs explosa, et MJ fut prit dans la tourmente.

L’été fut éreintant pour lui, je me demandais sérieusement comment il gérait cette perte, en même temps que les attaques quotidiennes. Finalement, il ébranla la NBA. Le 6 octobre 1993, à 30 ans, Jordan annonça sa retraite sportive. Le séisme fut terrible. Je repensais à mon sentiment bizarre alors que je scoutais pour une équipe qui possédait le meilleur joueur du monde dans ses rangs et allait conquérir un nouveau titre. Je me rendis compte que comme mon année, tout était éphémère. A fortiori en NBA. Mon travail serait soudainement devenu très différent, et l’envie de réintégrer une équipe revient rapidement après.

Deux questions m’ont taraudé les jours suivants… A quoi aller ressembler la NBA sans son leader ? Et finalement… Est-ce qu’il allait revenir un jour ?


Voilà pour ce premier volet d’Immersion. Vous l’aurez compris, le récit est parsemé de faits et anecdotes réelles, le tout mêlé à un poil de fiction. Alors, ça fait quoi de voir ça d’un point de vue intérieur ? N’hésitez pas à faire part de vous retour, nous, on continue de bosser sur la suite !