Le 23 juin 2026 restera une date importante dans l’histoire du Wisconsin. Après des années de rumeurs, les Milwaukee Bucks ont fini par appuyer sur la gâchette en envoyant Giannis Antetokounmpo au Miami Heat. Pat Riley tient sa superstar et les Bucks replongent dans une reconstruction qu’ils n’avaient plus connue depuis plus de treize ans. L’analyse tactique de ce trade et ses implications côté Heat a été traitée en Podcast sur notre chaîne YouTube QiBasket : Comment Construire autour de Giannis et Adebayo ? Ici, nous allons explorer l’autre face de la montagne. Les Bucks avaient attendu 18 ans entre 2001 et 2019 pour remporter une série de playoffs ; et plus de 50 ans avant que le Greek Freak leur permette de retrouver le goût d’une bague. Quel est désormais l’avenir de cette reconstruction ? Faudra-t-il à nouveau un demi-siècle pour retrouver les sommets, ou Milwaukee saura-t-il rebondir rapidement ?
Le contexte : Reculer pour mieux sauter ?
Pour comprendre l’ampleur du séisme, il faut mesurer la dérive d’une franchise sans la moindre série de playoffs remportée depuis 2022. Entre blessures et choix managériaux désespérés, les artisans du sacre de 2021 se sont évaporés : Jrue Holiday a été sacrifié pour Damian Lillard, Khris Middleton échangé contre Kyle Kuzma, et Brook Lopez a plié bagage l’été dernier. Pire, le trade de Lillard a hypothéqué l’avenir de Milwaukee, privé de ses choix de draft jusqu’en 2031 et lesté de 22 millions de dead money sur cinq saisons.
Prisonniers de l’étroitesse d’un petit marché, les Bucks ont dû céder sous la pression de leur superstar. Giannis a restreint ses destinations aux gros marchés de l’Est. Boston ayant refusé d’hypothéquer sa flexibilité future malgré une offre autour de Jaylen Brown, Pat Riley a réalisé son hold-up : Giannis et Bobby Portis s’envolent pour Miami contre Tyler Herro, Kel’el Ware, Jaime Jaquez Jr., Kasparas Jakučionis, le 13ème choix de la draft 2026 (Nate Ament), deux premiers tours non protégés (2031, 2033), un pick swap (2030) et un second tour (2033).

Le roi est mort, vive le roi, mais qui va prendre la suite côte Milwaukee ? Le roster est encore un chantier non terminé et Jon Horst doit encore agir pendant cette free-agency 2026. Comment maximiser la valeur des pièces qu’il a à sa disposition ? Faut-il trader dès cet été Tyler Herro et Myles Turner quitte à ne pas en extraire leur valeur maximale, ou alors tenter de les relancer la saison prochaine pour en tirer le maximum à la deadline ? Même question pour Kyle Kuzma et Kevin Porter Jr ? Comment faire cohabiter ces joueurs confirmés pour optimiser leur valeur marchande, sans empiéter avec la timeline de développement que la direction souhaite enclencher sous le nouveau coach Taylor Jenkins ?
Le dossier le plus brûlant mène à Kevin Porter Jr. S’il a activé sa player option, c’est que personne d’autre ne lui aurait offert ce montant. Joueur à fort usage et générateur de pertes de balle, KPJ est l’antithèse de ce que Milwaukee veut construire. Son profil menace le développement de Kasparas Jakučionis et de Brayden Burries (Pick 10 de la draft 2026). L’objectif devrait être clair, s’en débarrasser avant la saison régulière, même contre un second tour dévalué, son contrat ne permettra à priori pas, de récupérer mieux que ça.
Pour Tyler Herro et Myles Turner, la donne est différente. Ils représentent les meilleures valeurs marchandes du roster. Si une offre intéressante se présente dès cet été, Horst cliquera. Sinon, on lustrera la vitrine en leur donnant du temps de jeu pour faire grimper leur côte en vue d’un transfert à la trade deadline à priori, rien ne presse les Bucks. La reconstruction sera lente étant donné qu’ils ne possèdent aucun contrôle sur leurs picks jusqu’à la draft de 2031, et qu’ils n’auront donc aucun intérêt à tanker (d’autant plus que le nouveau CBA est punitif envers les mauvais élèves désormais).
Reste le cas Kyle Kuzma. Son contrat expirant à l’été 2027 n’est plus un fardeau. Il comble surtout un désert physique sur l’aile (au poste 4) où Ousmane Dieng et Nate Ament sont encore trop tendres pour débuter. Sauf si les Lakers insistent pour le récupérer, à priori, Kuzma pourrait débuter la saison en vert sapin pour offrir une belle flexibilité financière l’été prochain.
Quel niveau plancher pour ces futurs Bucks ?
Nouveau coach, nouveau young core. La mission de Taylor Jenkins est claire : développer. À Memphis, il a su propulser le trio Morant-Bane-JJJ au sommet de la Wild Wild West. Il saura fournir un cadre à cette jeunesse. C’est capital car, sans contrôle de leurs propres choix de draft jusqu’en 2031, les Bucks n’ont aucun intérêt à tanker. Il faut retrouver le chemin de la victoire le plus vite possible, mais ne pas confondre vitesse et précipitation.
Dans cette quête de certitudes, le premier nom qui s’impose est Ryan Rollins (23 ans). Il a profité du marasme de l’an dernier pour dévoiler un bon potentiel de guard longiligne, capable de briller avec ou sans le ballon. Personne n’a oublié ses 32 points et 8 passes face aux Warriors, portés par un insolent PSA (Points per Shot Attempt) de 145.5. Utilisé à près de 40 % de fréquence sur pick-and-roll ball-handler (top 20 de la ligue) la saison dernière, Rollins y a affiché une efficacité de 0,9 point par possession, similaire à celle de Darius Garland par exemple, pas mal pour une première saison en tant que lead guard dans la grande ligue, le tout dans un contexte assez chaotique, phénomène typique des équipes coachées par Doc Rivers. S’il progresse à la création sous Jenkins, Milwaukee tient à priori son porteur de balle principal.
Mais comme à priori les Bucks ne possèdent pas de go-to-guy ni de superstar en puissance pour le moment, il aura besoin d’être relayé. Pour l’épauler, le rookie Brayden Burries débarque d’Arizona avec l’étiquette d’un des profils les plus complets et sécurisants de sa cuvée au poste de guard. Profil très physique et athlétique qui rappelle furieusement Desmond Bane, Burries excelle déjà sur jeu de transition avec de très beaux flashs dans ce domaine en NCAA, sait encaisser les chocs pour finir fort au cercle et possède un sens inné de la défense, individuelle comme collective. Son plancher semble particulièrement élevé, nous garantissant sauf cataclysme qu’il sera au minimum un excellent joueur de rotation NBA. Reste à savoir s’il peut devenir plus qu’un simple connecteur d’élite, son cursus universitaire n’ayant pas particulièrement mis en valeur son playmaking.
La pièce la plus intrigante sous les radars du trade de Giannis est le Lituanien de 19 ans, Kasparas Jakučionis. Il a affiché lors de ses rares minutes des flashs d’une propreté suspecte (PSA de 128 avec un AST : USG de 1.2), dégageant des ondes de Derrick White. Grand, intelligent et dénué de déchet, sa propreté balle en main est une base solide sur laquelle Jenkins pourra capitaliser.
Enfin, Ousmane Dieng complète ce socle, il n’a actuellement pas de contrat avec les Bucks, mais les rumeurs vont dans le sens d’une prolongation long terme et lui a émis le souhait (dans la série Prime Timeout) de s’installer durablement dans le Wisconsin.
Notre Frenchie est un ailier moderne pass-first doté d’un gros QI basket. Certes, son taux d’usage de 22 % l’an dernier a exposé ses limites physiques, notamment sur le moteur et l’explosivité qui l’ont mené à perdre un peu trop la balle et à prendre pas mal de shoots compliqués (16 % de TOV% et trop de step-backs forcés qui ont fait fondre sa belle efficacité qu’il avait montré off-ball à OKC). Mais son carton face aux Rockets (36 points, 10 passes, 7 rebonds) a rappelé son immense talent dans beaucoup de registres du jeu. Sa surutilisation on-ball a démontré ses limitations pour mener une attaque, mais mieux utilisé en tant que créateur secondaire, ou même connecteur, il peut apporter à cette équipe et enfin réussir à se faire sa place dans un projet en NBA.
Avec ces 4 joueurs, le message envoyé par le front office des Bucks est clair, la jeunesse et le talent sont au pouvoir.
En effet, il ne semble pas y avoir de potentiel go-to-guy ou créateur principal héliocentrique en puissance dans cette base de reconstruction, sauf explosion de Ryan Rollins sous Jenkins, ou pépite cachée en Burries ou Jakučionis, mais cela reste très peu probable. En revanche, ils se garantissent un solide plancher de création primaire et secondaire répartis potentiellement sur 4 joueurs capables de créer pour eux-mêmes et pour les autres et avec un bon QI Basket, aucun d’entre eux ne semble avoir le trait de la création comme caractère élite, mais est ce que cette répartition peut justement être la solution ?
De mon point de vue, ces New Look Bucks joueront essentiellement sur les principes de jeu connus de Mike Budenholzer et de Taylor Jenkis, en saison régulière, beaucoup d’early offense, un jeu porté sur la transition et le jeu rapide, ce qui permettra de masquer les limitations de création sur demi-terrain dans un premier temps. En ce sens, les flashs qu’on respectivement montrés Rollins, Burries ou encore Jakučionis dans ces aspects du jeu semblent très prometteurs et permettraient de garantir assez rapidement un plancher intéressant à Milwaukee, à minima pour du basket de saison régulière.
Quel niveau plafond pour ces futurs Bucks ?
Si le plancher offre de belles promesses, le plafond collectif dépendra de deux immenses swing factors situés à l’intérieur et sur les ailes.
Le premier s’appelle Kel’el Ware, pièce maîtresse récupérée dans le trade de Giannis. Lancé comme pivot titulaire avec de grosses responsabilités, il va devoir prouver que son moteur physique et mental qui ont posé questions dans sa jeune carrière peuvent assumer le costume du héros tant espéré dans le Wisconsin. S’il parvient à s’épanouir sous la houlette de Taylor Jenkins pour devenir une sorte de Jaren Jackson Jr, capable de protéger le cercle avec autorité tout en écartant le jeu derrière l’arc de l’autre côté du terrain, Milwaukee pourra avoir de grosses ambitions avec ce projet. Si, à l’inverse, son moteur ne suit pas le volume imposé par un tel rôle, et qu’il stagne dans une nonchalance passive qui rappelle les pires heures de Deandre Ayton, avoir son nom attaché au transfert du joueur le plus important de sa franchise pourrait peser lourd pour le management.
Le second pari est Nate Ament (Pick 13), peut-être le joueur le plus polarisant de la dernière draft. Certains voient en lui un potentiel offensif aux mensurations uniques, d’autres craignent un bust par manque de puissance et d’efficacité. Est-on face à un futur Paul George ou à un Zaccharie Risacher ?
On comprend la logique de Jon Horst : il a d’abord tenté de monter entre le pick 5 et le pick 7 à la draft pour récupérer un guard d’élite et le visage de cette reconstruction, mais les discussions n’ayant pas abouti, aucun trade n’ayant d’ailleurs eu lieu dans le top 10, symbole du regard porté par les Front Office sur la qualité intrinsèque de cette cuvée, il a du se résoudre à drafter en 10 et en 13. Burries ayant miraculeusement glissé d’une position, pressenti initialement à Dallas, les Bucks ont d’abord fait le choix de la sécurité, avant de prendre un pari un peu plus osé en pariant sur un swing factor et sur le très haut plafond d’Ament plutôt que sur un rôle-player interchangeable. À l’instar des projets Ace Bailey ou Brandon Miller, Ament est un pari de développement à moyen-long terme. S’il échoue, l’équipe pourrait à terme manquer de talent offensif, et précisément de création et de shotmaking sur demi-terrain. En revanche, si Ament peut incarner une partie de la solution, en se développant physiquement pour exploiter sa fluidité rare pour sa taille, il pourrait redéfinir totalement le plafond des Bucks.
L’utopie collective comme horizon : sous les radars de la Conférence Est
Quand on pose un regard froid sur le noyau dur de ce projet — Rollins, Jakučionis, Burries, Dieng, Ament, Ware —, on ne constate qu’aucun véritable go-to-guy évident ne semble encore émerger pour succéder au trône laissé vacant par Giannis Antetokounmpo. Le costume est pour l’instant bien trop grand pour n’importe lequel de ces gamins. Mais après des années sous la tension étouffante d’un contender au bord de la rupture, Milwaukee retrouve un parfum presque rafraîchissant : celui de l’ombre.
En entamant cette reconstruction, la franchise du Wisconsin redevient cette petite équipe qui passe sous les radars, un underdog intrigant qui n’a plus rien à perdre et tout à nous prouver. C’est un retour aux sources, brut et sans artifice. Avant que le Greek Freak ne vienne bousculer les lois de la gravité et modifier à lui seul la trajectoire de cette franchise, Milwaukee oscillait depuis plus d’une décennie entre les bas-fonds de la Conférence Est et un premier tour de playoffs arraché dans l’anonymat le plus complet. Aujourd’hui, la page est blanche, et l’excitation de la découverte remplace enfin l’angoisse du résultat immédiat.
Seul le temps pourra nous dire si ce choix historique était le bon pour Milwaukee. À l’ère du nouveau CBA, dont les règles punitives paralysent les effectifs trop gourmands, et avec une loterie de la Draft de plus en plus hostile envers les équipes qui tankent sans retenue, la donne a changé. La jurisprudence Paul George a fait son effet : les front offices sont désormais terrifiés à l’idée de liquider l’intégralité de leur avenir pour attirer une star éphémère. Dans cette nouvelle NBA, la clairvoyance consiste à identifier les fondations d’un projet avant de vouloir y poser un toit.
Alors, la question qui hantera les nuits des fans du Wisconsin est simple : Kel’el Ware, Nate Ament ou Kasparas Jakučionis — les trois pièces maîtresses arrachées dans le deal de Giannis (en attendant les éventuelles pièces récupérées pour Tyler Herro, qui devraient être secondaires à priori) — seront-elles capables d’apporter du réconfort à un Fiserv Forum encore sous le choc de ce trade crève-cœur ? L’avenir nous le dira. Mais pour la première fois depuis bien longtemps, à Milwaukee, on ne va pas regarder les résultats de la nuit en tremblant pour le genou d’une superstar. On va les regarder pour voir grandir des gamins. Et au fond, c’est peut-être ça, la plus belle promesse de cette nouvelle ère.





