Il est des joueurs dont le destin semble leur jouer des tours à chaque fois que les étoiles semblaient s’aligner. Chris Paul est l’un d’eux. Héros de chaque équipe pour laquelle il a joué, il semble que le destin l’a choisi pour être de ces grands qui ne rencontreront jamais les honneurs qu’ils méritaient. Reconnu comme une figure majeure de sa génération, la victoire et les louanges semblent lui échapper année après année. Au cours du printemps 2018, plus que jamais, l’ancien Hornet a semblé touché au but, atteindre son Graal. Mais comme souvent par le passé, le sort en a voulu autrement. Lorsque l’on regarde la carrière de Paul, on sent que cette fin était inéluctable, comme s’il était poussé par une main invisible, à la manière d’un héros mythologique ou d’une tragédie racinnienne. Retour sur un nouvel échec marqué par le seau de l’injustice.

Ses Gallons de héros

Comprenons-nous bien, on ne parle pas ici d’un antihéros, on parle bien du personnage qu’on admire. En arrivant en NBA, Chris Paul va de suite devenir un grand – il domine toutes les catégories statistiques qu’un meneur peut dominer. Tout juste débarqué chez les Hornets de la Nouvelle-Orléans, il va redonner vie à une franchise moribonde. Honnoré du titre de meilleur joueur de sa classe, il va s’imposer comme un personnage d’exception de la NBA – au point d’obtenir un surnom le plaçant au dessus de la mêlée et de l’histoire, celui que l’on peut traduire par « Dieu-meneur« . Leader sans conteste, d’une intelligence de jeu rare, doté d’une vision fantastique, c’est un véritable génie de la balle orange qui avait posé les pieds en Louisiane.

Seul à bord à la Nouvelle-Orleans

Comme tout héros, c’est la solidité de sa volonté qui va être éprouvée. Lutter pour se faire une place, pour porter ses couleurs aux sommets. Comme tout héros, il connaîtra les échecs supposés forger sa marque, jalonner son chemin pour finalement triompher. Pendant toutes ces années, Paul montra qu’il avait les épaules pour porter sa ville sur ses épaules. De 2005 à 2011, il va prendre à son compte la franchise, jusqu’à la porter tous les ans vers les joutes des Playoffs, réalisant des performances plus marquantes année après année. Si quelques erreurs vont parfois coûter cher à son équipe, on peut voir le verre à moitié vide ou à moitié plein. Certains y verront les prémisces de ses échecs à venir, d’autre le fait que cette franchise vivait et mourrait par son héros – et que s’il a triomphé, son parcours initiatique n’avait pas vaincu la volonté d’un compétiteur de premier ordre.

Le jour où le sort bascula ?

Quand on lit une histoire, on se demande parfois quel est le véritable moment de bascule. Quels sont les indices ou encore où se trouve la chute ? Dans la carrière de Chris Paul, peut être que tout a basculé très tôt. Non pas que l’évèment dont il est question réflète la suite, disons plutôt que c’est le symbole des vicissitudes qui s’annonçaient. A la saison 2007-2008, où il n’a que 22 ans, Chris Paul va porter sa franchise sur le toit de la conférence Ouest. C’est le début de son règne incontestable sur la ville, et il connaît ses premiers sacres, notamment le All-Star Game. Mais il fait mieux que ça, il est également un des deux principaux prétendant au titre de MVP. Il est à la lutte avec un joueur illustre, Kobe Bryant, qui a déjà connu la gloire. Les observateurs s’accordent à dire que voter sera très compliqué, mais un évènement va pointer le bout de son nez, un affrontement avec le Laker, en guise de joute décisive. Le vainqueur s’adjugera la première place de la conférence, très probablement le titre de MVP. La tentation est palpable pour cette rencontre, et Chris Paul sera l’une de ses meilleures versions (15pts, 17asts), mais son équipe tombera dans les instants fatidiques de la lutte – lachant le match par 3pts. Jamais plus Chris Paul ne sera aussi proche de la statuette individuelle ultime.

Le départ

Pendant 7 années Chris Paul lutta pour mener ses couleurs jusqu’au titre, mais tous les ans, en dépit de performances dantesques, il ne connu que le goût de la défaite. Pour le competiteur maladif qu’il était déjà, elles euront toutes un goût amer. Malgré 24,1pts et 11,3asts de moyenne pour sa première campagne de Playoffs, il tomba au second tour par un 4-3 infligé par les Spurs. Ce fut le début de performances hallucinantes, souvent gâchées par un soutien trop faible pour espérer jouer les derniers carrés. Son corps aussi commence à le trahir, c’est le cas en 2010 ou chevilles et genoux viennent gâcher sa saison. Finalement, en 2011, après une nouvelle désillusion, Chris Paul décide de partir pour former une équipe digne de jouer le titre.

On a tous cru à une nouvelle ère de la NBA lorsque les médias annoncèrent le transfert de notre héros aux Lakers. Aux côtés de Kobe Bryant, une nouvelle page de la grande ligue allait être écrite. Mais tout s’effondra lorsque le trade fut annulé. Un cas unique, poussant le joueur à rejoindre le jeune Blake Griffin dans une franchise qui n’avait jamais connu la victoire. Cette signature qui sonne comme une consolation est un nouveau coup de poing de l’histoire pour Paul. Poussé à se tourner vers « l’autre franchise de LA » plutôt que celle aux 16 bannières de champions.

La raillerie et l’opprobe

C’est normalement l’âge et le moment où les grands champions vont briller, enfin connaître les premiers succès. Toute l’histoire, tous les échecs encaissés jusqu’ici aurait du mener Paul à enfin connaître la gloire. Dans une histoire, le parcours initiatique supporté par le héros le pousse à être prêt pour cette maturité. Mais il connut un autre scénario.

Aussitôt arrivé, il fit des Clippers une place forte de l’Ouest, comme le furent les Hornets. Au côté de Griffin, jeune joueur bondissant ils formèrent un duo à la fois effrayant et ô combien spectaculaire. L’athlète et le cerveau cohabitèrent à merveille sur le terrain, transformant les saisons régulières en démonstrations de force. Moins omniprésent, Paul épura son jeu pour faire de son équipe, une équipe majeure de la ligue, dont la place était dans les batailles de post-saison. Pourtant, de ces années, il ne retira que dédain et railleries. Malchances, échecs dans les moments clés, toutes les grandes séries étaient oubliées au profit d’un simple constat : il n’avait jamais franchi les demi finales de l’Ouest. Dans une jungle, Chris Paul tomba en effet à plusieurs reprises. Résultat des mémoires sélectives, une série décisive face à Memphis est oubliée pour une contre-performance face aux Spurs. Trébuchant à nouveau l’année suivante, il se rattrape 2 ans plus tard en sortant les Warriors. Dominant dans la série face au Thunder, seules ses 2 pertes de balles au match 5 furent retenues. L’année suivante, il élimine les Spurs sur un game winner au buzzer, mais on ne retiendra que la défaillance générale face aux Rockets (3-4).

Revenant toujours à la charge en dépit des problèmes qui jalonnent ses saisons et celles de son partenaire Blake Griffin, les Clippers fournissent à nouveaux leurs armes en 2016 et 2017. Mais la malchance continue de le poursuivre, comme si même ce qui devait être acquis facilement ne l’était pas pour lui. En 2016, favoris au premier tour contre les Blazers, il se cassera un doigt le poussant à déclarer forfait. L’année d’après, en dépit d’une série dantesque (25,3pts, 5rbds, 9,9 asts), il échoue face au Jazz (3-4) privé de l’aide de Blake Griffin tombé lors de la 3eme rencontre.

Navré de cette nouvelle désillusion, Paul décide qu’il est l’heure de se lancer dans un dernier chapitre.

La malédiction

A l’été 2017, Chris Paul rejoint James Harden à Houston. Dans le Texas, il trouve un coach capable de faire briller ses joueurs et est rejoint par une floppée d’ailiers revanchards pour tenter de briser la domination des Warriors. Si la saison commence par une blessure son équipe va dérouler un basket dominant en pleine maîtrise, se préparant pour le vrai combat : les Playoffs. Si Paul laisse la place d’honneur au barbu, il continue de briller dans un registre différent.

Arrivé en Playoffs, il aide son équipe à se débrasser sans coup férir de tous les adversaires jusqu’à l’évènement : ses premières finales à l’Ouest et l’affrontement face à l’ogre de Golden State. Cette série avait tout de la belle histoire sur le papier, l’équipe qui dans l’ombre du champion venait faire tomber ceux que l’on pensait invincible. Voir Chris Paul vaincre, et mettre fin à la litanie de l’échec sous la cape du prétendant aurait tout eu d’un conte. Et soyons honnêtes, il a tout fait pour que cette page soit écrite, pour laver son image, pour enfin aller au bout. Bousculés dans la première joute, les Rockets dans leur ensemble répondaient de toute leur force dans la seconde.

Et puis il arrivèrent menés dans le 4eme affrontement. Une défaite et les siens pourraient presque plier bagage. C’est là que le géant Chris Paul sortait du bois. Il va mener les siens, motivant, donnant des directives, haranguant quiconque laisse un espace. Vinrent les ultimes minutes. En héros, celui qu’on voyait en lui, Chris Paul prenait ses responsabilités et multipliait les actions de grande classe pour briser l’adversaire. Les Rockets qu’on voyait mal embarquer revenait dans la bataille. Mais Paul n’était plus à un exploit près, et deux jours plus tard, il remettait ça sur ses terres en poussant les Warriors dans la tourmente. A 1 minute de la fin, les Rockets n’avaient plus qu’à tenir la charge. La tuile pouvait encore arriver. Mais ils ne méritaient pas celle-ci.

A 40 secondes de la fin, Chris Paul part pour mettre le coup de grâce à des Warriors aux abois. Mais à la réception il va connaître un nouveau coup du sort. C’est son corps qui le trahit au moment le plus important de sa carrière. Alors que l’adversaire part à l’attaque, il essaie de se relever tant bien que mal, scotché, témoin privilégie et malheureux de l’action de l’autre côté du terrain. Son équipe tient le choc mais à l’image de leur leader, ils sont groggys.

La suite est difficile. Il va devoir se contenter de regarder les matchs les plus importants de sa carrière du bord du terrain. Lui qui s’était imposé comme la présence capitale de son équipe, devra assister impuissant à la défaite des siens. Et le scénario fait mal car il ressemble à celui des matchs précédents. A chaque fois Houston était fort, et s’en remettait à Chris pour tuer les matchs. Là encore ils le seront, et sombreront sous ses yeux dans les moments qui lui appartenaient. Deux fois, il va devoir accepter de ne pas prendre part au moment pour lequel il a lutté toute sa carrière.

Elle est plus terrible que celles des années précédentes, cette défaite. Vaincre les Warriors aurait fait des siens les favoris pour le titre NBA. Gagner ce match aurait récompensé un cheminement. A 33 ans, il ne sera probablement jamais meilleure voire aussi fort qu’il ne l’était cette saison. Mais il a connu la blessure d’un joueur vieillissant, la vilaine trahison musculaire.

 

Devant ce scénario, on peut voir le fruit du hasard. Pour d’autres ce sera celui du destin. Si vous êtes de la seconde présomption, vous pouvez voir ces personnages des pièces raciniennes ou shakespearienne. Chris Paul semble à la manière d’un Phèdre ou d’un Macbeth, lutter pour une fin qui était peut être inéluctable. Comme Pâris, peut être que sa venue à Houston n’était là que pour confirmer sa malédiction. Il devait causer la perte de la cité Texane, et tout ses efforts ne pouvaient déjouer le dessin final qu’on lui avait promis. La route de Chris Paul n’est peut être pas terminée, peut être a-t-il encore des chances en réserve. Il est aussi possible que cette nouvelle injustice définisse son temps en NBA – si tel est le cas, ne lui faisons pas l’injure de le classer dans la mauvaise catégorie. Paul est un grand nom de ce sport, il fait parti des héros de sa génération. Un héros tragique certe, mais rendons lui justice.