Alerte aux tempêtes émotionnelles : le rédacteur de ces modestes lignes n’a pas fait d’études de philosophie ; par contre, il a fait de son mieux. Si vous relevez une coquille dans l’interprétation de la pensée de l’auteur, n’hésitez pas à la corriger !
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Introduction
Imaginons un instant la NBA sans règles. Pas sans règles de jeu, sans règles tout court. Pas de salary cap, pas de draft, pas de contrats garantis, pas de syndicat de joueurs, pas d’arbitrage des litiges, pas d’autorité centrale pour trancher les conflits entre franchises. Juste trente (bientôt trente-deux) organisations privées, chacune avec son argent, ses ambitions et ses intérêts propres dans un marché totalement libre.
Ce tableau n’est pas une dystopie de science-fiction. C’est à peu près ce qu’était le basketball professionnel américain avant que la NBA ne prenne sa forme moderne. Et c’est, à quelques détails près, ce que Thomas Hobbes appelait l’état de nature : cette condition originelle de l’humanité, antérieure à toute organisation politique, qu’il décrit dans son œuvre phare, le Léviathan, publié en 1651.
La ressemblance permet de voir la NBA non plus comme une simple ligue sportive, mais comme une solution politique à un problème philosophique très ancien.
L’état de nature : le basketball avant le Léviathan
Hobbes part d’une anthropologie particulièrement pessimiste : les êtres humains, dans leur état naturel (c’est-à-dire en l’absence de toute autorité qui les contraigne) sont fondamentalement égaux. Non pas égaux au sens moral, mais égaux au sens de la vulnérabilité : même le plus fort peut être tué par le plus faible s’il dort, s’il est surpris, si plusieurs s’allient contre lui. Cette égalité fondamentale produit une compétition sans fin, parce que chacun sait que l’autre est une menace potentielle. Et de cette compétition naît ce que Hobbes formule : bellum omnium contra omnes. La guerre de tous contre tous, dans la langue de Wembanyama.
Dans cet état, écrit-il dans une phrase parmi les plus célèbres de toute l’histoire de la philosophie, la vie humaine est « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ». Il n’y a ni arts, ni lettres, ni société. Il n’y a que la peur permanente et le risque permanent de mort violente. C’est super sympa non ?
Transposons. Sans l’institution NBA, qu’est-ce que le basketball professionnel américain ? Trente organisations qui prennent la forme d’entreprises privées appartenant à des milliardaires, qui s’avèrent être en compétition pour les mêmes ressources rares : les meilleurs joueurs, les marchés les plus profitables, les droits télévisés les plus lucratifs, la légitimité symbolique d’être champion. Sans autorité centrale, chacune de ces franchises suivrait son intérêt immédiat et court-termiste. Les riches achèteraient tous les grands joueurs. Les petits marchés disparaîtraient. Les joueurs seraient soumis au rapport de force entre leur valeur marchande et la volonté des propriétaires. Les règles du jeu lui-même pourraient être modifiées par ceux qui en ont les moyens… La Coupe du monde de football et la suppression du carton rouge d’un américain nous en offre un exemple aussi récent que risible.
Ce n’est pas une hypothèse abstraite ; c’est une histoire. La NBA des années 1940 et 1950, avant la professionnalisation progressive de ses institutions, ressemblait en effet à cette description assez peu reluisante. Des franchises naissaient et mouraient selon les caprices du marché, les joueurs n’avaient aucune garantie contractuelle sérieuse, et si la compétition était réelle, elle était aussi totalement chaotique. C’était, au sens hobbesien, un état de nature sportif.
Le contrat social de la ligue
La réponse hobbesienne à l’état de nature est le contrat social. Les individus, lassés de la guerre permanente et de l’insécurité qu’elle génère, s’accordent pour déléguer une partie de leur liberté à une autorité souveraine, appelée Léviathan. En échange de cette délégation, ils reçoivent la sécurité : la garantie que l’autorité centrale fera respecter les règles, arbitrera les conflits et punira ceux qui décident d’enfreindre les normes édictées.
Ce contrat n’est pas un acte d’altruisme : c’est un calcul rationnel. Chacun y gagne quelque chose qu’il ne pourrait pas obtenir seul, à savoir la paix, la prévisibilité, la possibilité de planifier à long terme. Le Léviathan hobbesien est fondé non pas sur la bonté humaine mais sur l’intérêt bien compris.
La NBA est, dans cette lecture, un Léviathan sportif. Elle est le produit d’un contrat social entre acteurs qui ont calculé que la coopération par le biais d’une autorité centrale leur rapporterait davantage que la compétition non régulée.
Ce contrat connaît plusieurs signataires.
Il y a d’abord le contrat entre les propriétaires de franchises. En adhérant à la NBA, chaque propriétaire renonce à une partie de sa liberté économique absolue : il accepte le salary cap, les règles de draft, le partage des revenus TV, les sanctions disciplinaires de la ligue, etc. Tout ceci en échange de la garantie que ses concurrents feront de même. C’est le calcul classique de Hobbes : je renonce à ma liberté de tout faire, mais j’obtiens la certitude que l’autre renonce également à la sienne. L’idée, c’est que la sécurité commune vaut la liberté individuelle sacrifiée.
Il y a ensuite le contrat entre la ligue et les joueurs, matérialisé dans la Collective Bargaining Agreement (CBA), c’est-à-dire la convention collective négociée (dans la langue de Maxime Raynaud) entre la NBA et le syndicat des joueurs. Ce document, fréquemment renégocié dans des négociations qui peuvent dégénérer en lock-out (= grève), est littéralement un contrat social : il définit les droits et obligations de chaque partie et les protections qu’il accorde à tout signataire. L’histoire des lock-outs de 1998 et 2011 est l’histoire d’un contrat social mis à l’épreuve, un moment où les parties ont failli retourner à l’état de nature.
Il y a enfin, plus implicitement, le contrat entre la ligue et le public. La NBA offre au spectateur un produit : des matchs entre équipes dont la compétitivité est garantie par des règles communes. En échange, le public offre son attention, son argent, sa fidélité émotionnelle. Ce contrat est le plus fragile des trois, parce qu’il n’est pas écrit et que le public peut le rompre unilatéralement à tout moment. C’est d’ailleurs probablement pour cela que la ligue qu’est la NBA investit autant dans la gestion de la narrative ou de son histoire, dans la protection de l’image de ses stars ou dans la construction d’une expérience de consommation qui rend la rupture difficile.
Adam Silver et le pouvoir souverain
Pour Hobbes, il ne fait aucun doute : le souverain doit être fort. Pas nécessairement cruel ou arbitraire, mais absolument maître dans son domaine. La faiblesse du Léviathan est, pour l’auteur, le pire des scénarios : elle ouvre la voie au retour de l’état de nature et, par suite, à l’effondrement de l’ordre que le contrat avait construit.
Le commissionner de la NBA – en l’occurrence Adam Silver depuis 2014 – exerce une forme de souveraineté hobbesienne sur la ligue. Ses pouvoirs sont très, très étendus : il peut suspendre des joueurs, infliger des amendes aux franchises, forcer des ventes de franchise (comme avec Donald Sterling en 2014), statuer sur des litiges sportifs et imposer des politiques que les franchises individuelles n’auraient pas forcément choisies d’elles-mêmes.
L’affaire Sterling est précisément un exemple de ce que Hobbes appelait la nécessité du souverain fort.
En 2014, les enregistrements audio montrant le propriétaire des Clippers tenir des propos racistes ont provoqué une crise. Les joueurs ont menacé de boycotter les playoffs, les partenaires commerciaux ont menacé de rompre leurs contrats, et l’état de nature menaçait ainsi de se réinstaller. Silver a répondu en exerçant le pouvoir souverain sans ambiguïté : suspension à vie, amende maximale et procédure de vente forcée. La rapidité et la décision de l’intervention ont rétabli l’ordre. C’est du Hobbes pur et dur : le souverain rappelle que le contrat social n’est pas négociable, et l’autorité centrale existe précisément pour les situations où le système est menacé de l’intérieur.
Mais Hobbes reconnaît aussi les limites de son modèle. Le souverain est fort, mais il n’est pas omniscient et peut faire des erreurs. Et surtout, il a ses propres intérêts. La NBA en tant que Léviathan a ses propres intérêts économiques et ses alliances. Les décisions qui semblent universellement légitimes, comme le bannissement de Sterling, coexistent avec des décisions plus ambiguës, où l’intérêt de la ligue comme institution pèse visiblement dans la balance.
La draft comme mécanisme hobbesien
Si l’on cherche une institution au sein de la NBA qui illustre le mieux la logique hobbesienne du contrat social, c’est sans doute la draft.
Dans sa structure, cette dernière est un mécanisme de redistribution contrainte des forces en présence. En théorie, les franchises les plus faibles de la saison précédente reçoivent les meilleures chances de recruter les meilleurs jeunes joueurs disponibles (avant la réforme de la lottery qui doit entrer en vigueur l’an prochain). C’est une intervention directe dans la liberté du marché, justifiée au nom de l’équité compétitive et de la survie du système.
Hobbes aurait parfaitement compris la logique. Dans l’état de nature, les franchises les plus riches et les plus attractives aspireraient tous les talents disponibles. Les petits marchés s’étioleraient, perdant leurs fans, leurs revenus, leur viabilité. En quelques décennies, on se retrouverait avec 4 ou 5 grandes organisations qui monopoliseraient la compétition et 25 carcasses institutionnelles, maintenues en vie par la seule inertie… et nous appellerions cela la Ligue des champions de football (oui, c’est du sarcasme).
La draft est donc un sacrifice consenti par les forts au bénéfice des faibles. Pour autant, si l’on creuse, il s’agit d’un sacrifice qui sert également les forts eux-mêmes. Et pour cause : une ligue avec 25 équipes non compétitives est une ligue que personne n’a envie de regarder. Les droits télévisés s’effondreraient, et les revenus de tous avec. Le Léviathan a besoin que toutes ses parties fonctionnent, même imparfaitement.
C’est exactement le raisonnement hobbesien du contrat social : je cède quelque chose aujourd’hui parce que cela garantit la stabilité du système dont je dépends demain. A nouveau, la renonciation à la liberté absolue est le prix de la sécurité collective.
Le syndicat des joueurs : un Léviathan dans le Léviathan
La philosophie politique de Hobbes est souvent critiquée pour son caractère monolithique : un seul souverain, une seule autorité, pas de contre-pouvoir institutionnalisé. Ses successeurs (Locke, Rousseau, Montesquieu) ont développé des théories plus nuancées, fondées sur la séparation des pouvoirs et la possibilité de résister au souverain. Mais Hobbes lui-même avait vu quelque chose d’important : au sein même du Léviathan, des acteurs suffisamment organisés peuvent constituer des contre-pouvoirs efficaces.
La NBPA (National Basketball Players Association) est exactement cela : un Léviathan dans le Léviathan, un acteur collectif organisé qui exerce une forme de souveraineté partielle sur une partie du système. Le syndicat des joueurs NBA est, historiquement, l’un des plus puissants du sport professionnel américain. Depuis Oscar Robertson et Kareem Abdul-Jabbar, il a arraché des droits tels que la free agency, les contrats garantis, les protections médicales, les salaires minimums, … Autant de droits que des joueurs, isolément, n’auraient jamais obtenus.
Ici, Hobbes croise Marx de façon intéressante, et c’est une collision que ni l’un ni l’autre n’aurait forcément appréciée.
Le syndicat est l’institution qui permet à la partie faible du contrat, à savoir le salarié/le joueur, de peser sur la partie forte, à savoir la Ligue et ses propriétaires, par le biais de l’organisation collective. C’est la réponse organisée à l’asymétrie de puissance contractuelle, telle qu’on la retrouve dans les grandes entreprises.
Les négociations du CBA sont le moment où cette tension est la plus visible. En 2011, le lock-out a duré 149 jours : les propriétaires voulaient réduire la part des revenus allant aux joueurs et ces derniers refusaient. Les deux parties étaient, temporairement, revenues à quelque chose qui ressemble à l’état de nature contractuel : suspension du contrat, menaces mutuelles, incertitude sur ce que serait le prochain accord. Les matchs n’étaient pas joués et les revenus s’évaporaient pour tous. La peur du coût de la guerre, qui renvoie à la peur hobbesienne qui conduit au contrat social, a finalement ramené les deux parties à la raison, et à la table des négociations.
Ce qui est philosophiquement remarquable dans ce processus, c’est qu’il illustre la dynamique que Hobbes décrit : le contrat social n’est pas un accord signé une fois pour toutes et gravé dans la roche. C’est un équilibre dynamique, renégocié, menacé par les intérêts divergents des parties. Surtout, cet équilibre est maintenu par des calculs rationnels, selon lesquels l’effondrement du système coûterait à chaque partie plus cher que les concessions nécessaires pour le maintenir.
La guerre de tous contre tous sur les parquets
Il y a un paradoxe lorsqu’on lit la structure de la NBA comme le Léviathan de l’auteur : la ligue construit un ordre institutionnel sophistiqué, un ensemble de règles et de mécanismes de redistribution, précisément pour permettre que la guerre ait lieu… sur le terrain. Tout le dispositif du contrat social que l’on a déjà mentionné n’existe pas pour éliminer la compétition mais pour la structurer, pour la concentrer dans un espace où elle peut s’exprimer sans détruire le système global.
C’est là que Hobbes rencontre quelque chose que lui-même n’avait pas entièrement théorisé : la compétition régulée. L’état de nature est une compétition destructrice parce qu’elle est totale et sans règles. Elle détruit tout ce qu’elle touche, y compris ceux qui la gagnent, parce qu’elle ne laisse aucune paix et aucune possibilité de planification. Le contrat social ne supprime pas la compétition : il la canalise en érigeant des règles. Par-là, il transforme une force destructrice en quelque chose qui peut être productif, voire même beau.
Un match de playoffs entre deux franchises rivales est, dans cette lecture, une guerre de tous contre tous parfaitement domestiquée. Les joueurs se battent avec une intensité physique et mentale qui n’a rien d’anodin. Mais cette guerre est contenue dans les limites d’un parquet, arbitrée par des règles communes, limitée dans le temps et produit un vainqueur sans que le perdant ne soit détruit, puisqu’il pourra retenter sa chance l’année suivante. Le contrat social a donc transformé la guerre en compétition.
Les limites du Léviathan
Toute grande théorie a ses angles morts et Hobbes n’échappe pas à la règle. Son modèle, appliqué à la NBA, rencontre plusieurs limites.
La première est la question de la légitimité du souverain.
Le Léviathan de Hobbes tire sa légitimité du contrat social, mais dans la NBA, le souverain (la ligue, le commissionner) n’est pas issu d’un contrat équitable entre parties égales. Les propriétaires ont fondé la ligue, en ont écrit les règles et la gouvernent. Le contrat social NBA a toujours été asymétrique. Les joueurs ont progressivement conquis leur place dans la négociation, mais ils partent d’une position structurellement inférieure que Hobbes, dans son modèle, ne prend pas vraiment en compte.
La deuxième limite est la question raciale.
La NBA est une ligue où la grande majorité des joueurs sont afro-américains et la grande majorité des propriétaires caucasiens. Cette asymétrie n’est pas neutre, elle s’inscrit dans une histoire américaine longue et douloureuse de relations de pouvoir racialisées que la philosophie politique de Hobbes (un philosophe anglais du XVIIè siècle) n’avait aucun outil pour penser. Le contrat social NBA s’est construit sur des relations de domination qui précèdent et influencent le contrat sportif lui-même. Plusieurs joueurs l’ont dit explicitement, comme LeBron James ou Chris Paul dans son rôle de président de la NBPA : le rapport entre propriétaires et joueurs ne peut pas être pensé en faisant abstraction de cette histoire.
La troisième limite est celle du marché global.
Le Léviathan hobbesien est souverain sur un territoire délimité. La NBA, elle, est une ligue américaine qui opère dans un marché mondial, avec des joueurs issus de 50 pays, des droits TV vendus sur tous les continents, des partenariats économiques qui la lient à des régimes politiques étrangers. La crise de 2019 autour du tweet de Daryl Morey sur Hong Kong a illustré brutalement cette limite : le Léviathan NBA ne contrôle pas les éléments géopolitiques inhérents à son expansion internationale.
Conclusion
Le Léviathan de Hobbes tire son titre d’une créature de la Bible : un monstre marin, symbole de puissance chaotique que seul Dieu peut dompter. Hobbes retourne le symbole et le monstre, dans sa version, est la puissance qui dompte le chaos.
La NBA est un monstre de ce type. Un monstre économique, institutionnel, médiatique mais évidemment imparfait. Mais un monstre qui a produit quelque chose que l’état de nature sportif ne pouvait pas produire : 70 ans de basketball de haut niveau, avec une compétitivité suffisamment maintenue pour que le spectacle reste crédible, avec des protections suffisantes pour que les joueurs soient autre chose que des ouvriers, avec une autorité centrale capable d’arbitrer les crises les plus graves.
Hobbes nous invite à regarder la NBA sans naïveté ni cynisme. Sans naïveté car la NBA n’est pas un espace de pure beauté sportive, c’est une institution politico-économique complexe avec ses intérêts propres et ses inégalités structurelles ; sans cynisme, car ce n’est pas non plus une simple machine à profits déguisée en compétition sportive. C’est un contrat social, imparfait certes, mais réel.
C’est ce que Hobbes avait compris, il y a près de quatre siècles, sur toutes les formes d’organisation humaine. Le Léviathan n’est jamais acquis, il est toujours une victoire provisoire sur le chaos.





