Depuis combien d’années parlons-nous des « sublimes losers », les Ewing, Malone, Barkley ou autre Baylor, qui, malgré de superbes carrières, n’ont jamais eu en main le fameux graal, le trophée O’Brien ? Que de regrets, de talents non récompensés. Avec le temps, les fans de NBA ont fait émerger le terme de « sublime losers ». Mais durant les années où LeBron peinait à obtenir son premier titre (oui, cette époque a existé), un gag récurrent faisait surface dans la websphère des basketteurs : « Scalabrine a plus de titres que LeBron ». Est alors apparue la catégorie que nous appellerons les « golden losers ». Par ce terme, on entend des joueurs improbables, qui posent les pieds sur un parquet NBA, d’une discrétion telle que personne ne se rappellera qu’ils étaient là. Et pourtant, ces petits gredins terminent leurs carrières NBA dans l’oubli, mais dans leurs cartons, il y a un petit anneau qui manque injustement à tant de stars ! Chez QiBasket, on adore fouiller pour trouver ces petites perles de notre NBA history.

Sauf que cette fois-ci, je suis allé chercher moins loin… Car notre loser du jour avait tout pour ne pas l’être, mais les circonstances en décidèrent autrement.

Un autre modèle de loser

Sur les quatre golden losers que je vous ai présentéS jusqu’ici, on a vu quatre profils assez semblables : inconnu au bataillon, 18e couteau, chanceux level Didier Deschamps, statistiques faméliques, nombre de matchs joués quasi-inexistant. Mais ai-je dit que le golden loser était un modèle invariable ? Ai-je assuré que tous auraient le même profil ? J’ai défini un golden loser (voir intro) mais cela n’était qu’un constat de base, il n’a jamais été question de se limiter à ces seuls profils.

Et c’est ce qui m’amène à Eddy Curry. J’aime ce joueur. On le connait tous, on sait qui il est, on sait d’où il vient, on sait ce qu’il a fait. On sait qu’Eddy n’est pas une patate foireuse quand il s’agit de parler de parcours NBA. Eddy Curry en NBA, c’est 11 saisons, 527 matchs joués, 12pts et 5 rebonds par match. On serait tous en ligne par centaines, comme pour acheter un maillot de foot à deux étoiles, pour signer une carrière avec ce genre de stats.

Mais Eddy est un golden loser malgré tout, parce que face au destin qui a frappé à sa porte, mais aussi dans sa face, et dans celle de sa famille, Curry a réussi à sortir la tête haute avec une bague inespérée, marquée par la bonté d’un roster qui a généreusement décidé de l’accepter.

Ooooh merde, c’est mon tour…

Mister Basketball

Eddy Curry naît dans l’Illinois en décembre 1982, à Chicago plus précisément, ville qui va bientôt connaître le nirvana niveau basket. Il ne va pas se pencher sur la balle orange tout de suite, puisque le jeune Eddy s’avère être assez intéressé par la gymnastique. Il va donc falloir attendre le Lycée pour que Curry se révèle comme une véritable perle pour le basket. Alors qu’il déménage à South Holland, toujours dans l’Illinois, Curry est admis dans l’équipe de basket presque par hasard. Mais ce fut un hasard heureux. Quelques petites saisons seulement après qu’il eut pris en main son premier ballon, Eddy s’impose comme le leader de l’équipe de Thornwood Highschool qui atteint avec son jeune chicagoan le plus haut des playoffs de l’Illinois High School Association, sans titre hélas.

Mais Thornwood est un lycée connu pour ses champions…et ses génies. Le tableau alumni a de quoi faire rêver : Matt Doherty, Mark Konkol (candidat au pullizer), Jason Weaver, mais aussi les sportifs de MLB Cliff Floyd, Justin Huisman, Steve Trout, de NFL comme Bill Roe, ou de NBA comme Justin Williams qui n’aura pas un destin plus fabuleux qu’Eddy, et malheureusement similaire sur certains aspects. Il n’en reste pas moins certain que l’année 2001 est la bonne pour Eddy Curry, son talent est remarqué et récompensé : Eddy Curry succède à Kevin Garnett, Nick Anderson, Brian Cook et Darius Miles en étant nommé Illinois Mr.Basketball ! Après lui, suivront des hommes tels que Dee Brown, Shaun Livingston, Shannon Brown, Derrick Rose, Jabari Parker et Jahlil Okafor. Mais le plus grand honneur lui est fait lorsqu’il intègre l’équipe West du McDonald’s All American boys game de 2001 !

Eddy est entouré du gratin de la jeunesse américaine qui n’est alors pas encore marqué par la psychose post-11 septembre et qui bénissent les jours à venir. Le roster West est savoureux : Tyson Chandler, David Lee (qui gagnera le concours de dunk), Josh Childress, Jawad Williams. En face, c’est du lourd, du moins pour l’époque : Kwame Brown, DeSagna Diop ou Maurice Williams. Eddy ne fait pas que se mettre en valeur, il termine MVP du match ! Succédant à Shaq, Zo Mourning et juste avant Lebron James et Dwight Howard. Sa saison au lycée se conclue sur un petit 22pts-9reb et 6 contres de moyenne par match, énorme.

Je me suis levé à 19h30 du mat’ mais t’inquiète je vais jouer

Le rêve devenu réalité

Il n’en faut pas moins pour attirer l’œil des scouts NBA qui, à l’époque, n’ont pas peur de recruter dès le lycée. L’Illinois souhaite garder son trésor, et son trésor s’y sent bien. L’Université de DePaul semble avoir les faveurs du jeune pivot qui se rapproche des 2m13 ! Mais c’est à cet instant, alors que Curry avait donné un accord de principe à l’Université de son Etat, que le lycéen décide malgré tout de se présenter à la draft NBA de juin 2001 !

Mais si DePaul rate le coche, les Bulls décident de le maintenir dans l’Illinois et le draftent en 4e position. La franchise mythique n’en est alors même pas au stade des babybulls et cherche un nouveau souffle. Eddy Curry sera-t-il ce souffle ? Plutôt un vent sur la durée… Mais le pivot va commencer en douceur sa carrière NBA avec un modeste 6 points pour 4 rebonds de moyenne, mais avec 71 matchs joués. Il faut attendre l’année suivante pour voir Eddy briser la glace et progresser. En effet, lors de la saison 2002-03, il commence la moitié des 81 matchs qu’il jouera pour monter à 10pts et 4reb, puis en 2004, 14pts et 6 reb, et en 2005, alors que Chicago redevient peu à peu attractif, 16pts et 5reb.

Eddy Curry est dans la bonne direction, sa progression est constante et son jeu s’améliore. Mais il devient surtout un incontournable lorsqu’il s’agit de parler des meilleurs pivots de sa conférence. Son histoire ressemble alors à un compte de fée pour ce jeune garçon de 22 ans, sorti du lycée, mais presque jamais sorti de son Etat et qui grappille, une à une, patiemment, les marches du succès en NBA. Quelle sera la suite ? All Star ? Une campagne de playoffs prometteuse ? Des nominations ? MIP ? All NBA team ? Surtout que Curry mène les bulls au scoring, et que ceux-ci retrouvent enfin les playoffs !

Tyson réalisant qu’il devra passer des babybulls aux papy de Dallas

My heart skipped a beat

De tout ce qui est cité ci-dessus, Curry n’en connaîtra rien. Au fond, imaginez, vous êtes un Golden Loser, vous êtes un talent prometteur, un fort potentiel, mais votre esprit de Golden Loser, comment réagit-il face à cela ? Progresser, aller loin, devenir un grand, le Golden Loser, ces choses, il ne les désire point ! Eddy Curry décida alors en son âme et conscience de projeter toute sa foi dans James Dolan, et décida de rejoindre…les Knicks.

Sauf que deux problèmes se posent immédiatement pour notre ami Curry. Le premier c’est qu’une visite médicale improvisée en plus de celles déjà faites vient s’immiscer dans la négociation entre Isiah Thomas (#bestGMever) et John Paxson (FOR THREE !!! Pardon… Très vieux réflexe). Et qu’est-ce que la pitite visite trouve ? Insuffisance cardiaque, légère, pas grand chose, mais suffisante pour convaincre Paxson de se débarrasser rapidos du géant Bull. En face, seul un génie comme Thomas pouvait reprendre le flambeau qui vacillait déjà.

Le second problème, alors que le premier est déjà énorme, c’est que New York à cette époque, c’est à peu prêt ça : toute mauvaise idée est bonne à prendre, comme si Dolan avait les copyrights de tout ce qui peut sortir du derrière de chaque être vivant dans Manhattan (et encore, on est qu’en 2005). Pour vous donner une image du cauchemar, le Madison Square Garden doit se taper 41 fois par saison un effectif composé de Matt Barnes, Jamal Crawford, Steve Francis, Jalen Rose, Stephen Marbury, Antonio Davis et surtout le légendaire Jerome James. Si vous regardez la série Game of Zones, vous savez ce qu’il fut de Big Snack James.

Bref, même Larry Brown ne peut stopper l’explosion du vestiaire et n’a pas assez de temps pour nettoyer le vomi sur le parquet.

Osez me dire que ça fait pas peur…

Le RER de la NBA

Quand vous montez sur la ligne D du RER, vous savez au fond de vous, que c’est vers l’enfer que ce train vous emmène. Et notre Eddy là, il monte à l’heure de pointe un jour de grève avec un malaise voyageur, un colis abandonné, une panne de signalisation et le bébé qui chiale à côté. Bref, il va en chier. L’année suivante, et alors que cette histoire d’arythmie cardiaque reste encore très opaque, New York enchaîne les stations RER avec un bilan légèrement amélioré de 33-49, mené par… Isiah Thomas, mais toujours avec Steve Francis, Marbury, James, Crawford, mais aussi… Zach Randolph qui n’est à l’époque aucunement le gentil nounours qu’on connait, mais plutôt un maître Jedi du barfight. Paradoxalement, Curry termine sa saison avec 19.1pts de moyenne, son meilleur niveau. On se dit alors que cette sale histoire de cœur n’était qu’un flop et que New York peut malgré tout remonter la pente patiemment, en prenant exemple sur l’investissement de son intérieur.

Mais c’est sans compter sur le duo d’abrutis qu’est Dolan-Thomas. La saison suivante, on prend les mêmes et on recommence, et on se plante, et la saison suivante ? On mise tout sur Chris Duhon et Larry Hugues… Bref, c’est l’horreur, et hormis quelques performances prometteuses de David Lee et Nate Robinson, New York dégoûte toute la planète basket par son enchaînement d’absurdités.

Curry dans tout ça ? Alors que Shaq lui-même le désignait comme l’un des meilleurs pivots à l’Est, Eddy voit ses statistiques baisser. La raison ? Déjà probablement le manque cruel d’ambition et de cohérence dans la gestion de la franchise New-Yorkaise. Ensuite, l’arrivée d’un Mike d’Antoni en head coach qui préfère un jeu rapide et des intérieurs explosifs et mobiles. Petit souci, c’est qu’Eddy lui, est de moins en moins mobile, et commence même à plutôt prendre du poids, de manière inquiétante. A cela enfin, s’ajoute une vilaine blessure au genou.

Le drame qui change tout

Curry a sombré, il disparaît de la rotation des Knicks et fait office de fantôme de l’ère Thomas : 3 matchs joués en 2008-09 puis 7 en 2009-10. Le public du Madison Square Garden tente d’applaudir la tentative de retour du pivot lors de ses brèves apparitions, mais la carrière d’Eddy est à la dérive, tout comme sa santé, son poids.. Et son compte en banque. Car oui, Eddy commence également à accumuler dangereusement les dettes et personne ne semble présent pour le raisonner. Personne, pas même sa famille, car il va également la perdre.

Le mois de janvier 2009 sera un cauchemar immonde pour le pivot des Knicks. Le 12 janvier, alors qu’il se déplace en voiture dans Manhattan, une mésentente surgit avec le chauffeur, sur fond d’impayés. Curry, peu inspiré, prend les mauvaises décisions et transforme la situation en une potentielle agression sexuelle… Et raciale. Plus tard, le juge sera clément envers Curry et proposera une médiation en dehors du système juridique. Mais entre-temps, le 25 janvier, soit 13 jours plus tard, à Chicago, l’ex-compagne de Curry, Nova Henry, ainsi que leur fille, Ava, sont retrouvées assassinées dans leur appartement. Le suspect est un certain Frederic Goings, avocat de Nova Henry qui avait notamment permis à l’ex-compagne d’obtenir la garde d’Ava. Cependant, Goings s’était auparavant engagé dans une relation avec Nova. Bref, une histoire qui pue. Goings est aujourd’hui derrière les barreaux, mais Curry est enfermé dans une spirale désastreuse.

15 matchs pour sauver l’honneur

On ne peut qu’avoir de la compassion face à ce récit terrible qu’est la vie d’Eddy Curry. Mais rien ne s’arrangera dans l’immédiat. La crise des subprimes surgit comme un coup de fouet, et voilà la maison de Curry mise en vente pour combler les dettes. S’en est trop. Mais le pivot veut se battre. Il tente en tout cas. Curry se fait balader par les Knicks vers Minnesota, un side-effect du trade qui va amener Melo à New York. Les Wolves se débarrassent rapidement de lui après quelques jours seulement.

Curry atteint 180 kilos et semble perdu pour le basket. Qui se sentirait motivé de toute manière face à ces circonstances ? Mais Eddy va relever la tête et tenter de retrouver le chemin du parquet ! Il se met au travail et tente de retrouver la forme. Free agent pendant plusieurs mois, il ne trouve personne à qui parler pendant la première partie de la saison 2011-12 qui subit le lock-out. Et puis, alors que la grève des joueurs trouve enfin une solution et une date de rentrée fin décembre, le téléphone sonne. Une équipe, en quête d’un pivot solide pour « combler les trous » va-t-on dire, et compléter son effectif, se dit qu’un petit apport de Curry pourrait être utile à la franchise, et aussi lui permettre de retrouver le bon côté de la NBA.

Surtout que cet effectif est stable et prêt à jouer. Cette équipe, c’est Lebron, Wade, Bosh. Cette équipe, c’est le Heat ! En réalité, Pat Riley avait déjà un oeil sur Curry depuis quelques temps, et avait mis une condition : perdre du poids, remettre le corps hors de danger de toute blessure. Curry se déclare prêt, rajeuni et surtout heureux. James l’encourage et lui apporte un soutien pendant les entraînements.

Alors oui, son apport va être très limité : 14 matchs de SR pour 2.1 points seulement, mais on reste heureux de revoir le joueur se donner sur le terrain. Les playoffs ne verront Eddy que sur le banc, mais ça suffira : le Heat pousse ses vieux démons et tape le Thunder de Durant, Harden et Westbrook en 5 manches. James tient son trophée dans les mains, mais Curry tient sa revanche sur la vie : il est champion NBA.

Bonjour, j’ai trouvé ce truc doré sur le sol, à qui est-ce ?

Fin de parcours rapide 

Sitôt le titre obtenu, Curry repart en vadrouille : il est proposé aux Spurs, mais ne tient pas les training camps, et émigre vers Dallas avec qui il ne jouera que 25 minutes en 2 matchs. La carrière d’Eddy Curry s’éteint là. Le basket peut-il le motiver à avancer encore ? On le pense, alors qu’il décide de laisser tomber une lutte écrasante pour obtenir des places dans des rosters encore en formation, et se dit que revenir aux Bulls ne serait pas une mauvaise idée ? Oui mais Curry est un Golden Loser, et quand on dit Bulls, on entend bien évidemment les Golden Bulls de Zhejiang en Chine !

Curry jouera la saison 2012-13 là-bas, avec un plaisir de jouer retrouvé, puisqu’il tourne presque en double-double ! Mais la saison stoppera assez rapidement pour lui, finissant la saison, et sa carrière sur… Une gastro. #goldenloseronvousadit

Eddy exprimant sa joie sur un lancer franc

Porté disparu 

On a très peu de traces de Curry depuis. Les dernières informations trouvées passent par la mise en valeur du palmarès de son lycée, ou une ultime interview du joueur dans laquelle il explique lors d’un passage dans un lycée, que sa transition directe vers la NBA sans passer par l’Université était une erreur de sa part. Curry est un homme frappé par le destin, les mauvais choix et les faits divers. Il a échoué dans plusieurs secteurs et n’a pas toujours su remonter la pente face à l’adversité. Talent prometteur, son passage aux Knicks dans l’ère la plus ridicule de la franchise, puis ses problèmes de poids, et la disparition tragique qu’il a subit, l’on écarté des parquets et de toute ambition de carrière NBA un temps soit peu attrayante. Mais au milieu de tout cela, Eddy a su resurgir quelques instants avant la noyade, forçant le destin, bondissant hors des profondeurs, pour grappiller une petite bague, avant de disparaître lentement par le fond. Curry a sa place sur le tableau des regrets, mais peut-être pas des regrettés hélas. Sa bague est une modeste compensation qui permet de se rassurer sur le bilan d’une carrière.

Et c’est pour cela, cher Eddy Curry, que tu remporte le titre de Golden Loser numéro 5 !  

Je suis heureux, ma joie est pleine et mon bonheur sans égal. Ouaiiiis.