La saison 2025-2026 s’est achevée sur deux récits qui, mis bout à bout, racontent presque toute l’histoire récente du poste de pivot.
Le premier est un OVNI. Victor Wembanyama a conduit les Spurs jusqu’aux Finales NBA, renversant en sept manches le Thunder en finale de Conférence Ouest, avant de s’incliner face aux Knicks. Au passage, le pivot français a raflé le titre de Défenseur de l’année et une place dans le meilleur cinq de la ligue, tout en tournant à des niveaux de production qu’aucun joueur de 2,24 m n’avait jamais approchés. Sa seule existence a modifié la manière dont les équipes pensent leur effectif : dès la draft qui a suivi, la presse et les scouts ont commencé à qualifier certains prospects de « Wemby stopper », un archétype physique (et non technique) pour tenter de contenir l’intérieur des Spurs. Le pivot du Thunder Aday Mara, choisi douzième par Oklahoma City quelques semaines après avoir vu sa nouvelle équipe s’incliner face aux Spurs, en a été l’illustration.
Le second récit est presque opposé : celui d’une équipe championne, les New York Knicks. Sacré, Mike Brown ne s’est pas appuyé sur l’élimination d’un pivot dominant, mais sur la décision de construire son attaque autour de l’un des siens : Karl-Anthony Towns. Au sommet de la raquette, il est le point d’ancrage du jeu collectif, un « point-center » chargé de distribuer plutôt que seulement de scorer, dans une filiation avec le modèle popularisé par Nikola Jokić à Denver. Le changement, amorcé au quatrième match du premier tour face à Atlanta, a précédé une série de victoires qui n’a plus quitté New York jusqu’au titre.
Deux dynamiques, deux logiques de jeu presque opposées : l’anomalie défensive et physique d’un côté, le hub offensif de l’autre, mais un seul dénominateur commun : le pivot est redevenu, en l’espace d’une décennie, une pièce disputée, scrutée et l’une des plus difficiles à évaluer du scouting NBA. Comprendre comment on en est arrivé là suppose de revenir dix ans en arrière, au moment précis où le poste a bien failli disparaître.
2016, l’année où le pivot a semblé condamné
Il faut se rappeler à quel point la saison 2015-2016 a agi comme un point de bascule. Les Golden State Warriors, portés par leur « Death Lineup » sans véritable pivot, ont explosé les standards de tir à trois points et de rythme de jeu. Le nombre de tentatives à trois points par équipe a connu une progression continue depuis cette période, la ligue passant d’environ 22 % de tirs tentés au-delà de l’arc au début des années 2010 à plus de 39 % une dizaine d’années plus tard. Cette poussée a directement fragilisé la valeur perçue des pivots « classiques », cantonnés à la peinture, incapables d’étirer ou switcher sur des extérieurs rapides.
Dans ce contexte, le scouting du poste 5 a d’abord réagi par une forme de panique conceptuelle. Les cabinets d’analyse universitaires qui se sont penchés sur la draft de cette période (notamment les travaux de UC Berkeley Sports Analytics repris dans plusieurs études sur la draft 2006-2014) ont constaté un phénomène presque paradoxal : alors que la taille moyenne reculait à peu près à tous les postes, elle progressait chez les meneurs, signe que la ligue cherchait déjà des joueurs polyvalents plutôt que des spécialistes purs. Le terme de « basketball positionless » (jeu sans poste) s’est imposé dans le vocabulaire des recruteurs à partir de 2016-2017, popularisé notamment par des analyses universitaires comme celle de Chase Tripi (Samford University, 2017), qui documentait déjà la difficulté croissante à faire correspondre les statistiques universitaires d’un joueur à un poste NBA stable.
C’est aussi le moment où le mot « unicorn » (licorne) entre dans le lexique du scouting (hors Anthony Davis) : un pivot capable à la fois de protéger le cercle et de tirer à trois points ou de driver comme un extérieur. Le prototype, souvent cité rétrospectivement, remonte à Dirk Nowitzki, mais c’est la génération 2015-2016, Kristaps Porziņģis, Karl-Anthony Towns, Joel Embiid, qui a cristallisé l’archétype recherché par les franchises. La draft 2015, où Towns a été préféré à Jahlil Okafor, pivot plus traditionnel et moins mobile défensivement, est souvent analysée a posteriori comme le moment où les états-majors ont officiellement changé de grille de lecture.

Le pivot comme problème statistique : la naissance du scouting « data-driven »
Ce basculement conceptuel s’est accompagné d’un basculement méthodologique. Le suivi optique des joueurs (SportVU, ancêtre du système Second Spectrum) a permis, dès le milieu des années 2010, de quantifier des dimensions du jeu jusque-là invisibles dans les stat-sheets classiques : la valeur d’une possession en fonction de la position de chaque joueur sur le terrain, la qualité de la couverture défensive, la capacité à switcher sans perdre de terrain. Les travaux fondateurs de Kirk Goldsberry, Luke Bornn, Dan Cervone et Alexander D’Amour (Harvard, Center for Geographic Analysis), publiés sous le titre « POINTWISE: Predicting Points and Valuing Decisions in Real Time with NBA Optical Tracking Data » (disponible en PDF sur la toile) et présentés à la conférence MIT Sloan Sports Analytics, ont posé les bases méthodologiques de ce que sont devenus les modèles de valorisation par possession utilisés aujourd’hui par la quasi-totalité des franchises.
Ce virage analytique a directement transformé les critères de sélection des pivots à la draft. Les études biomécaniques et anthropométriques menées sur les données du NBA Draft Combine, comme celle de Cui, Liu, Bao, Liu, Zhang et Gómez, publiée dans Frontiers in Psychology en 2019 (« Key Anthropometric and Physical Determinants for Different Playing Positions During National Basketball Association Draft Combine Test »), ou les travaux équivalents publiés dans le Journal of Human Kinetics sur les déterminants combine/position, ont cherché à objectiver ce que les scouts pressentaient empiriquement : l’envergure et la taille des mains prédisent en partie le poste final, mais la vitesse, l’agilité latérale et la détente restent des variables largement indépendantes du poste occupé, ce qui explique pourquoi certains pivots modernes affichent des profils athlétiques proches de ceux d’ailiers. Une autre étude, portant spécifiquement sur la relation entre performances au Combine et position à la draft (publiée dans une revue de sciences du sport et reprise sur PubMed Central sous le titre « Citius, Altius, Fortius; Is It Enough to Achieve Success in Basketball? »), a montré que les tests du Combine prédisent assez mal le rang de sélection, à l’exception notable, pour les joueurs intérieur, de la taille, de l’envergure et de la détente verticale, qui restent des marqueurs solides.
Autrement dit : le scouting du pivot ne s’est pas seulement enrichi de nouveaux chiffres, il a changé de nature. On ne cherche plus uniquement à savoir « est-ce que ce joueur est grand et fort », mais à modéliser sa contribution marginale à la probabilité de gagner une possession, offensive comme défensive (dans un cadre de bataille des possessions) une bascule vers ce que les chercheurs appellent des métriques de type « plus-minus régularisé » (RAPM, puis leurs dérivés publics comme RAPTOR ou EPM), qui isolent statistiquement l’impact d’un joueur du contexte de son équipe.
L’ère du « stretch five » et de la polyvalence défensive (2017-2021)
Entre 2017 et 2021, le scouting des pivots s’est organisé autour de deux exigences cumulatives, qui ont progressivement remplacé les critères historiques de puissance et de présence au rebond :
La capacité à écarter le jeu
Le pourcentage de pivots tentant au moins deux tirs à trois points par match a été multiplié plusieurs fois sur la décennie, une tendance documentée dans plusieurs analyses de données publiques sur la répartition des tirs par poste depuis 2010. Il ne s’agissait plus d’un supplément mais d’un requis pour rester sur le terrain, à mesure que les défenses punissaient impitoyablement toute présence non-shooteuse.
La capacité à switcher
Avec la généralisation des schémas défensifs « switch all», popularisés par des équipes comme Golden State puis largement copiés, la vitesse latérale et l’intelligence de placement sont devenues des critères aussi décisifs que la taille brute pour les pivots destinés à une rotation de play-off. Les données de suivi optique ont permis, pour la première fois, de mesurer objectivement la « difficulté de matchup » qu’un défenseur impose statistiquement à son adversaire direct, une métrique aujourd’hui intégrée dans les rapports de scouting internes de plusieurs franchises.
Il faut cependant se garder d’un raccourci : ni le tir extérieur ni le switch n’ont remplacé un troisième critère, plus ancien, resté constant sur toute la période couverte par cet article : la protection de cercle. Aucune franchise, même la plus acquise à la cause du small ball, n’a sérieusement envisagé de drafter en priorité un pivot sans impact défensif intérieur au seul motif qu’il tirait bien à trois points ; le profil du rim protector pur, sur lequel on reviendra en détail plus loin, n’a jamais quitté le haut des grilles de scouting. Le tir et le switch se sont ajoutés au cahier des charges du pivot idéal ; ils ne s’y sont jamais substitués.
Cette double exigence a produit une génération de pivots hybrides (Towns, Embiid, Bam Adebayo) évalués moins sur leur registre offensif post-up traditionnel que sur leur polyvalence dans les deux sens du terrain. Le scouting universitaire et international a suivi : les cellules de recrutement ont commencé à pondérer plus lourdement le pourcentage de réussite à trois points en université ou en club européen, y compris pour des prospects listés comme pivots, un critère quasiment absent des grilles d’évaluation dix ans plus tôt.
Jokić, le pivot-passeur, et la naissance du « hub offense »
Le titre des Nuggets en 2023 a confirmé une troisième dimension, longtemps sous-évaluée dans le scouting classique du poste : la vision de jeu. Nikola Jokić a démontré qu’un pivot pouvait devenir le véritable meneur d’une attaque de haut niveau, opérant depuis le haut de raquette ou le mid-post comme point de distribution central, ce que les analystes appellent désormais un « point-center » ou une « hub offense ».
Cette réussite a eu un effet direct sur la manière dont les scouts évaluent le potentiel de passe des pivots, un attribut historiquement jugé secondaire pour ce poste. Le taux de passes décisives et surtout le nombre de « passes potentielles » (repérées par le tracking optique, y compris les passes qui auraient dû être des assists si le tireur n’avait pas manqué son tir) sont devenus des indicateurs suivis de près dès la phase de pré-draft pour tout prospect évoluant dans la raquette.
Ce que la saison 2025-2026 des Knicks a montré, c’est la reproductibilité, au moins partielle, de ce modèle. Le déplacement tactique de Karl-Anthony Towns par Mike Brown, décrit par plusieurs observateurs comme un décalque assumé du « blueprint Jokić », a permis à une attaque en difficulté de retrouver de la fluidité en réduisant la charge de création portée par Jalen Brunson. La franchise new-yorkaise a ainsi confirmé, sur la plus grande scène possible, qu’un pivot au profil de passeur pouvait devenir la clé de voûte tactique d’un champion, même sans atteindre le registre statistique inédit de Jokić lui-même.
Pour le scouting, la conséquence est concrète : les cellules de recrutement évaluent désormais des prospects intérieurs sur des critères longtemps réservés aux extérieurs, lecture de défense en supériorité numérique, qualité de passe sous pression, capacité à initier un pick-and-roll ou à jouer le short roll, en plus des fondamentaux historiques (rebond, protection du cercle, gabarit).
Wembanyama : l’anomalie qui redéfinit la grille de lecture
Reste la dernière rupture, la plus récente et sans doute la plus déstabilisante pour les recruteurs : Victor Wembanyama. Sa combinaison de taille (2,24 m), d’envergure et de mobilité n’a pas simplement ajouté une case de plus à la grille des critères de scouting : elle a rendu caduque l’idée même qu’un profil de pivot doive choisir entre dominance défensive intérieure et polyvalence offensive extérieure. Son profil combine protection du cercle historique, tir extérieur et création de jeu, les trois piliers qui, depuis 2016, étaient jusque-là traités comme des compromis à arbitrer.
L’onde de choc s’est vue très concrètement lors de la draft 2026 : plusieurs médias spécialisés (Sports Illustrated, CBS Sports, Bleacher Report) ont consacré des articles entiers à l’identification de potentiels « Wemby stoppers » parmi les prospects, un exercice de scouting inédit consistant à évaluer un joueur non plus dans l’absolu, mais en fonction de sa capacité hypothétique à limiter un adversaire précis et déjà identifié comme generationnel. Comme mentionné plus haut, le choix d’Aday Mara par le Thunder, pivot de 2,21 m à l’envergure exceptionnelle, profil défensif classique de protecteur de cercle a été interprété presque unanimement comme une décision de recrutement directement motivée par l’élimination d’Oklahoma City par les Spurs en finale de Conférence.

Il convient toutefois de manier le concept avec prudence. L’exercice consistant à chercher, dans chaque nouvelle classe de draft, le « stopper » d’un joueur dominant n’a rien d’inédit : la presse américaine a longtemps parlé de « LeBron stoppers » pour désigner des ailiers athlétiques censés contenir LeBron James, une étiquette qui n’a presque jamais résisté à l’épreuve du terrain, tant elle reposait sur une ou deux qualités physiques communes plutôt que sur une réelle équivalence de profil. Le même risque guette les « Wemby stoppers » : la plupart des prospects rangés sous cette étiquette partagent avec Wembanyama un attribut frappant (l’envergure, la détente, le gabarit) mais aucun ne cumule, comme lui, une taille de 2,24 m, une envergure hors norme, une mobilité périmétrique d’ailier et un registre offensif à trois niveaux. Ce qui fait de Wembanyama une anomalie n’est pas un trait isolé mais l’accumulation improbable de plusieurs traits rarissimes pris séparément ; réduire cette singularité à un supposé antidote reproductible relève, pour l’instant, davantage du récit médiatique que d’une catégorie de scouting réellement opérante.
Cette évolution pose tout de même une question méthodologique nouvelle aux départements scouting : faut-il continuer à recruter des pivots pour leur valeur intrinsèque (impact statistique généralisable, mesuré par les métriques de type EPM ou RAPTOR) ou commencer à recruter en fonction de matchups spécifiques anticipés contre un petit nombre de franchises rivales ? Ce débat, encore marginal, est appelé à structurer une partie de la réflexion des cellules d’analyse dans les prochaines années, à mesure que le nombre d’équipes construisant leur effectif « en creux » de Wembanyama augmente.
Ce que disent les études sur le retour sur investissement de l’analytique
Il serait toutefois trompeur de présenter cette sophistication croissante du scouting comme une martingale. Une étude récente du MIT (portée par Arnab Sarker et Anette Hosoi, publiée en 2025) a cherché à quantifier l’impact réel des investissements en analytique sur les résultats sportifs des franchises NBA, constatant que si l’investissement en données a un effet mesurable sur la performance, son retour sur investissement reste difficile à isoler tant les organisations sont désormais quasiment toutes équipées de cellules d’analyse comparables. Autrement dit, l’avantage compétitif que procurait l’analytique dans les années 2010 s’est largement dilué à mesure que la pratique s’est généralisée à l’ensemble de la ligue ce qui pousse aujourd’hui les franchises les plus avancées à chercher leur différenciation ailleurs : dans l’évaluation psychologique, la préparation physique, ou justement dans des approches de matchup ciblé comme celle qui ont orienté les choix d’Aday Mara, de Donovan Clingan (Blazers) ou encore de Zach Edey (Grizzlies).
Du côté strictement prédictif, les études économétriques sur la draft (notamment celles s’appuyant sur les données du Combine et les statistiques universitaires, comme les travaux publiés via SAS ou les analyses économétriques de la draft 2006-2014) convergent sur un constat prudent : la taille et l’envergure restent des prédicteurs solides pour les pivots, mais la plupart des tests physiques du Combine expliquent assez mal, la réussite en carrière. Ce constat renforce l’idée que le scouting moderne du poste 5 fonctionne moins comme une addition de critères mesurables que comme une tentative de synthèse entre plusieurs sources : mesures physiques, production universitaire, données de tracking, et désormais anticipation stratégique des matchups à venir.
Le retour des lineups à deux grands : draft-on encore un pivot, ou une paire ?
Il y a toutefois un paradoxe que le scouting du poste 5 a dû apprendre à digérer ces dernières années : au moment même où l’on demandait aux pivots de devenir plus mobiles, plus tireurs et plus polyvalents pour survivre au « small ball », on a commencé à en aligner deux à la fois. Une partie du titre du Thunder en 2025 est le résultat de la complémentarité entre Chet Holmgren et Isaiah Hartenstein, qui a agi comme un signal de légitimation pour un principe que beaucoup jugeaient enterré depuis l’ère des vrais « twin towers » (Hakeem Olajuwon et Ralph Sampson à Houston dans les années 1980), ou plus récemment Anthony Davis associé à Dwight Howard ou JaVale McGee lors du titre des Lakers en 2020 (ce qui relevait de l’exception et du profil d’AD).
Ce retour a une explication tactique précise, au-delà du seul exemple du Thunder. D’abord, la bataille des rebonds, et plus largement la bataille des possessions, est redevenue un enjeu stratégique à mesure que le tir à trois points, moins efficace en pourcentage brut qu’un tir proche du cercle, a mécaniquement augmenté le nombre de rebonds disponibles sur chaque tentative manquée ; aligner deux grands gabarits permet de capter davantage de ces rebonds offensifs et défensifs, une ressource que les lineups les plus petites peinent structurellement à sécuriser. Ensuite, et surtout, l’évolution des schémas défensifs a changé le calcul du risque : de plus en plus de staffs acceptent désormais de laisser tirer, sans grande contestation, des role players à l’efficacité limitée au-delà de l’arc, plutôt que d’exposer systématiquement un pivot loin du cercle pour aller les fermer. Ce choix défensif réduit le coût, autrefois rédhibitoire, d’aligner un second gabarit peu mobile en périmètre : si la défense n’a plus besoin de faire sortir ses intérieurs jusqu’à la ligne à trois points pour chaque tireur adverse, la présence d’un second protecteur du cercle redevient un atout plutôt qu’une faille.
L’ampleur du phénomène, à l’entame de la saison 2026-2027, a de quoi surprendre : les recensements de la presse spécialisée dénombraient une dizaine de franchises prêtes à s’appuyer, au moins ponctuellement, sur un duo de grands, les Cavs avec Evan Mobley et Jarrett Allen, le Thunder avec Holmgren et Hartenstein, les Rockets avec Alperen Şengün et Steven Adams (ou Capela), les Spurs avec Victor Wembanyama et Luke Kornet, les Knicks avec Karl-Anthony Towns et Mitchell Robinson ou encore les Blazers, à des degrés divers, si Robert Williams est sur le parquet avec Donovan Clingan. Chez les Rockets, la première expérimentation du duo Şengün-Adams avait déjà produit un différentiel de points extrêmement favorable sur la bataille des possessions sur la saison précédente, signe que l’association pouvait fonctionner sans sacrifier l’efficacité globale de l’équipe.

Ce retour n’est cependant pas une simple répétition du passé, et c’est précisément ce qui intéresse les scouts : contrairement aux duos de grands des années 1980-1990, généralement construits sur la seule accumulation de taille et de puissance, les paires modernes reposent sur une complémentarité de compétences. L’un des deux joueurs assume en général le rôle de protecteur du cercle en drop, pendant que l’autre écarte le jeu, passe depuis le poste haut ou attaque le cercle en dribble : Towns et Robinson à New York en est une des illustrations. La formule qui circule dans la presse pour décrire ce mouvement est éloquente : les franchises ne recopient pas 1998, elles le « remixent », en associant la taille brute d’une époque à la palette technique de l’autre. Pour les cellules de recrutement, cette tendance introduit une variable supplémentaire dans l’évaluation d’un pivot : il ne s’agit plus seulement de juger un joueur dans l’absolu, mais d’anticiper sa capacité à partager le terrain avec un autre grand gabarit sans dégrader l’équilibre défensif ni permettre le rebond adverse. Des critères auparavant secondaires : la capacité à défendre ponctuellement en position d’ailier fort, l’agilité latérale hors de la raquette, la lecture des rotations en configuration à deux intérieurs, sont ainsi devenus des points de vigilance explicites dans les rapports pré-draft. On ne recrute plus seulement « le meilleur pivot disponible » : on recrute, de plus en plus, une pièce d’un puzzle à deux grands étages.
La pérennité du rim runner
Il existe pourtant un profil de pivot que dix ans de révolution analytique, de tir à trois points et « positionless » n’ont jamais réussi à rendre obsolète : le rim runner, ce grand gabarit qui ne tire quasiment jamais à mi-distance ou à trois points, ne dirige pas le jeu, mais capte les alley-oops, finit au cercle sur les remises et protège la raquette. Loin d’avoir disparu avec l’avènement du stretch five, ce profil reste régulièrement sélectionné en loterie de draft, l’exemple de Dereck Lively II, choisi en début de premier tour en 2023 malgré une quasi-absence de registre offensif extérieur, ou plus généralement la valorisation continue de profils comme Daniel Gafford ou Mitchell Robinson, en atteste.
La raison en est presque contre-intuitive du point de vue analytique : un rim runner affiche fréquemment le pourcentage de réussite aux tirs le plus élevé de toute une rotation, précisément parce que son répertoire offensif se limite aux tentatives les plus efficaces, dunks, finitions au cercle, lancers francs obtenus au contact. Les modèles d’évaluation qui se contentent d’agréger l’efficacité au tir sans pondérer le volume et la nature des tentatives ont longtemps eu tendance à surestimer ce profil ; les approches plus récentes, qui pondèrent la contribution au jeu collectif (gravité offensive générée pour les tireurs extérieurs, qualité des écrans posés, taux de rebonds offensifs, indices défensifs dérivés du plus-minus), permettent aujourd’hui de mieux isoler sa valeur réelle, souvent portée davantage par l’impact défensif que par la production offensive brute.
Cette pérennité s’explique aussi par une réalité tactique simple : la protection du cercle et la capacité à transformer un jeu à deux (écran-passe-lob) en panier quasi automatique restent des compétences rares, difficiles à enseigner et impossibles à répliquer par le seul tir extérieur. C’est ce qui explique que le rim runner survive précisément grâce aux évolutions décrites plus haut : dans une ligue de lineups à deux grands, il devient le partenaire naturel d’un pivot davantage orienté passe ou tir. Le rim runner n’a donc pas résisté à la révolution malgré elle : il en est devenu, paradoxalement, l’un des rouages les plus recherchés, à condition d’accepter un rôle statistiquement discret mais structurellement décisif.
Conclusion : un poste éclaté en archétypes, plus qu’unifié par un prototype
Dix ans après que le « small ball » eut menacé de rendre le pivot obsolète, le poste connaît une revalorisation spectaculaire mais selon des critères qui n’ont plus grand-chose à voir avec ceux de 2016, et surtout selon une logique qui n’est plus celle d’un prototype unique. Le pivot recherché aujourd’hui peut, selon le projet de l’équipe, devenir le point d’ancrage d’une attaque (le modèle Jokić, repris par les Knicks et Karl-Anthony Towns), incarner une anomalie défensive et offensive (le modèle qu’incarne Victor Wembanyama), s’insérer comme la moitié complémentaire d’un duo de grands gabarits repensé pour l’ère moderne (Towns-Robinson, Şengün-Adams, Holmgren-Hartenstein), ou simplement rester un rim runner, profil statistiquement discret mais dont l’efficacité et l’impact défensif continuent d’en faire une valeur sûre de la loterie de draft.
Ces archétypes ne sont pas seulement multiples : ils sont de plus en plus pensés en complémentarité les uns des autres plutôt qu’en substitution. C’est sans doute la tension la plus intéressante à observer pour les prochaines classes de draft. Les cellules de scouting ne cherchent plus un seul « meilleur profil de pivot » dans l’absolu ; elles arbitrent entre la poursuite de valeurs statistiques généralisables, la chasse à des combinaisons rarissimes capables de renverser un matchup à elles seules, et l’identification de pièces complémentaires (passeurs, protecteurs, finisseurs) capables de cohabiter à deux dans la raquette sans casser l’équilibre du terrain. Le poste de pivot, loin de s’être uniformisé après une décennie de révolutions successives, s’est en réalité fragmenté en plusieurs métiers distincts sous une même étiquette, ce qui rend, paradoxalement, le travail de scouting plus complexe qu’il ne l’a jamais été.





