Voilà ce qui s’est affiché sur mon téléphone, aux alentours de 21h30 vendredi soir dernier. La France avait quelques heures plus tôt décrocher son billet pour les demi-finales de la Coupe du monde de foot. Les belges s’apprêtaient à en faire de même et alors que l’atmosphère dans les rues était à la fête, ambiance chips, tapas et bières à volonté, je piochais dans le paquet posé devant moi la tête encore sonné. Je clique sur la notification. Ça peut pas être vrai de toute façon.

Et puis si. La notification de Shams Charania va suivre, puis les réactions vont s’enchainer. Je finis par comprendre que Nicolas Batum l’a annoncé d’abord, avant que la chose soit confirmée par la clique de journalistes habituelle. Et là, c’est un grand stop. Il m’en faut plus, il faut qu’ils en dise plus, tous, comment, pourquoi, combien. C’est pas possible, pas Tony, pas sous un autre maillot, on peut pas, les Spurs ne peuvent pas.

Les déclarations sortent petit à petit. Celles de Tony, d’abord. Celles de Pop’, ensuite. Décision difficile, annonce très dure, choix cornélien et souhait d’avancer d’un côté. Admiration, sentiment de privilège et remerciements, de l’autre. Et au milieu de tout ça, je plongeais encore la main dans ce foutu paquet de chips, avec l’envie de m’en remplir l’estomac jusqu’à gerber.

Puis j’ai commencé à voir des réponses, des justifications de tout à chacun. Tantôt TP voulait un rôle plus important, tantôt c’était l’argent qui le motivait, tantôt c’était l’histoire de Kawhi qui lui avait fait quitté le navire… Non, juste non. Qu’importe les pseudo-justifications avancées, les supposés motifs, il ne pouvait pas partir, et les Spurs ne pouvaient pas ne pas le retenir. Qu’importe le prix, qu’importe le rôle, il fallait que les deux côtés s’entendent, ce n’était pas possible autrement. Et pourtant, si.

Tony Parker, drafté en 2001, a bel et bien quitté les Spurs, ce 6 juillet 2018. Et putain que ça fait mal.


J’ai commencé le basket quasiment en même temps que l’école primaire, vers 6 ans – si je ne me trompe pas. On était alors en 2000, tout pile. Le basket était une évidence pour moi, même à cet âge-là. Toute la famille a bercé dedans, et très tôt j’ai mis les deux pieds en face d’un cercle. Habitué aux bruits de la balle sur le cercle ou dans le filet, des chaussures qui crissent le parquet ou qui rappent le béton, je suis littéralement tombé dedans quand j’étais petit. Alors quand mon tour est venu d’enfin pouvoir aller aux entraînements, je vous laisse imaginer la folie dans ma tête. Quand on débute le basket, on passe par la case « baby-basket », là où on apprend les bases, les toutes premières : dribbler, courir en dribblant, se déplacer, les lignes du terrain, les premières passes, etc. Puis viennent les catégories poussins, benjamins, avant de rentrer dans la cour des « grands » – du haut d’un gamin de 6 ans – les minimes et les cadets. Ces toutes premières catégories, c’est là où le basket est devenu encore plus qu’une passion pour moi, et notamment grâce à un certain numéro 9.

Quand on commence à tâter la balle orange au début des années 2000, et que l’on est âgé de 6 ou 7 ans, on a forcément grandi avec Tony Parker. Pour certains, il a été une simple porte d’entrée vers la NBA, pour s’attacher à d’autres joueurs de l’époque qui leur plaisaient plus comme Iverson ou Kobe. Pour moi, Tony Parker a été mon premier héros. Mon premier maillot NBA ? Tony Parker, noir, marque Champion, le replica qu’on trouvait partout. De l’or en barre. Inutile de vous dire que quand je le prenais pour les entraînements, je me sentais intouchable et beaucoup trop stylé.

C’est simple, j’ai absolument tout lu et tout vu sur Tony à cette époque-là, dans mes premiers pas dans le rectangle rouge. Dès qu’un journal parlait de lui, ma mère me le ramenait, et je découpais la moindre ligne qui parlait de lui. Dans les deux magazines de basket (Maxi-Basket et MVP Basket, quelle époque) qu’on recevait à la maison régulièrement, chaque page qui parlait de Tony finissait dans mon classeur. Il faut bien se rendre compte que ce que faisait TP, c’était de la pure folie. Il était en train de faire ce que personne n’avait réussi à faire avant lui en France : se faire une place en NBA. Il a été ma première fenêtre sur la Grande Ligue, et j’ai été incapable de vibrer pour une autre équipe que les Spurs depuis ce jour-là.

En 2003, j’ai 9 ans quand les Spurs décrochent leur deuxième bague. Pas besoin de vous expliquer pourquoi, mais je n’ai pas pu voir les Finales en direct – mes parents vous diront que c’est normal à cet âge-là, mais je n’en suis pas convaincu encore aujourd’hui. Dès que la nouvelle a été amenée en France, ça a été l’explosion. Imaginez-vous si votre héros d’enfance venait de se poser sur le toit du monde ? Evidemment, je n’avais pas le recul que l’on peut avoir en étant plus âgé. Je ne savais pas encore les conséquences et la beauté de ce titre pour David Robinson, je réalisais difficilement que Tim Duncan était un monstre. Tout ce que je voyais c’était que Tony Parker avait gagné aux Etats-Unis. Les projecteurs se sont encore plus braqués sur lui après ça. Et moi, je continuais ma collection de photos et d’articles. Preuves à l’appui.

 


Puis, il y a eu le premier âge d’or, entre 2005 et 2007.

En 2005 d’abord et ce titre contre les Pistons, absolument fabuleux. J’ai 11 ans à ce moment-là, et le basket commence à devenir sérieux. Je connais plus de choses, j’ai épluché en long et en large les effectifs de chaque équipe, je sais ce qui attend mes Spurs et Tony Parker, que je continue d’essayer d’imiter à chaque entrainement, en priant pour qu’un tear-drop tombe dans le cercle. Je me souviens encore la double page qu’il y avait dans le MVP Basket d’après Finales, avec cette photo du Palace d’Auburn Hills éclairé par les flammes qui accompagnaient la présentation des joueurs. C’était Tim Duncan contre Ben Wallace, Tony Parker contre Chauncey Billups…  Et il regagnait, encore, à même pas 23 ans. Wow. Et ce n’était que le début.

La saison suivante qu’est-ce que j’apprends ? Tony Parker est sélectionné pour jouer le All Star Game ! Avec les plus grosses stars de la Ligue et de la Terre – je vous rappelle que je n’ai que 11 ans, la NBA c’est le summum hein – ? Wow, encore une fois. Double dose de floaters et de spinmove aux entrainements pour moi. L’année d’après, rebelote. Tony est élevé au rang de superstar par les médias français, on découvre sa vie encore plus en profondeur, son rêve américain, le luxe, la salle de basket dans la maison, la grosse voiture, les bagues de champions, les trophées, et moi du haut de mes 11 ans, j’en prends encore plein les yeux.

Puis, 2007 a suivi. En juin 2007, j’ai terminé ma dernière année de benjamin, et je m’apprête à passer le pas chez les « grands », les minimes. Le basket-passion s’est déjà entremêlé au basket-compétition. Je comprends mieux le basket et ce qu’il peut se passer sur un terrain. La NBA m’est beaucoup plus familière, je dévore toujours les magazines qui s’entassent, et je ne loupe pas une minute d’informations sur la NBA où que ce soit. J’ai pu voir des matchs, des vrais matchs NBA en rediffusion ou même enregistrés. Je suis devenu encore plus mordu des Spurs, maintenant que je connais toutes les anecdotes sur la draft de Tony, la relation avec Duncan, Ginobili, que j’ai lu qui était ce fameux Greg Popovich. Je connais aussi mieux les autres joueurs, les franchises, l’histoire, les Finales, les champions, les forts, les nuls.

Je sais qu’il y a un joueur, un certain LeBron James que mes potes aiment bien, moi bof. Il va vite, il va haut, il est jeune et tout, mais… Il joue contre les Spurs en Finales, donc je ne peux pas l’aimer. Et oui, tout héros a besoin d’un ennemi. Pour voir les Finales NBA en direct en 2007, à 13 ans, c’est toujours un peu tendu. En fait, c’est impossible. Du coup, je me rabats sur mes principales sources d’informations à l’époque : les bouquins, les journaux, la télé et mon père. Puis d’un coup, on apprend que les Spurs l’ont emporté, encore une fois. Et mieux, encore. Tony Parker a été désigné MVP des Finales.

Attends, quoi ? Répète ? Meilleur joueur des Finales NBA, Tony ? WOW ULTIME. Les images arrivent assez vite, et encore une fois, j’en prends plein la gueule. Il est sur le toit du monde, c’est officiel. Mon héros d’enfance vient d’être champion pour la troisième fois, et il est le champion des champions. Intouchable.

Suite à ça, une période de disette s’est installée pour San Antonio, jusqu’en 2013. Des saisons régulières brillantes, et des désillusions en playoffs, comme en 2011 et cette élimination au premier tour après 61 victoires. On sentait que les Spurs n’étaient pas, n’étaient plus, à la mode. On roulait beaucoup plus pour les équipes un peu plus hype comme Miami, Cleveland, Los Angeles, … Mais pour moi, c’était trop tard, j’étais depuis trop longtemps devenu mordu de cette équipe du Texas par le biais de TP, et impossible de décrocher de la caravane. Dans ces années-là, je continue mon chemin dans les catégories minimes et cadets. Le tear-drop est beaucoup plus familier qu’avant, mais j’ai depuis longtemps arrêté de croire que je pouvais taper un spinmove à la même vitesse que TP sur un pivot adverse.

A cheval entre la fin des années 2000 et le début des années 2010, les Spurs sont devenus l’équipe de Tony Parker himself. C’était lui la première option offensive de Popovich, lui le patron de l’attaque, prenant le relais de Tim Duncan. C’était devenu sa franchise. Et c’était un pas de plus dans le chemin de la gloire éternelle pour le numéro 9 que je suivais depuis tout gamin. En 2013, Tony est devenu encore plus fort en tant que joueur, à 31 ans pourtant. On parle de lui pour être MVP de la saison régulière, carrément. Au milieu des LeBron James, Kevin Durant et Chris Paul, des voix se font entendre en faveur de TP. Les Spurs font une saison régulière de très grande qualité, encore une fois, et Tony est un vrai patron, un vrai leader. Il y a peu de chances qu’il soulève ledit trophée en réalité, de part le manque de hype des Spurs, de la concurrence qu’il côtoie, et sans compter une blessure au début du mois de mars qui va l’éloigner des parquets pendants plusieurs semaines. Mais… Vous vous rendez compte ou pas de ce qu’on vient de dire ? A une époque, un français s’est immiscé dans la discussion pour le trophée de MVP de saison régulière. Il finira 6ème de la course au trophée après révélation des votes. Qui sera le prochain à en faire de même ? Il n’est peut être même pas encore né.

En 2013 donc, j’ai 19 ans. Je peux maintenant profiter à fond de la NBA, et me lever pour regarder les matchs autant que je le veux. Les années lycée ont été un échauffement, maintenant que je suis à la fac, c’est la folie. Boum, les Spurs arrivent en Finales, parfait. L’année de fac est validée sans rattrapages, mon mois de juin est libre de toute activité, je vais pouvoir voir mes premières Finales des Spurs en direct, tous les soirs, chaque match. Vous connaissez tous le scénario de ces Finales-là, avec ce tir venu du ciel de Ray Allen qui prive les Spurs d’un nouveau titre… Et le premier spectateur de ce tir ? TP, himself. Ce soir-là dans mon 15m2 d’étudiant, j’ai voulu tout retourner. Puis je me suis rendu compte que je n’avais que 3 meubles. Impossible de dormir pendant 2 jours, et que dire après le game 7 perdu… Je venais de voir les premières Finales de mon équipe en direct, de mon héros d’enfance, et la défaite était au rendez-vous. Tony, Tim et Manu venaient d’échouer, si proches du but. Regrets éternels.

Puis 2014 est arrivé, avec ces Finales magnifiques dans ce deuxième acte entre Spurs et Heat. Je ne reverrais sûrement jamais un basket aussi beau. Je ne sauterais peut-être plus jamais autant sur mon vieux canapé-lit. C’était du bonheur, juste du bonheur. Tony était moins le patron de l’équipe à proprement dit, il entrait petit à petit dans un rôle de général en chef de cette armée collective qui lui allait comme un gant. Et il avait mené ses troupes vers la victoire. L’année de mes 20 ans, celui qui m’avait fait découvrir un monde extraordinaire lorsque je n’avais que 6 ou 7 ans allait s’offrir un cinquième titre NBA. Sur le toit du monde, encore. Avec cette photo devenue mythique, de TP, Tim et Manu, assis sur le podium ensemble, le sourire aux lèvres. Le summum, et un premier goût d’au revoir tant il semblait impossible de faire mieux que ce titre-là.

Après ça, Tony a réellement enfilé le rôle de général. Il n’était plus une option offensive de premier plan, et prenait son rôle de leader et de vétéran beaucoup plus à cœur désormais. Il lui fallait organiser les choses, être encore plus qu’un simple relais de Popovich sur le terrain, surtout depuis le départ de la légende Duncan. Il était, avec Manu Ginobili, le garant de l’institution Spurs, du jeu Spurs, et de la mentalité Spurs. Former les jeunes, leur apprendre les petites choses de la vie d’un joueur NBA, le goût du travail, de l’effort. Je ne suivais plus Tony comme j’avais pu le faire avant, avec des étoiles dans les yeux à chacune de ses interviews ou photos. Je voyais le héros de ma jeunesse vieillir, inévitablement, et se diriger doucement mais sûrement vers la fin de carrière. Parfois, quand TP avait un regain de fougue ou de forme, et qu’il calait un ou deux drives consécutifs, et qu’il gérait de main de maître le jeu texan, je laissais échapper des « VINTAGE TONY!!!! » qui venaient droit du cœur, comme un cri poussé par l’enfant que j’étais, qui avait les yeux brillants devant son idole de jeunesse.


Peut-être que tous ces détails-là vont vous paraître étrange à lire. Après tout, Tony Parker n’est pas mort, il n’a pas pris sa retraite, et va continuer à jouer a priori encore deux années sous le maillot de son héros de jeunesse à lui, Michael Jordan. Oui, certes. Mais mon basket, même mon jeu, s’est forgé avec l’image de TP sous le maillot noir, blanc, ou gris des Spurs. Il m’a fait aimer le basket avec déraison et les Spurs avec passion. Alors quand j’ai appris et réalisé que celui que j’avais adulé sous ces couleurs-là depuis si longtemps prenait un autre chemin, c’est une partie de mon enfance et de mon adolescence qui s’est un peu écroulée, et qui n’a pas voulu comprendre les motifs de la décision. La nouvelle a depuis été – un peu – digérée, mais je sais que le jour où je le reverrais sous le maillot de Charlotte, la douleur se réveillera, et le gamin que j’étais et qui le suivait avec des étoiles dans les yeux sous le maillot Spurs criera sûrement encore à l’injustice.

Tony aux Spurs, c’était 17 ans de services et de perfection, 17 ans de souvenirs qui sont restés intacts jusqu’à aujourd’hui et pour longtemps encore. Alors Tony, pour tout ce que tu m’as apporté sous ce maillot-là, 17 fois merci. Et bonne route.