Verdun, 1916. Une bataille de tranchée s’est installée. Les deux camps s’épuisent dans une guerre stérile où chaque nouveau mètre glané mène à une future impasse.
Le débat sur le calendrier NBA a quelque chose de cette guerre-là. Chaque année il ressurgit, les mêmes plaintes, les mêmes arguments et contre-arguments qui se fracassent les uns contre les autres. D’un côté, une plainte concernant les blessures et un calendrier devenu inadapté au sport moderne. De l’autre, une histoire à protéger et un argument sans appel : « cela ne se produira jamais ». Les tranchées sont déjà creusées pour une nouvelle opposition : jusqu’à l’année prochaine.
Si j’écris cet article, ce n’est pas pour choisir un camp, ce serait vain. Je pense que les deux ont raison.
Mais le refus d’Adam Silver et de la NBA de revoir son calendrier n’invalide pas pour autant sa nécessité. Face à une pluie de blessures toujours plus conséquente, le calendrier semble être la clé. Je vous propose dans cet article, de discuter de pourquoi, contrairement à ce que la ligue avance, cette réforme qu’elle honnit serait pourtant salutaire… pour les athlètes.
Un calendrier immobile, un jeu toujours plus exigeant
Dans un peu plus d’un an, la NBA fêtera les 60 ans de son calendrier à 82 rencontres par saison. Venu d’une période où la NBA ne possédait que 12 équipes, et n’avait aucun autre moyen de générer des revenus que la vente des billets, cette ligue à très haute cadence de match était donc née et n’en bougerait plus jamais.
En 1967, le jeu ne ressemble à rien de ce qu’il est aujourd’hui. D’un côté, les équipes jouent à un rythme effréné. Dès que le rebond est pris, on se projette en contre-attaque. Mais le jeu, lui, n’a aussi rien à voir avec celui d’aujourd’hui. Il n’y a pas de ligne à 3pts, le jeu est dominé par les intérieurs et la notion de « qualité de tir » est une lointaine révolution que rencontreront leurs petits-enfants.
On a documenté les nombreuses évolutions du jeu et de la ligue dans cet article.
Sauf qu’en ce temps, les joueurs réussissent à participer à l’essentiel des matchs. Et en réalité, ils y arriveront pendant de longues années. Sauf que depuis 15 ans, le sujet des blessures devient de plus en plus difficile à ignorer. Et ce n’est pas seulement leur nombre qui a explosé, c’est aussi leur nature.
La disponibilité, le combat de la décennie
L’enjeu pour la NBA a toujours été d’avoir ses stars disponibles. Elles ont un rayonnement sans pareil sur le jeu, justifient pour les fans de payer leurs tickets ou de réserver leur soirée pour regarder une rencontre qui va durer autour des 2h30.
Le problème, c’est qu’habituée à avoir des stars qui jouaient entre 90 et 95% des rencontres, elle a vu l’hyper-disponibilité des joueurs s’éroder d’années en années depuis le début des années 2000. On a d’abord pointé du doigt le load management, cette pratique démocratisée par les Spurs de Gregg Popovich qui visait à limiter les minutes de ses stars toute la saison régulière, voire à ne pas hésiter à laisser au repos ces dernières même si aucune blessure ne le justifiait.
Une pratique d’abord moquée, puis rapidement imitée face à la longévité du groupe de San Antonio.
En réalité, les Spurs étaient en avance sur une réflexion autour du calendrier. Le jeu évoluait, la difficulté à garder ses équipes disponibles pour les Playoffs avec, et la fatigue apparaissait à ces derniers comme une cause de blessure supplémentaire.
Or, alors que le load management se généralisait petit à petit, il devenait le bouc émissaire idéal pour ignorer une problématique de fond : les blessures augmentaient.
Pour mettre en exergue la chute de la disponibilité des joueurs, Ben Taylor de Thinking Basketball a étudié les 40 meilleurs scoreurs de la ligue depuis sa création et la part de matchs joués sur le total possible au fil des années. Elle permet de voir que la ligue a connu une véritable stabilité en termes de présence des joueurs. Jusqu’à ce que la courbe se mette à… Basculer :
Après une chute courant des années 90s, on peut imaginer que l’évolution des moyens fournis aux joueurs et les nouvelles données sur le conditionnement physique ont permis un rebond au début des années 2000s. Mais lorsqu’au milieu de cette décennie – qu’on pourrait d’ailleurs corréler avec l’arrivée du Run & Gun et un retour vers une PACE plus élevée – la chute s’est ré-amorcée, et rien n’a pu l’endiguer : pas les progrès en conditionnement physique, en médecine, en connaissance sur le sommeil ou en nutrition… Rien.
Aujourd’hui, la ligue se bat pour faire remonter le taux de disponibilité de ses joueurs au-dessus des 75%…. soit 62 matchs.
Alors bien sûr, il est facile de dire que les joueurs ne souhaitent plus être disponibles, que ce ne sont pas les blessures qui ont augmenté, que ce sont les mentalités qui se sont détériorées, que les joueurs ne donnent plus autant de valeur au sport, aux fans, etc.
Mais que disent les blessures ? Une étude menée par Lev Akabas pour Sportico, donne un premier élément très intéressant pour évaluer de l’évolution des absences : en se concentrant sur celle des All-Stars en Playoffs. Car si l’on peut trouver les absences suspicieuses en saison régulière, difficile de taxer les franchises de faire du load management en post-saison. Or les chiffres sont clairs :

Quand il était fréquent de ne pas avoir, ou quasiment pas, d’absences majeures en Playoffs dans les 90s, ce sont entre 5 et 10 équipes qui ont été charcutées en Playoffs par l’absence de l’un de leurs joueurs majeurs dans la première partie des années 2020 (hors COVID).
Alors oui, il y a une tendance à la gestion qui doit exister en saison régulière. On repère par exemple une tendance à avoir un taux de présence plus faible lors des back-to-backs, ce qui atteste d’un recours encore réel au load management. Pas de quoi expliquer cette chute drastique du taux de disponibilité des stars, démontrée par Ben Taylor.

D’ailleurs, une étude épidémiologique réalisée par PLOS One, basée sur les blessures NBA entre 2017 et 2021 va dans le sens d’une accélération du ratio de blessures parmi les joueurs NBA. Plus important, elle crée des groupes selon le minutage. D’abord un groupe qui joue entre 26 et 35 minutes. Et un autre entre 16 et 25 minutes. On remarque :
- Un ratio de blessure de 1,16 contre 0,21 sur les blessures aux tendons et aux ligaments
- Un ratio de blessure de 0,69 contre 0,16 sur les blessures musculaires
- Un ratio de de blessure de 0,30 contre 0,03 sur les blessures osseuses
Si l’étude prouve sans aucun doute possible une association entre temps passé sur le terrain et fréquence d’occurrence des blessures, elle confirme que la répétition de certains gestes favorise l’usure et ce faisant, la blessure. D’autant qu’il faut prendre en compte que le volume de blessures a encore augmenté depuis la date de fin de cette étude (2021). En particulier un.
L’explosion des blessures des tissus mous, le nouveau cauchemar des franchises
Parce que l’observation qui a motivé l’écriture de cet article est une sensation récente : depuis quand avons-nous autant de blessures musculaires ? Les rapports de blessures mentionnant « les ischios » et les « mollets » notamment sont passés de blessures dont on entendait rarement parler quand j’ai commencé à suivre la NBA au début des 2010s, à un véritable fléau de la ligue depuis 3-4 ans.
Pire, ces blessures ne sont pas seulement invalidantes sur de longues périodes, elles semblent être des engagements long terme avec de multiples rechutes chez les joueurs qui les contractent. Autrefois, le pire cauchemar était d’entendre « ligament », « tendon », « ménisque », désormais, une nouvelle catégorie s’est ajoutée à la liste. Cette ascension du nombre de blessures des tissus mous (musculaire) n’empêche cependant pas les autres formes de blessures de prospérer : les 6 ruptures du tendon d’Achille des 12 derniers mois sont d’ailleurs un record dans l’histoire de la grande ligue.
Après 20 matchs cette saison, le nombre de blessures au mollet était en hausse de 40% en seulement 1 an selon Stotts Data. Au sortir de Playoffs 2025 qui avaient été largement amputés par les blessures musculaires et les ruptures du tendon d’Achille, la tendance à contracter ce type de blessures explosait déjà au lancement de la saison 2025-26.
Dans un article pour The Ringer, Kirk Goldsberry troquait ses habituels graphiques sur la répartition de tirs par zones contre une étude de l’évolution des blessures en NBA. Ci-dessous, en rouge, l’évolution des blessures aux mollets (calf) et aux ischios (hamstring) depuis 16 ans :

En 16 ans, ces blessures ont vu leur occurrence multipliée par 4 ! Un fléau, on disait.
Dans le cas des ruptures du tendons d’Achille, de nombreux médecins du sport, dont Jimmy Buffi, bio-mécanicien, cité dans cet article, pointent du doigt la hausse du volume de step-back à 3pts en NBA qui force sur des postures contraignantes pour le corps. C’est sans surprise qu’on trouve dans cette catégorie : Damian Lillard, Jayson Tatum, Tyrese Haliburton ou Kevin Durant parmi les touchés.
Concernant les blessures musculaires, c’est au contraire une tendance du jeu à « s’horizontaliser » qui est mise en cause.
En effet, la multiplication des euro-steps, appuis avec contact lors de la projection vers le cercle pour attaquer l’espace ou générer des fautes augmentent la brutalité des appuis. Et dans une période où dans le même temps, on demande aux joueurs de défendre latéralement des zones très importantes, avec plus de navigation d’écran et des close-outs toujours plus nombreux, il devient difficile de préparer le corps à autant de répétitions.
Surtout pour ceux cumulant : des responsabilités élevées et des minutages élevés, avec un calendrier dont le dernier aménagement d’envergure (réduction de la pré-saison, augmentation de la durée de la saison) date d’il y a 9 ans.
Depuis, la NBA l’a même alourdi pour certaines équipes avec l’instauration du Playin et de la NBA Cup.
Un jeu plus exigeant
La révolution du spacing a transformé le jeu dans ses grandes largeurs. La géométrie du jeu s’en est trouvée métamorphosée. De la création d’une ligue à 82 matchs dans les années 60s, à cette mutation accélérée rencontrée en 2015, la distance parcourue par les joueurs, et le nombre de changements de directions imposés aux corps des athlètes ont explosé.
Ces deux éléments sont loin d’être anodins car dans une ligue aussi athlétique que la NBA, les chocs répétés que cela suggère changent drastiquement le niveau d’exigence pour le corps des athlètes
C’est une problématique que la chaîne Thinking Basketball a également adressé dans sa vidéo susmentionnée. Pour la production de ce contenu, ils se sont mis à compter :
- Le nombre de pas par minutes de stars des années 60s / 90s / 2020s
- Le nombre de changements de directions de stars des années 60s / 90s / 2020s
Le résultat est saisissant :
Les profils choisis visent à donner une idée claire de l’activité des joueurs selon leur poste. Intérieur et porteur de balle pour les 60s. Intérieur, porteur de balle et joueur sans ballon pour les 90s et 2020s. Si tout avait doublé entre les années soixante et les nineties, les scores n’ont plus de communes mesures dans le jeu moderne. Un intérieur comme Anthony Davis effectue des changements de direction équivalent à ceux d’un Reggie Miller, extérieur sans ballon, dans les années 90 : profil de joueur qui vit par son activité et ses changements de direction.
Un porteur de ballon comme LeBron James (pourtant déjà dans le milieu / fin de la trentaine) réalise quasiment 3 fois plus de changements de direction qu’un meneur dans les 60s.
Pour cause, le jeu a radicalement changé. En augmentant considérablement les zones à couvrir en attaque et en défense via une meilleure gestion de l’espace et des déplacements, les corps sont mis à plus rude épreuve que par le passé. Qu’une carcasse comme celle d’Anthony Davis ait connue une telle explosion de zone à couvrir, de changements d’appuis par rapport aux intérieurs d’antan, explique assez aisément la transformation que le sport a connu : c’est 5 fois plus que Wilt, 2,5 fois plus que Hakeem, qui était pourtant un intérieur particulièrement impliqué défensivement.
Globalement, le jeu n’a jamais autant exigé de s’arrêter en pleine course, exploiter des espaces à grande vitesse, se repositionner dans l’espace, effectuer des close-outs agressifs, etc.
Et les corps en pâtissent car cela génère des blessures. Sauf qu’une blessure… n’est jamais gratuite.
Les blessures ne sont jamais gratuites
Il existe une idée un peu tacite chez le fan de sport, c’est qu’un joueur qui revient de blessure est donc soigné. C’est selon moi faire deux erreurs majeures :
- Penser que les exigences du sport professionnel permettent de systématiquement patienter jusqu’à avoir retrouvé ses pleins moyens
- Penser qu’un retour de blessure signifie avoir effacé la blessure
D’un point de vue performance, on peut dire que c’est la tendance à pointer du doigt la production d’un joueur « depuis son retour de blessure », sans faire de corrélation entre l’absence précédente et les difficultés présentes. D’un point de vue suivi de la santé des joueurs, c’est celle que semble embrasser Adam Silver qui veut ignorer que les « blessures de compensation » sont bien réelles.
Une épidémie taillée pour ravager la NBA
Cette saison, interrogé sur l’épidémie de blessures en NBA, Richard Lieber, spécialiste américain dans le domaine de la physiologie musculaire disait ceci :
« Le meilleur prédicteur d’une lésion au mollet est une précédente lésion au mollet. On aime croire qu’une fois qu’un athlète est guéri, il est comme neuf. ». On trouve difficilement plus faux comme idée reçue, nous prévient-il..
Ces blessures musculaires sont particulièrement problématiques, car elles vont à l’encontre de l’idée que ce n’est qu’une question de préparation. Contrairement à certaines formes de blessures qui peuvent être considérablement réduites par un travail en amont pour renforcer une zone à risque par de la musculation, de la kinésithérapie, le muscle lui a un fonctionnement différent. En effet, un muscle n’est pas endommagé par la brutalité du choc qu’il encaisse, ce qui laisserait à penser qu’en l’entraînant à soutenir plus de charge, on limiterait nécessairement la potentialité d’une blessure, mais par l’étirement qu’il subi.
Je vous laisse avec cette explication de Lieber pour The Ringer :
La découverte centrale de Lieber, bâtie au fil d’une carrière, est simple : les lésions musculaires ne sont pas causées par l’intensité de l’effort du muscle, mais par l’amplitude de son étirement pendant qu’il travaille. « Le muscle doit presque toujours être activé pour être réellement blessé », m’explique Lieber. « Et il doit presque toujours être étiré. » C’est quand ces deux phénomènes surviennent en même temps que les blessures peuvent se produire.
Le mollet, explique-t-il, est particulièrement vulnérable à cette combinaison en raison de notre anatomie. « Le muscle du mollet a des fibres plutôt courtes, tout bien considéré », dit Lieber. Quand la cheville pivote et que le genou se tend au même moment, cela impose une contrainte immense au muscle.
Cette contrainte est amplifiée chez les joueurs de grande taille. « Mon mollet et celui de Shaq ont à peu près la même longueur de fibres », précise Lieber, « mais lui en a peut-être dix fois plus que moi. » Les fibres ne grandissent pas avec le corps. Les os — les leviers — si. « Donc une personne plus grande, quand elle fait pivoter son articulation du genou ou de la cheville de 20 degrés, étire ses muscles relativement plus. »
Le même geste, exécuté par un corps plus grand, est plus dangereux. Non pas parce que le joueur est plus faible, mais parce que la géométrie est moins favorable. Mauvaise nouvelle pour une ligue qui demande à des joueurs toujours plus grands et plus longs d’ajouter à leur répertoire des false steps, des stepback 3 et des Euro-steps.
Quand je décris à Lieber le stepback 3 — où le pied d’appui se pose avec le genou tendu et la cheville qui fléchit simultanément —, il n’hésite pas. « Vous reculez, puis vous prenez une énorme impulsion avec vos jambes et votre mollet. Vous faites un contre-mouvement pour activer et étirer le mollet, puis vous empilez une grosse activation par-dessus. » Étirer, activer, exploser — dans cet ordre, plus vite que le système nerveux ne peut s’en protéger.
D’un point de vue cinétique, l’Euro-step, ce sont deux décélérations sur une seule jambe de forte magnitude, cousues ensemble par un transfert de poids latéral. La jambe d’appui absorbe l’élan vers l’avant, la jambe arrière balaie ensuite latéralement à travers l’axe médian du corps, puis un nouvel appui de cette jambe arrière exige une autre absorption de force, cette fois avec le corps déjà déséquilibré. Autrement dit, ce sont trois des schémas de charge les plus à risque du basket — freinage excentrique du mollet, décélération en valgus du genou, et stabilisation unilatérale du bassin — comprimés en environ 0,6 seconde.
L’essor du stepback 3 et de l’Euro-step n’est pas une tendance aléatoire. À mesure que la NBA a compris que les tirs les plus intelligents du terrain sont ceux pris au cercle et au-delà de l’arc, les joueurs créatifs ont développé et affiné des gestes qui génèrent ces occasions. Savoir créer et convertir ses propres tirs à 3 points ou près du panier, c’est ce qui fait une superstar. Mais la manière dont ils s’y prennent est-elle risquée ?
Nous avions déjà mentionné l’explosion du step-back à 3pts comme un potentiel coupable de certaines formes de blessures. C’est intéressant, car cela corrèle l’évolution du jeu (l’utilisation d’un tir qui n’existait pas avant), la hausse drastique de son volume au fil des ans, avec l’explosion de certains formats de blessures.
Rookie en 2017-18, Jayson Tatum prenait 11 stepbacks 3 sur toute une saison. En 2024-25, il en tentait 251, soit plus de 3 par rencontre. Aujourd’hui, 5 joueurs NBA ont répété ce tir plus de 1000 fois dans leur carrière (Harden, Curry, Doncic, Tatum, Lillard). Tatum malgré un très haut niveau de disponibilité a connu une rupture du tendon d’Achille, Damian Lillard également.
Luka Doncic, lui, a connu 3 élongations du mollet.
Autant de blessures, dont le déclenchement est intimement lié aux mécaniques complexes que décrivait Richard Lieber.
La blessure & la récidive
Si Richard Lieber nous éclaire sur le lien étroit entre ces blessures, les physiques des joueurs NBA et l’évolution du jeu couplé à un sport où les rôles sont de moins en moins délimités, le lien entre contraction d’une blessure et récidive est une réalité plus universelle.
Une étude basée sur 26 articles en 2014, menée par divers experts et publiée dans l’International Journal of Sports and Physical Therapy autour des blessures les plus fréquentes des « sections basses » et de leurs principaux prédicteurs tirent des conclusions assez claires. Le regroupement de ces diverses blessures regroupe : les élongations aux ischios (hamstring strain), les ligaments croisés (ACL), les blessures aux tendons d’Achille, les entorses aux chevilles.
Alors quelles conclusions ?
- Une lésion des ischios dans les 12 mois précédents est un fort prédicteur de récidive — les joueurs concernés ont 4,3 fois plus de risques d’en subir une nouvelle. Un tiers des lésions d’ischios sont des récidives, et dans la ligue australienne de football, une lésion antérieure multipliait le risque de récurrence par 11,6.
- Une blessure des ligaments croisés ne se limite pas au genou d’origine — elle « contamine » l’autre jambe. Chez des footballeurs d’élite, 70% des blessures actuelles du LCA survenaient sur la même jambe qu’une blessure antérieure, et une rupture du ligament controlatéral suivait dans 5,7% des cas. Plus la reprise est rapide, plus le risque est accrue d’une récidive ou d’une blessure compensatoire.
- Après une rupture du Tendon d’Achille, un individu a 176 fois plus de risques de se blesser au tendon du côté opposé environ 3,1 ans plus tard, comparé à quelqu’un sans antécédent. Les auteurs avancent une explication multifactorielle : changements dégénératifs, prédisposition génétique, ou atrophie de désuétude du tendon controlatéral due à la baisse d’activité pendant l’immobilisation de la jambe blessée.
- Entorse de cheville : la blessure la plus banale mène le plus souvent à une seconde entorse, du même côté ou de l’autre. La récurrence était 50% plus élevée chez les joueurs déjà touchés, et une entorse antérieure était le facteur statistique le plus important menant à une nouvelle entorse.
Autrement dit, qu’elles soient liées aux muscles, aux tendons, aux ligaments ou une structure plus complexe, tout joueur qui a subit une blessure entre dans une zone de turbulence lors de son retour. Toutes les formes de blessures observées génèrent un risque plus important, pour ceux qui en doutaient, de récidive.
Mais ce n’est pas le seul phénomène que l’on observe. En effet, un corps qui a connu une blessure connaît également une période de déséquilibre, qui peut entraîner un effet de compensation, propice à d’autres blessures.
La blessure de compensation
Une douleur, une appréhension, une fragilité pressentie sont autant de raisons pour un athlète de modifier perceptiblement ou pas des changements de posture, de modifier l’équilibre entre ses appuis ou d’altérer un mouvement qu’il a toujours fait d’une certaine manière.
En cela, outre les risques de récidives susmentionnés, existent aussi les risques de blessures par compensation.
En Juin 2019, le Journal of Athletic Training publiait une étude particulièrement intéressante intitulée Facteurs de risque d’une entorse ou d’une élongation initiale et subséquente du tronc ou des membres inférieurs chez les joueurs de football universitaires.
L’étude scindait des jeunes athlètes américains en 2 cohortes. D’un côté, des joueurs ayant déjà contracté une blessure dans les 12 mois précédents, de l’autre des joueurs n’en ayant pas rencontré dans l’année précédant l’étude. Celle-ci se déroulait sur 2 saisons consécutives pour établir si la prévalence de recontracter une blessure est plus forte chez des joueurs « fragilisés » par une expérience précédente.
Mais les auteurs cherchent autre chose : des facteurs modifiables (donc entraînables) qui pourraient expliquer pourquoi certains joueurs se blessent et d’autres non. Deux candidats les intéressent : l’endurance des muscles du tronc (le « core ») et les capacités neurocognitives (temps de réaction, mémoire, vitesse de traitement).
Le premier point qui est intéressant : 44% des joueurs étudiés vont se blesser. Sur ces blessés, 82% avaient déjà été blessés la saison précédente. Le verdict de l’article, est qu’une blessure préalable augmente de 1,5 à 2 fois les risques de se blesser à nouveau, que ce soit une blessure équivalente ou différente.
Mais les chercheurs vont plus loin. Une blessure antérieure (musculaire ou cérébrale ; la notion de commotion revient souvent puisque portant sur des athlètes de football américain) dégrade l’efficacité du circuit qui relie la perception sensorielle à la réponse musculaire : Le joueur génère moins vite la raideur musculaire protectrice. Si en plus son tronc fatigue vite (mauvais gainage), le contrôle du bassin et donc des jambes se dégrade car les muscles du tronc s’activent avant ceux des membres inférieurs et forment le lien mécanique entre le tronc et les jambes. Ajoutez un gros volume de matchs, plus de responsabilités et/ou de minutes, et le risque explose.
Point intéressant pour relier tout cela à l’actualité NBA : le cas d’Aaron Gordon. L’intérieur des Nuggets, titulaire indispensable, a multiplié les blessures aux ischios et aux mollets — trois blessures aux ischios sur les neuf derniers mois. Un enchaînement qui pourrait bien illustrer le cercle vicieux décrit plus haut : les gênes physiques à répétition finissent par s’installer en compensations durables (une raideur au niveau des hanches, par exemple), lesquelles favorisent à leur tour de nouvelles blessures musculaires. Et son profil n’arrange rien : son statut de titulaire et son jeu à risque : agressions vers le cercle, prises de contact, euro-steps répétés, multiples couvertures défensives sont autant d’éléments qui décuplent les risques de réexposition.
Que ce soit la blessure initiale (mollet) ou une blessure de compensation (ici, les ischios).
Pourquoi le réforme paraît nécessaire, même si inenvisageable
La NBA tient trop à son nombre de matchs pour réellement envisager une réforme. Du moins, c’est ce que la communication de la ligue pousse à conclure. Pour beaucoup, elle est un élément historique beaucoup trop symbolique de tous les records de la ligue. Le changer serait faire sécession avec 60 ans d’histoire.
Par ailleurs, des considérations financières, tant liées aux ventes de billets qu’au contrat des droits TV semblent au cœur du processus de réflexion. Bien évidemment, d’autres ligues prouvent que moins de matchs, génère plus de rareté, donc plus d’enjeux sur les matchs restants, et permet d’augmenter les audiences.
Toutefois, ce n’est pas le propos de cet article.
Aujourd’hui, le jeu, dans son évolution, semble donner raisons aux partisans d’une réduction du volume de rencontres. Bien sûr, une approche d’entre-deux serait d’accepter qu’il y a plus de blessures et plus de load management. Mais même ce faisant, la réalité c’est que le jeu évolue dans une direction où pour protéger son produit, qui touche son sommet au moment des Playoffs, la ligue a tout intérêt à protéger ses stars.
Une série avec une star absente perd généralement son enjeu, et donc son intérêt pour ses spectateurs. Or, les indisponibilités atteignent un niveau record avec l’explosion en cours, et c’est important de le noter, elle n’a pas (encore) atteint son paroxysme de blessures musculaires.
Tout dans le jeu, que ce soit l’évolution des attaques depuis le milieu des années 2000s, avec une accélération avec la révolution du tir à 3pts depuis 2015, mais désormais aussi dans les défenses derrière l’explosion des schémas très agressifs qui prennent d’assaut la NBA depuis 3-4 ans devient un facteur aggravant de cette épidémie.
Si l’on considère que le jeu est la pierre angulaire de la ligue, alors il semblerait logique de réduire le facteur principal de risque : le calendrier NBA.
Car au-delà du jeu lui-même, les études récentes prouvent que l’environnement NBA est un facteur aggravant : nombreux voyages, changements de fuseaux horaires, perturbation du sommeil contribuent à la fragilisation des athlètes. Or les études susmentionnées prouvent que les blessures attisent d’autres blessures, certes, mais également que d’autres perturbations, notamment cognitives forment un effet boule de neige qui peuvent faire exploser la prévalence de ces dernières.
Lorsqu’on parle du produit NBA des années 90s, et de son succès, on ne mentionne jamais son principal atout selon moi ; la disponibilité de ses stars. Vivre une campagne de Playoffs sans aucun absent ou presque a probablement contribué à l’installation des rivalités et l’impression que les enjeux n’allaient pas être sabotés, tôt ou tard, par les blessures.
Si le sport moderne ne peut plus garantir de niveau de disponibilité équivalent à celui d’il y a 30 ans, la NBA ressort en tête des victimes en raison de la dimension athlétique hors norme de ses joueurs. Évidemment que des humains de cette taille là, possèdent des fragilités supérieures à la moyenne. Surtout quand on les pousse à transcender leurs positions naturelles et la manière dont leurs rôles étaient compartimentés selon leurs « facultés naturelles ».
Toujours est-il, que la solution envisagée l’an passé de limiter l’accès aux récompenses à la participation à 65 matchs inquiète sur la perception d’Adam Silver et ses équipes sur le sujet. Leur négation systématique de l’étroite corrélation entre l’évolution du jeu et le nombre de matchs dans les blessures de ses stars interroge. Tout comme le fait de considérer que c’est un succès d’avoir réussi à pousser Victor Wembanyama ou Nikola Jokic à bousculer leurs retours, avec les risques que nous avons démontrés, pour jouer quelques matchs de saison régulière supplémentaire.
La réalité c’est que cette règle des 65 matchs n’a pas empêché un niveau d’absence record en 2025-2026, et que le niveau de Nikola Jokic pré-blessure vs post-blessure soulève clairement la question des bienfaits de ces prises de risque. D’autant qu’in fine, ces règles qui ont écarté de nombreuses stars des récompenses (même si certaines « dérogations » ont été accordées) comme Luka Doncic ou Anthony Edwards, démontre la fragilité de ce succès.
Surtout quand, au final, la saison fut un nouveau record d’indisponibilité des stars NBA, et que l’intensité défensive que la ligue semble adopter aujourd’hui, porte à penser, que les problèmes vont continuer leur progression. Et si une dernière illustration est nécessaire, je vous partage ce petit florilège de blessures durant ces Playoffs 2026, en guise de conclusion :
Ischio-jambiers
- Luka Dončić (Lakers) — grade 2, tout le parcours playoffs manqué
- Jalen Williams (Thunder) — manqué 6 des 8 premiers matchs, puis rechute
- Peyton Watson (Nuggets) — tout le 1er tour
- O.G. Anunoby (Knicks) — Absence durant le 2e tour
- Dylan Harper (Spurs) — Absence durant le 2e tour
Mollet
- Aaron Gordon (Nuggets) — l’essentiel du 1er tour
- Franz Wagner (Orlando) — 3 derniers matchs du 1er tour
- Ajay Mitchell (Thunder) — forfait durant la finale de conférence
- Ayo Dosunmu (Timberwolves) — quelques matchs
Tendon d’Achille
- Donte DiVincenzo (Timberwolves) — rupture, saison terminée
Genou / cheville / hanche (pour mémoire : hors muscle-tendon)
- Joël Embiid (cheville droite + hanche), Anthony Edwards (genou), De’Aaron Fox (cheville), Kevin Durant (genou + cheville), Austin Reaves (oblique ; musculaire)
Conclusion : mais quelle proposition ?
Difficile de conclure cet article sans faire une petite proposition.
Deux options semblent possibles pour la NBA : réduire le nombre de match et espacer les rencontres.
En réalité, la 1ere option permet d’obtenir la seconde sans allonger la saison.
Une base qui paraît honnête, serait de descendre à 62 rencontres. Cela permet d’avoir 2 rencontres face à chaque équipe de la ligue, et d’ajouter 4 rencontres contre les rivaux de la division, en attendant une expansion probable à 32 équipes. Cela correspond également au niveau de disponibilité des stars NBA sur les 2-3 dernières saisons (~75% des 82 rencontres).
Le retrait de certains matchs permet de réduire, voire supprimer, un problème majeur de la grande ligue : les back-to-backs. Outre l’inégalité sportive qu’ils génèrent – faire s’affronter une équipe ayant bénéficié d’un repos et une équipe sortant d’une rencontre la veille – ils engendrent des déplacements à la suite d’une rencontre, parfois sur un fuseau horaire différent, pour enchaîner un nouveau match.
L’absence de temps de repos et les perturbations qu’ils provoquent en font un coupable idéal.
Réduire le nombre de matchs et les espacer semble être la recette gagnante pour endiguer cette vague de blessures. Ce sont les deux accumulés qui deviennent pertinents.
Les saisons écourtées le démontrent. En 1998-99, le nombre de matchs manqués sur blessure a augmenté d’une saison à l’autre, alors même que chaque équipe jouait 39% de rencontres en moins. En 2011-12, le lock-out avait comprimé 66 matchs en 123 jours, soit une rencontre tous les 1,86 jour contre 2,16 sur une saison à 82 matchs : le risque par match n’avait pas bougé, mais les blessures par jour calendaire avaient bondi de près d’un tiers. Quant à 2020-21, ses 72 matchs entassés en 146 jours ramenaient l’intervalle à 2,03 jours, et une étude parue dans l’Orthopaedic Journal of Sports Medicine conclut que le taux de blessures y a nettement dépassé celui des saisons 2015 à 2018 : +42%, et jusqu’à +67% chez les joueurs à + de 30 minutes par match.
C’est bien l’espacement qui décide. Une saison à 62 matchs augmenterait l’espacement autour de 1 match tous les 2,8 jours. Un record en terme d’aménagement du calendrier. Or, l’aménagement du temps de jeu sans toucher au nombre de match a touché ses limites en 2017.
Alors oui, cela poserait des questions concernant les revenus de la ligue, les salaires des joueurs, le microcosme autour de la NBA. Évidemment que moins de matchs, signifierait plus d’enjeu et donc des minutages et une intensité plus élevée pour les stars en saison régulière. Mais c’est encore un autre sujet de réflexion et d’article.
Si c’est un arbitrage compliqué, je vous propose de nous laisser sur une citation d’un blessé à répétition, durant les Playoffs 2025, Aaron Gordon :
« J’apprécierais vraiment, vraiment, qu’il y ait deux jours de repos entre les matchs en playoffs, peu importe qu’on aille jusqu’au Game 7. Les jours entre les matchs, pas juste un jour off et un jour de voyage, mais un jour de voyage et un jour de récupération. Juste deux jours. Le produit serait bien meilleur. Un seul jour de repos de plus, et vous verriez un niveau de basket plus élevé. Probablement moins de blowouts. »






