31 Mai 2025 – 23h00 – Munich, Allianz Arena, Luis Enrique soulève la première Ligue des Champions du PSG sans sa superstar Killian Mbappé. Score : 5-0 contre l’Inter Milan en finale, la plus large de l’histoire. Un résultat presque indécent et imprédictible pour une équipe que tout le monde annonçait morte 6 mois auparavant sans star identifiée. Quelques semaines plus tard, à Oklahoma City, une franchise NBA fondée sur les mêmes paradoxes — jeune, collective, défensive, illisible — termine la saison régulière avec le meilleur différentiel défensif de la décennie et soulève son premier Larry O’Brien au terme d’un Game 7 en Finales NBA, le premier depuis 2016.
Hasard ? Simple alignement spatio-temporel entre Munich et Oklahoma City ? Ou signal faible d’une révolution tactique profonde qui est en train de remodeler une nouvelle ère moderne dans les sports collectifs ?
Et si tout ce que l’on pensait savoir sur la construction d’une équipe de champions était en train de devenir obsolète ?
LE FOOTBALL RENCONTRE LA NBA
L’électrochoc du 5-0
À 6 000 kilomètres de là, dans l’Oklahoma, une équipe NBA construite sur des principes étrangement similaires achevait sa mue. Le Thunder d’OKC — deuxième équipe la plus jeune de l’histoire à remporter le titre (25,56 ans de moyenne d’âge, derrière les Blazers 1977 à 25,03 ans) — a transformé en deux saisons un effectif de jeunes hybrides en machine défensive historique : -7,0 de Rel DRtg en 2024-2025, -8,1 en 2025-2026, des chiffres anormalement élevés.
Amateur de ces deux sports, l’impression visuelle ne trompe pas, le Football il a changé, mais est ce que le Basket aussi il a changé ?
Un paradigme commun : la liquidité
QU’EST-CE QUE LE BASKET LIQUIDE ?
Cinq piliers. Pas un de moins.
Avant d’aller plus loin, posons les bases. Pour décrire un phénomène anthropologique, il faut d’abord pouvoir décrire les principes que le régissent et le structure. L’avantage dont on dispose ici, c’est qu’il existe plusieurs occurrences de ce phénomène que l’on peut comparer, pour essayer d’en extraire les points communs. Par définition donc, le basket liquide (collectif en mouvement) est antinomique à l’héliocentrisme (joueur système) c’est une doctrine structurelle, exigeante, qui repose sur cinq piliers indissociables à mes yeux. Retirez-en un seul, et le château de cartes s’effondre.
- Polyvalence positionnelle. Tous les joueurs capables d’occuper 3 à 5 rôles offensifs et défensifs. Pas de spécialiste pur, pas de profil ‘à cacher’ ni en attaque, ni en défense. Côté offensif, tous les joueurs sont capables de créer on-ball, jouer off-ball, ou de connecter, et plus généralement tous les joueurs sont en mesures de jouer tous les playtypes du basketball (Isolation, Pick And Roll, Dribble Hand-Off, Post-up, etc.) En défense, de manière similaire, tous les joueurs sont capables de jouer n’importe quel rôle (Point of attack, Roamer, Rim Protector, etc.) dans n’importe quel schéma défensif : switch all, drop, zone, etc.
- Intensité maximale. Vaut-il mieux jouer un match à 10 joueurs 24 minutes chacun, à intensité 100% tout le match, ou à 5 joueurs 48 minutes chacun avec une intensité décroissante durant le match ? L’un des autres principes fort de l’approche, est l’exigence demandé par l’intensité maximale à tout instant imposée à l’adversaire. Une exigence physique qui rend le pilier suivant non-négociable.
- Jeunesse. Pas une préférence esthétique — une nécessité physiologique. Sans un âge moyen autour de 24-25 ans, l’intensité demandée n’est physiquement pas tenable sur 110 matchs. De même que pour appliquer un USG% offensif de 20 – 25% tout en assurant une défense élite de l’autre côté, les capacités athlétiques requises sont souvent corrélées à l’âge des équipes souhaitant appliquer ce schéma.
- Collectif > Individu. Redistribution de l’USG%, refus de l’héliocentrisme, répartition des charges. C’est la condition sine qua non de la robustesse systémique. La robustesse du schéma repose sur ce principe même, aucun joueur n’est au-dessus de l’équipe, tout le monde est interchangeable.
- Qualité technique individuelle. Le différenciateur final, le facteur déterminant, ce qui sépare un contender (OKC 2026) d’une équipe mid (Atlanta 2026 ou Raptors 2026 par exemple). La liquidité sans talent individuel, c’est de la belle théorie. Et surtout, dans une confrontation directe entre deux équipes utopiquement liquide, celle qui gagne à la fin, c’est celle qui possède plus de talent.
Ces cinq piliers forment un cercle vertueux auto-renforçant. Mais c’est aussi la raison pour laquelle ce système est si difficile à reproduire : il est aussi fort que son maillon le plus faible.
L’utopie du 20/20/20/20/20
Le mal de crâne imposé au coach adverse devient instantané, aucun miss match offensif ni défensif évident, aucune faille détectable, aucun game plan univoque possible. C’est mathématiquement et humainement irréaliste à ce jour. Mais c’est l’asymptote vers laquelle tendraient les meilleurs systèmes liquides. Les limites d’un tel système sont à ce jour évidents, il est déjà impossible de trouver un joueur ultime (capable d’apporter la défense du point d’attaque de Jrue Holiday avec la protection de cercle de Victor Wembanyama, capable de se créer son tir comme Shai Gilgeous Alexander, de créer pour les autres comme Luka Doncic, etc., etc.) – alors en trouver 5 et les assembler dans une seule équipe semble relever de la science-fiction.
L’utopie comme boussole. La perfection comme direction, pas comme destination.
Le cahier des charges physique de la doctrine
Le basket liquide demande à chaque joueur sur le terrain : un USG% offensif significatif (15-25%), une défense haute intensité sur 30+ minutes, une mobilité latérale et verticale suffisante pour switcher 3 à 5 postes, et une densité cardio compatible avec un pace élevé, souvent accompagné de transition ou d’early offense permanents.
Ce cahier des charges était historiquement impossible à réunir sur un même profil. On cachait offensivement les défenseurs élite (Tony Allen). On cachait défensivement les créateurs élite (Harden, Curry prime). C’était le prix du spécialisme. Très rares sont les joueurs à avoir écrasé la concurrence avec 35%+ d’USG% tout en défendant le meilleur attaquant adverse pendant 40 minutes — ils se comptent sur les doigts d’une main.
La doctrine liquide refuse ce compromis. Elle l’impose — mais uniquement à des joueurs de 22 à 27 ans, dans leur pic athlétique, capables de soutenir les deux exigences simultanément. Ce n’est pas un hasard si OKC est la deuxième équipe la plus jeune de l’histoire à remporter le titre. Et ce n’est pas non plus une coïncidence si les équipes qui s’approchent le plus de la liquidité — Thunder, Spurs, Pacers — sont toutes parmi les plus jeunes de la ligue.
LA MORT PROGRAMMÉE DES SPÉCIALISTES
Quand les playtypes racontent une révolution
Pour comprendre pourquoi la liquidité émerge maintenant, il faut regarder ce que les données de playtypes nous disent depuis dix ans. Car derrière les discours tactiques, il y a une réalité brutale : certaines façons de jouer sont en train de mourir. Et ce n’est pas une tendance passagère — c’est une restructuration profonde du jeu.
La thèse centrale est simple : les playtypes qui prospéraient sur la domination individuelle dans un face-à-face isolé — le 1 contre 1 pur (isolation), le missmatch exploité dans le poste bas (post-up), l’action dédiée à un seul profil (C&S en sortie d’écran, etc.) — sont en voie d’extinction. À leur place montent des playtypes fondés sur le mouvement, l’intensité et la lisibilité réduite. Ce n’est pas un hasard. C’est exactement la grammaire du basket liquide. En exploitant des schémas basés sur du mouvement, offrant de multiples solutions en fonction de la réponse défensive laissée à l’adversaire, vous contrôlez l’espacement du terrain, sa géométrie et par définition où la balle doit se situer. C’est uniquement en maitrisant ces différents paramètres que vous pouvez vous procurer des shoots de qualité, souvent synonyme de bonne efficacité. Et comme souvent après chaque révolution offensive (la dernière en date étant celle de la décennie passée avec la révolution des analytics et du spacing), une révolution défensive n’est jamais très loin, comme le brillant article de Jérémy Peglion le mentionne, Les attaques NBA ne supportent plus le test des playoffs, une nouvelle ère a débuté ? – il faut de nouveau pour les staffs techniques trouver des solutions et s’adapter. Et l’une des réponses qui semble pouvoir fonctionner c’est l’attaque en mouvement. Pour en savoir plus sur cette tendance, l’article de Baptiste (alias Penny Bergkamp) résume très bien cette nouvelle révolution : Existe-il une nouvelle révolution en NBA ?
Là où des signaux faibles de révolution à la fois offensive et défensive apparaissent, il est important d’essayer d’en extraire les métriques qui les accompagne. J’ai donc analysé via les données Synergy (Playtypes), les tendances des contributions des différentes playtypes sur les 12 dernières saisons (2012-2025). La métrique analysée ici est la moyenne des contributions (Freq_playstyle * PPP_playstyle) sur toutes les saisons pour les joueurs ayant joués plus de 1000 min en saison régulière.

Figure 1 – Evolution des contributions des différents playtypes sur les saisons 2012 – 2025 (@BucksBangoat)

Figure 2 – Table résumant l’utilisation des différents playtypes par les équipes NBA en 2024-2025 (par Mike Shearer)
Les perdants : quand la lisibilité devient une faiblesse
Le Post-Up (-46%). La chute la plus marquée, la plus linéaire, sans rebond ni stabilisation. Le poste bas disparaît structurellement de la NBA. Pourquoi ? Parce qu’il est devenu trop défendable et prévisible. À l’époque de Zach Randolph ou Tim Duncan, le post-up était l’exploitation optimale d’un missmatch physique et/ou technique évident. Aujourd’hui, les défenses savent stunter, doubler, tourner. Le poste bas est une action longue, prévisible, facilement scoutable et qui ralentit le mouvement du ballon— l’antithèse de la liquidité, ou plus généralement de l’attaque en mouvement.
L’Off-Screen (-12%). Pic autour de 2018-2020, puis déclin continu. Les actions dédiées à des profils de shooteurs hyper-spécialisés (Klay Thompson, J.J. Redick, Duncan Robinson) cèdent leur place au Spot-Up plus simple, moins coûteux en coordination, et accessible à des profils plus larges. Le spécialiste de l’off-screen est un luxe que la doctrine liquide ne peut pas se permettre, il demande à créer un système complexe pour obtenir un tir souvent compliqué car en mouvement, et souvent avec une efficacité modérée, hormis pour les profils experts comme énoncés précédemment. On préfère largement posséder des profils plus « connecteurs » aujourd’hui dans les attaques modernes, capables d’initier ou de préserver des décalages et d’exploiter ces derniers via la géométrie du terrain pour obtenir des tirs ouverts, plus statiques, avec un meilleur taux de réussite.
Le Cut (-14%). Paradoxal en apparence — le basket liquide est censé vouloir privilégier ce genre de playtype ultra favorable, car rémunérateur. Mais le cut en tant que playtype isolé perd du terrain face au spacing plus universel. Il ne disparaît pas : il se fond dans des séquences plus complexes, moins comptabilisables.
Les gagnants : la grammaire du mouvement et de l’imprévisibilité
Le Hand-Off (+107%). La croissance la plus explosive proportionnellement. Doublement sur la période. Le DHO est devenu un outil tactique premium précisément parce qu’il est l’antithèse du post-up : il crée des mismatches par le mouvement, pas par la domination physique statique. Denver avec Murray/Jokic en est l’un des exemples ultimes, le Hand-Off illustre parfaitement la logique liquide : un joueur en mouvement permanent, plusieurs options de lecture, un adversaire contraint de décider vite et des défenses très souvent déséquilibrés. L’objectif est simple, obtenir le plus de déséquilibre, en appelant les schémas les plus simples possibles.
La Transition (+25%). Croissance nette avec accélération post-2020. Le jeu s’accélère, les équipes cherchent délibérément à attaquer avant que la défense soit en place. Les Pacers 24-25 en sont l’incarnation ultime. Mais OKC et les Spurs 25-26 démontrent qu’intensité défensive et jeu de transition ne sont pas incompatibles — ils sont complémentaires dans la doctrine liquide. Une nouvelle fois, l’objectif est clair, ne pas laisser le temps à la défense de s’installer, de pré-switcher et d’imposer sa loi, on oblige également l’équipe adverse à moins se commit offensivement (là où l’on voyait parfois certaines équipes alignées jusqu’à 3 ou 4 joueurs sur la ligne de fond), on doit prévenir le repli défensif. Egalement, chaque prise de risque est sanctionnée. Tu envoies 3 joueurs au rebond offensif, tu réduis la qualité de ton repli défensif et tu te fais punir en transition / semi-transition ou early-offense. En plus d’avoir l’avantage d’éliminer structurellement la presse tout terrain qui était l’un des éléments far des défenses athlétiques modernes pour gêner l’attaque sur demi-terrain, l’early offense génère du chaos, et souvent des points faciles ou des tirs de qualité.
Le PnR Ball Handler (+39%) et le Spot-Up (+20%). La colonne vertébrale de l’offense NBA moderne. Le pick-and-roll reste l’arme numéro 1 de la création de décalage pour initier une attaque, qu’il soit utiliser pour cibler une missmatch directe ou indirecte, il peut être décliné à l’infini pour cibler et manipuler les défenses adverses à l’infini. Tandis que le Spot-Up — déjà le playtype avec la valeur absolue la plus élevée — continue de croître. Le spacing universel, les cinq tireurs sur le terrain : le Spot-Up est le socle de toute offense liquide. Le but du basket est de trouver des tirs rentables et ouverts, le spot-up est le résultat d’une attaque bien exécuté.
Le filtre ‘playoff playable’ : la sélection naturelle du basket liquide
Il y a un concept dans la littérature analytics qui résume tout cela : le ‘playoff playable’ filter, théorisé par Ben Falk (Cleaning The Glass). Un joueur non-shooter ou non-defender devient quasi-injouable face aux meilleures équipes en post-saison. Le nombre de joueurs ‘playoff playables’ par effectif est devenu un KPI majeur de construction d’équipe. De plus en plus nous entendons « tel joueur est injouable dans cette série » ou alors « ce joueur ne peut pas jouer en Playoffs » – et l’on remaquera que dans la quasi-intégralité du temps, c’est par manque de polyvalence offensive, ou défensive. Là où il y’a 10 ans, un joueur avec une qualité élite, suffisait à faire de ce joueur un titulaire indiscutable en NBA. Les joueurs modernes doivent disposer à minima d’une polyvalence, et un plancher moyen suffisamment haut dans tous les aspects du jeu, pour avoir un rôle en NBA (et si possibles d’une ou deux qualités élites en plus s’ils souhaitent être des titulaires).
L’archétype des années 2010 — le spécialiste du post-up (Randolph), de l’isolation (Carmelo), du rôle de roll man pur (Tyson Chandler), du 3&D; sans création (Bruce Bowen) — est en voie d’extinction au plus haut niveau des playoffs. La raison est mécanique : un profil trop spécialisé devient une cible. En défense, l’adversaire positionne son meilleur protecteur de cercle sur lui et le force à shooter. En attaque, le mismatch est tellement évident qu’il est ciblé systématiquement. En s’appuyant sur les playtypes présentés précédemment, on visualise très bien également quels sont les profils valuables et qualitatifs (ceux qui possèdent de bonnes dispositions pour jouer les schémas de jeu modernes), plus ce joueur dispose de qualités différentes, plus il est valuable. Historiquement un joueur élite sur isolation, même s’il était moyen à mauvais dans les autres secteurs du jeu, pouvait se voir attribuer un rôle premium en NBA (Lou Williams en est un exemple), aujourd’hui ce type de profil se retrouve extrêmement menacé pour son absence de polyvalence (Cam Thomas subit cette nouvelle doctrine).
Exemple concret cette saison : Lu Dort. Défenseur d’élite, rôle offensif limité au spot-up sans mouvement. En playoffs, l’adversaire place son meilleur protecteur de cercle sur lui, le force à shooter et peut défendre le cercle facilement (Wembanyama a été utilisé de la sorte dès que Lu Dort mettait les pieds sur le terrain durant la série) — et comme il est en difficulté avec son tir cette campagne, et qu’il n’est en général pas le shooteur le plus fiable, il devient inutilisable car trop rentable pour l’adversaire. Un profil trop spécialisé, même excellent dans sa spécialité, devient un missmatch au plus haut niveau de l’architecture NBA Moderne. Lu Dort est titulaire dans 90% des équipes de la Ligue, mais il n’est pas un joueur jouable quand on rentre dans les dernières séries pour le titre.
Polyvalence, polyvalence, polyvalence.
TROIS CORROLAIRES DE LA DOCTRINE LIQUIDE
L’imprévisibilité comme arme offensive
Plus l’USG% est concentré, plus le scouting adverse est efficace. Quand James Harden tournait à 39,5% d’USG% en post-saison entre 2016 et 2019, le game plan adverse n’avait qu’une seule question à résoudre : comment défendre Harden ? Une question. Une réponse. Un système entier rendu lisible par sa propre concentration. Harden est l’incarnation pure du joueur héliocentrique — celui qui, avec Luka Doncic en 2024, s’est approché le plus près du titre en pratiquant ce schéma. L’étoile au centre de la galaxie, si massive, si lumineuse, que tout le reste orbite autour d’elle sans jamais vraiment exister indépendamment. Aujourd’hui, Harden est catalogué “Playoffs Choker” par une grande partie de la sphère médiatique. On évoque des défaillances mentales, un manque de remise en question, une mollesse dans les moments qui comptent. Mais est-ce vraiment un problème de mental ? Ou est-ce simplement le plafond structurel d’un système qui porte en lui-même les germes de sa propre destruction ?
Parce que soutenez 39% d’USG% pendant quatre séries consécutives. Prenez les décisions terminales sur chaque possession critique. Soyez le plan A, le plan B, et le plan C de votre franchise. Et faites tout ça tout en défendant le meilleur attaquant adverse pendant 38 minutes — parce que votre lecture défensive vous désigne automatiquement comme la cible prioritaire de l’autre côté du terrain. Le corps ne suit plus. Pas parce que le mental flanche — mais parce que la physique, elle, ne négocie pas. L’héliocentrisme est prévisible par nature. Il est systémique, orchestré, lisible. Face aux meilleures défenses de playoffs, répéter le même schéma sur quatre séries revient à donner à l’adversaire le corrigé de l’examen avant de composer.
En astrophysique, une étoile trop massive finit toujours par s’effondrer sur elle-même.
Elle brûle plus vite, plus fort, plus intensément que les autres — puis, quand le carburant s’épuise, elle implose. Cet effondrement brutal libère en une fraction de seconde plus d’énergie que le Soleil n’en produira dans toute son existence. Depuis la Terre, on aperçoit alors dans le ciel une lumière aveuglante, une étoile nouvelle qui n’existait pas la veille. On appelle ça une Supernova. Harden était cette étoile. Luka Doncic en 2024 en a peut-être été la dernière incarnation — la Supernova finale d’un modèle héliocentrique qui a illuminé la NBA pendant deux décennies, si brillant dans ses derniers éclats qu’on a pu croire, un instant, qu’il allait enfin décrocher le titre que le système lui devait.
Mais une Supernova, aussi spectaculaire soit-elle, est d’abord le signe qu’une étoile est en train de mourir.
Ce que Harden et Luka ont peut-être été sans le savoir, c’est le chant du cygne de l’héliocentrisme — l’explosion finale, aveuglante, d’un modèle qui aura tout donné avant de s’éteindre. Et comme toute Supernova, leur effondrement n’a pas laissé le vide derrière lui. Il a laissé quelque chose d’infiniment plus difficile à observer, à mesurer, à comprendre.
De la matière noire.
La matière noire ne brille pas. Elle n’a pas de visage, pas de numéro iconique, pas de poster dunk qu’on encadre dans sa chambre à 15 ans. Elle est invisible aux instruments classiques — aux métriques traditionnelles, aux narratifs médiatiques, aux logiques de franchise construites autour de la vente de maillots. Et pourtant, c’est elle qui structure l’univers. C’est elle qui maintient les galaxies ensemble, qui dicte les trajectoires, qui détermine ce qui reste debout quand tout le reste s’effondre.
Le basket liquide incarne par essence cette matière noire, ce chaos.
Il ne s’observe pas dans une stat-line individuelle. Il ne se résume pas à un surnom ou à une performance iconique isolée. Il se lit dans la rotation collective, dans la répartition des responsabilités, dans l’incapacité de l’adversaire à identifier où se trouve réellement le danger. Il est partout et nulle part en même temps — et c’est précisément ce qui le rend imbattable.
Harden et Luka ont peut-être été les dernières étoiles à illuminer suffisamment fort pour qu’on croie encore que l’héliocentrisme pouvait gagner la guerre.
La Supernova a eu lieu. La galaxie NBA se réorganise.
Et dans l’obscurité qui suit, c’est la matière noire qui gouverne.
La robustesse aux blessures
Mathématiquement : si un joueur à 38% d’USG% se blesse, l’équipe perd 38% de sa production offensive de premier ordre, dans les chiffres, mais dans la pratique c’est quasiment 70% de perte. Si une première ou seconde option offensive se blesse, l’équipe adverse peut en plus s’adapter sur la dernière option restante sur le parquet, réduisant l’adversaire quasiment à néant. La redistribution vers des joueurs non préparés à ces volumes est quasi-synonyme d’élimination. Si un joueur à 20% se blesse dans un système liquide, les quatre autres passent de 20% à 25% — un saut absorbable.
Les cas d’école sont nombreux et parlants :
- Nets 2021 : Kyrie + Harden blessés en série face à Milwaukee → élimination.
- Rockets 2018 : Chris Paul blessé à élimination.
- Bucks 2022 : Middleton blessé → élimination face aux Celtics.
- Celtics 2025 : Tatum se rompt le tendon d’Achille en demi-finale → effondrement.
- Thunder 2026 : aucune baisse de régime « majeure » observée malgré les blessures de Jalen Williams + Ajay Mitchell. Hasard ou coïncidence ?
La robustesse aux blessures est un avantage structurel massif. Une équipe liquide ne s’effondre pas quand une pièce manque — elle se reconfigure.
L’optimisation salary cap
Un joueur à 38% d’USG% touche le supermax (~35% du cap). Cinq joueurs à 20% d’USG% touchent en moyenne 15 à 18% du cap chacun. Le système liquide est structurellement plus compatible avec les nouveaux apron rules issus du CBA 2023, qui pénalisent lourdement les équipes concentrant le talent. Ces contrats sont aussi plus flexibles, plus facilement échangeables, et offrent une meilleure valeur relative au marché. Ce n’est pas anodin. Dans une ligue où le second apron contraint de plus en plus les franchises riches, la doctrine liquide n’est pas seulement une philosophie tactique : c’est une stratégie d’allocation de ressources, qui semble pouvoir être rendu optimale. A moins que ?
QUI JOUE VRAIMENT LIQUIDE ?
Le spectre de la liquidité : du précurseur à l’aboutissement

Si l’on prend 2023 comme point de départ symbolique du basket liquide en NBA, plusieurs équipes récentes incarnent différents degrés de maturité de ce système. Aucune n’est parfaite à ce jour. Toutes sont révélatrices.
Celtics 23-24 & 24-25 — Les pionniers imparfaits
Précurseurs incontestables. Leur cinq majeur ? Chaque joueur capable de jouer la quasi-totalité des playtypes possibles. Leur 5-out ? Un casse-tête insoluble pour la majorité des équipes entre 2023 et 2025. Leur défaut ? Avoir tellement abusé de cet avantage qu’ils en ont oublié de diversifier encore davantage leurs schémas offensifs. Une équipe qui a propulsé la doctrine dans une autre dimension — puis s’est arrêtée sur le seuil de la perfection. C’était finalement peut être la meilleure dernière équipe de l’ère du spacing, et la première équipe brouillonne de la nouvelle ère liquide. Le tendon d’Achille de Tatum est-il une conséquence de l’intensité demandée par ce schéma ?
Pacers 25 — L’intensité et la pace maximale comme identité
Adeptes convaincus. Très collectifs, grosse circulation de balle, profondeur de joueurs capables de jouer tous les playtypes en attaque. Fortement orientés high pace, early offense, transition. Ils imposaient un rythme et une intensité difficiles à matcher pour n’importe quel adversaire. La liquidité par l’énergie. Même OKC l’équipe la plus physique et athlétique de la ligue a eu du mal à matcher l’intensité proposée par les Pacers. Le tendon d’Achille d’Haliburton est il une conséquence de l’intensité demandée par ce schéma ?
Spurs 26 — Le plus proche de l’idéal défensif
Leur joueur principal ne dépasse pas 27,2% d’USG% — le plus bas parmi les équipes étudiées. En revanche, la diversité des playtypes offensifs reste moins riche qu’OKC à mon sens. On appuie plus sur le bouton de l’early offense pour déstructurer la défense adverse et La majorité de la création passe par seulement quatre joueurs. Légèrement moins liquide offensivement, mais de l’autre côté on assiste peut-être à la naissance de la plus grande défense liquide de tous les temps ?
Knicks 26 — La liquidité offensive
En présence de leur cinq majeur, leur jeu offensif se rapproche le plus du système liquide ultime à ce jour. Le danger vient de partout, le ballon circule, tous les joueurs maîtrisent des playtypes diversifiés. Leur défaut ? La variété des couvertures défensives est moins développée, certains mismatches plus ciblables.
Thunder 26 — La version la plus aboutie à ce jour
Plus de 9 joueurs impliqués offensivement et défensivement dans des rôles ultra polyvalents poussés à leur paroxysme. Le différentiel défensif le plus élitiste de la décennie. La nuance SGA (35,3% d’USG%) est réelle mais contextuelle — blessures majeures obligent. Sans ces absences, on est probablement à 30-32%. À ce stade, OKC est peut-être l’équipe qui joue le plus liquide. Malgré l’absence de Jalen Williams et d’Ajay Mitchell, ils poussent les Spurs en 7 et passent à un money time de retourner en Finales NBA. Leur manque de spacing offensif est la limite structurelle qui les limite actuellement, ils sont peut être à une intersaison 2026 de faire basculer la ligue vers le chaos absolu.
RÉVOLUTION, EQUILIBRE OU MIRAGE ?
Le basket a toujours fonctionné par cycles. Et si on était en train d’en vivre un nouveau ?
Revenons à l’essentiel. Qu’est-ce qu’une révolution tactique en NBA ? Ce n’est pas simplement une nouvelle mode, un système qui gagne un titre et disparaît. C’est une découverte — consciente ou non — d’un avantage structurel inexploité, si puissant qu’il force l’intégralité de la ligue à se réorganiser derrière lui. Et cet avantage, par définition, ne dure que le temps que les autres mettent à le comprendre, à l’imiter ou à le neutraliser.
L’histoire du basket moderne s’écrit exactement comme ça.
Avant la révolution analytics, la NBA était une guerre d’usure. On gagnait des matchs en tirant plus que l’adversaire, en dominant la raquette, en contrôlant le tempo. Le post-up était une arme premium. Le mid-range était respectable. Le 3 points était un outil parmi d’autres, pas encore compris comme la distorsion mathématique qu’il représentait. Puis Daryl Morey à Houston, a posé la question que personne ne voulait vraiment poser : pourquoi continuer à tirer à deux points quand trois points valent structurellement 50% de plus ? La réponse a tout changé. En moins d’une décennie, la NBA a abandonné des décennies de culture du jeu intérieur pour se convertir massivement au spacing, aux shooteurs de corner, aux lineups à cinq extérieurs. Le nombre de tentatives à 3 points a explosé. Les contrats pour les “3&D” ont suivi. Une révolution complète — et irréversible tant l’avantage est systémique, presque évident, comment n’avait-il pas pu être observé avant ?
Mais voilà ce que les révolutions produisent systématiquement : elles finissent par s’annuler elles-mêmes.
Quand tout le monde tire à 3 points, le 3 points cesse d’être un avantage. Il devient le nouveau standard. Et quand il devient le standard, c’est la défense qui reprend le dessus — parce que les équipes ont recruté, drafté, développé des profils capables de couvrir beaucoup plus de terrain, de contester les shooteurs en périphérie, de switcher sur des actions qui n’existaient pas dix ans plus tôt. La révolution du spacing a progressivement atteint son point d’équilibre. Elle a reconfiguré la ligue, puis elle s’est stabilisée.
Et dans cet équilibre retrouvé, il a fallu chercher autre chose. Le basket liquide : nouvelle révolution, ou nouvel état stable post-analytics ?
C’est là que la question devient vraiment intéressante — et honnêtement, personne n’a la réponse définitive.
Le basket liquide n’est peut-être pas une révolution au sens strict. Il est peut-être plutôt la réponse logique et inévitable à la stabilisation de la révolution analytics — la prochaine étape d’un cycle qui se répète depuis que le basket existe. Une fois que tout le monde sait tirer à 3 points, une fois que les défenses ont rattrapé leur retard sur le spacing, comment retrouver un avantage structurel ? En rendant le jeu illisible. En substituant la prévisibilité de l’héliocentrisme et de la spécialisation par le chaos organisé de la polyvalence collective.
Ce serait alors moins une révolution qu’une évolution darwinienne — la sélection naturelle tactique qui élimine progressivement les profils trop rigides, trop lisibles, trop défendables, au profit de profils hybrides capables de s’adapter à tout, tout le temps.
Avant, on gagnait la bataille des possessions. Puis on a découvert qu’on pouvait gagner la bataille de la valeur par possession. Aujourd’hui, on cherche à gagner la bataille de l’imprévisibilité, comment générer les tirs que l’on sait le plus rentable de la manière la plus efficace et optimale, et à l’inverse comment ne pas les concéder ? Répondez à ces 2 questions, et je vous couvrirai d’or.
Alors révolution ou évolution ? Probablement les deux. Et c’est précisément ce qui rend ce moment si particulier à observer.
Le paradoxe de l’optimalité — Pourquoi le système le plus efficace n’est pas toujours celui qui gagne
Supposons que le basket liquide soit réellement optimal, au sens premier du mot. Supposons qu’il s’agisse en réalité de la manière la plus efficace de gagner une partie de basketball, qu’il n’existe aucune autre stratégie supérieure. Supposons que le Thunder 2025-2026 représente effectivement la version la plus aboutie du basketball moderne — le système le plus difficile à défendre, le plus résistant aux blessures, le mieux adapté aux nouvelles règles du salary cap. Est-ce que ça suffit pour que la ligue bascule entièrement dans cette direction ?
Non. Et la raison n’a rien à voir avec le basket.
La NBA est une ligue construite depuis 40 ans autour d’un modèle économique très simple : les superstars vendent des maillots, des sneakers, des droits TV, des billets. Jordan, Shaq, Kobe, LeBron, Curry, Jokic. Chaque franchise a été pensée, marketée, valorisée autour de l’existence d’une icône identifiable — un visage, un numéro, une histoire individuelle que le grand public peut suivre, comprendre, acheter. Demandez à n’importe quel propriétaire de franchise ce qu’il veut au prochain draft : il veut le prochain LeBron. Pas le prochain collectif liquide anonyme dont personne ne connaît le numéro. Même si les règles du terrain étaient régies au sens stratégique et tactique par un basket liquide comme « optimal », il mettrait probablement très longtemps à s’implanter de manière stable.
Construire une équipe liquide, c’est donc d’abord déconstruire tout ce qu’on croit savoir sur la manière de bâtir — et de vendre — une franchise NBA. C’est renoncer au mythe fondateur du basketball américain. C’est expliquer à tes fans pourquoi tu ne draftes pas le prospect le plus talentueux, mais le plus polyvalent. C’est justifier auprès de ton propriétaire pourquoi ton meilleur joueur ne sera jamais à 35% d’USG%. C’est, en somme, vendre l’invisibilité comme vertu dans une ligue qui vit de la visibilité.
Et puis il y a le piège symétrique — celui qu’on n’évoque jamais assez. Un système liquide sans talent intrinsèque suffisant, c’est simplement une équipe mid qui tourne bien le ballon. La liquidité n’est pas une formule magique. C’est un multiplicateur de talent — elle amplifie ce qui existe déjà, elle ne crée pas ce qui manque. Regardez les Raptors 2026, elle coche la quasi-intégralité des piliers présentés du basket liquide : jeunes, intenses, polyvalents. Des systèmes collectifs propres, pas de joueur à plus de 30% d’USG%, une vraie circulation de balle, de très bons schémas défensifs. Et pourtant ils n’écrasent pas la ligue comme le Thunder. La doctrine liquide sans la densité de talent individuel qui va avec, c’est de la belle théorie qui ne gagne pas en Juin. Il leur manque seulement l’un des 5 piliers, mais peut être le plus important ?
Ce paradoxe est structurellement dévastateur pour l’expansion du modèle : il demande simultanément de renoncer à la superstar ET de recruter cinq joueurs suffisamment talentueux pour que chacun puisse l’être à tour de rôle. Et dans la ligue actuelle, tout joueur suffisamment fort pour jouer un rôle liquide à 18-22% d’USG% dans une équipe contender peut toujours choisir de partir signer ailleurs à 28-30% du salary cap — parce que les étoiles, même les moins lumineuses, veulent encore briller seules. En témoigne la déclaration de Cason Wallace à la suite de la défaite d’OKC face aux Spurs en Finales de Conférence Ouest. La structure économique de la ligue pousse organiquement vers l’héliocentrisme depuis sa création. Ce n’est pas une coïncidence, c’est une loi de gravité. Les forces appliquées à l’entité divertissement, profit et expansion de la ligue, ne sont pas toujours en accord avec les forces régies par le jeu du basketball, et la manière optimale de jouer au jeu.
Le basket liquide se heurte donc à une asymptote non pas tactique, mais culturelle et économique. Et tant que cette asymptote existe, le système le plus optimal sur le papier reste condamné à n’être pratiqué que par une poignée d’équipes suffisamment courageuses — ou suffisamment désespérées — pour renoncer à la logique dominante.
Et si la vraie question était : optimisation du sport ou optimisation du divertissement ?
Projetons-nous. Imaginons que la ligue évolue effectivement dans cette direction au cours des dix prochaines années, que le basket liquide et chaotique prenne le pas sur le reste. Les GMs, progressivement convaincus par les résultats du Thunder et du PSG, et plus généralement de toutes les équipes à succès modernes du sport collectif, commencent à drafter différemment. Les prospects les plus bankables ne sont plus les scoreurs héliocentriques, mais les profils hybrides — défendables, créateurs, capables d’occuper trois postes. Les contrats max deviennent de plus en plus rares, non par règlement, mais par conviction collective que concentrer 35% du cap sur un seul joueur est structurellement sous-optimal. La densité de talent polyvalent dans la ligue atteint un seuil critique. Tout le monde joue liquide.
Et là, une question que personne ne pose encore : est-ce que ça donne envie de regarder ?
Parce que l’optimisation d’un sport et l’optimisation de son divertissement sont deux lignes qui peuvent très bien se séparer — et qui se séparent souvent. Le football total de Cruyff était peut-être la forme la plus pure et la plus belle du football. Il n’a jamais dominé la planète aussi longtemps qu’il aurait dû, précisément parce que d’autres facteurs — économiques, culturels, humains — ont résisté à cette optimisation. La Formule 1 des années 2010 sous domination Mercedes était probablement l’ère la plus techniquement aboutie de l’histoire du sport automobile, et l’une des ères les plus dominantes. Elle a failli tuer l’audience.
Une NBA où tout le monde joue liquide serait-elle plus belle à regarder ? Ou serait-elle plus fade, plus uniforme, plus interchangeable ? Est-ce qu’on regretterait les étoiles — leurs excès, leur imprévisibilité individuelle, leurs moments de grâce solitaire qui transcendent les systèmes ? Est-ce que le chaos organisé du collectif peut générer les mêmes frissons que le génie brut d’un Jordan qui décide seul à 0,3 secondes du buzzer que le match lui appartient ?
La NBA devra trancher. Maximisera-t-elle toujours la qualité du sport — son optimalité tactique, son équité compétitive, sa complexité stratégique ? Ou maximisera-t-elle le profit lié au divertissement — ses stars, ses narratifs individuels, ses icônes vendables à l’autre bout de la planète ? Ce sont deux paris légitimes. Mais ce sont deux paris différents. Et l’histoire de la ligue suggère qu’elle n’a jamais vraiment hésité entre les deux.
Épilogue — La matière noire ne brille pas. Mais elle gouverne.
Revenons une dernière fois à l’astrophysique.
Dans un univers en expansion, les étoiles naissent, brillent, et meurent. Les plus massives explosent en Supernova — un dernier éclat aveuglant avant l’effondrement. Harden et Luka ont peut-être été ces dernières supernovas de l’ère héliocentrique : si lumineuses dans leurs ultimes éclats qu’on a pu croire, un instant, que le système pouvait encore gagner la guerre. Mais une Supernova, aussi spectaculaire soit-elle, est d’abord le signal qu’une étoile est en train de mourir.
Ce qui reste après, ce n’est pas le vide. C’est quelque chose d’infiniment plus difficile à observer, à mesurer, à comprendre. Quelque chose que les instruments classiques ne détectent pas, que les métriques traditionnelles ne capturent pas, que les narratifs médiatiques ne savent pas raconter.
De la matière noire.
Elle ne brille pas. Elle n’a pas de visage, pas de numéro iconique, pas de poster dunk qu’on encadre à 15 ans. Et pourtant, c’est elle qui structure l’univers — qui maintient les galaxies ensemble, qui dicte les trajectoires, qui détermine ce qui reste debout quand tout le reste s’effondre. Le basket liquide est cette matière noire. Il s’observe non pas dans une stat-line individuelle, mais dans la rotation collective, dans la répartition des responsabilités, dans l’incapacité de l’adversaire à identifier où se trouve réellement le danger.
Mais voilà ce que l’astrophysique nous apprend aussi : la matière noire et la lumière coexistent. L’univers n’a pas choisi entre les deux. Il a trouvé un équilibre — instable, dynamique, perpétuellement en tension — entre les forces qui attirent et celles qui repoussent, entre la gravité des étoiles et l’expansion du chaos. Cet équilibre n’est pas optimal au sens mathématique du terme. Il est simplement le seul possible compte tenu des contraintes physiques qui gouvernent le système.
La NBA, elle aussi, trouvera son équilibre. Entre l’étoile et la matière noire. Entre l’icône et le collectif. Entre l’optimisation du sport et celle du divertissement. Entre la révolution et la stabilisation.
Cet équilibre ressemblera peut-être au Thunder de Daigneault. Ou peut-être à quelque chose qu’on n’a pas encore imaginé.
Ce qui est certain, c’est qu’il sera, comme toujours, instable. Provisoire. Et que quelque part, dans un bureau analytics ou sur un tableau blanc d’entraîneur, quelqu’un est déjà en train de chercher comment le briser.
C’est ça, une révolution.




