Alerte aux tempêtes émotionnelles : le rédacteur de ces modestes lignes n’a pas fait d’études de philosophie ; par contre, il a fait de son mieux. Si vous relevez une coquille dans l’interprétation de la pensée de l’auteur, n’hésitez pas à la corriger !
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Qu’importe le sport considéré, on se souvient le plus souvent d’un joueur ou d’une équipe pour son éclat. Le Brésil de 1970. Les Spurs de 2014. Roger Federer. Nadia Comaneci. D’autres, pourtant, entrent dans les mémoires collectives par une autre porte : celle de l’ombre.
En NBA, les Bad Boys de Detroit appartiennent sans nul doute à cette seconde catégorie. Non pas que l’équipe dirigée par Chuck Daly était totalement dénuée d’éclat. Pour autant, ces Pistons se sont forgés une réputation à coups d’épaules, de regards noirs, de fautes flagrantes et de victoires arrachées dans la douleur, voire le sang. À la fin des années 1980, ils ont été accusés de tous les maux : salir le jeu, ternir l’image de la ligue, étouffer l’adversaire par la brutalité… Les chiffres ne mentent cependant pas : entre 1988 et 1990, les Detroit Pistons ont rallié les finales NBA à trois reprises et remporté deux titres.
Avant l’avènement de ces Bad Boys, la NBA des eighties était resplendissante. C’était le sourire de Magic Johnson, le spectacle du showtime des Lakers, le basketball léché des Celtics de Larry Bird, le mythe naissant de Michael Jordan. À dire vrai, la ligue était parvenue à se racheter une image publique après les frasques de la décennie précédente : l’alcool, la drogue et la violence étaient omniprésentes dans les années 1970 et la NBA en est ressortie exsangue et au bord de la faillite. Le rebond était spectaculaire car, en moins de dix ans, la NBA était passée des abysses aux strass et paillettes.
C’est dans ce contexte que les Pistons ont pris le pouvoir. Le jeu déployé était indubitablement moins flashy, procurait moins d’émotions ; il était rugueux et, surtout, diablement efficace. Grâce à lui, Detroit a démontré qu’il était possible de gagner autrement.
C’est précisément là que la pensée de Nicolo Machiavel entre en jeu. L’auteur du Prince (1553) a consacré sa vie à la compréhension de la manière dont un homme d’État devait diriger. Il aurait certainement vu dans ces Bad Boys un cas d’école. Selon lui, dans la société civile, il faut être à la fois lucide, rusé et impitoyable pour gagner : c’est là la définition de la virtù de Machiavel, qu’il convient de brièvement présenter.
La virtù de Machiavel
La virtù est un concept pensé et développé par Machiavel. Il s’éloigne nettement de la définition que nous donnons aujourd’hui encore à la « vertu », à savoir l’honnêteté, la droiture. Au contraire, la virtù exprime la capacité d’un homme (le Prince, dans le texte de l’auteur) à dompter la fortune, c’est-à-dire le hasard, l’imprévisibilité, l’injustice. Ainsi, le prince vertueux est celui qui délaisse le monde idéal au profit du monde réel ; il ne gouverne pas comme il le devrait, mais comme il le faut :
« Un homme qui veut faire profession de bonté en tout ne peut manquer de se perdre parmi tant d’autres qui ne sont pas bons. » (Le Prince, XV).
Dans l’optique de contrôler la fortune, l’homme vertueux de Machiavel doit afficher plusieurs compétences. Il doit, avant tout, faire preuve de lucidité, car seul l’homme lucide – qui observe les autres et le monde tels qu’ils sont réellement – peut évaluer avec acuité les forces en présence et anticiper les diverses embûches qui pourraient jalonner sa route. Cette lucidité doit se doubler d’une capacité d’adaptation qui confine à la ruse, puisque l’homme vertueux doit être en mesure de tirer profit des changements de fortune.
En sus, la virtù se caractérise par un pragmatisme moral car, pour celui qui entend régner, la fin justifie les moyens. Machiavel estime que la cruauté et la tromperie peuvent être mises à disposition de l’efficacité, de la survie de l’État ou d’objectifs légitimes. Ainsi, la morale idéale… doit céder à l’action efficace.
Pour l’auteur, ces compétences sont impératives pour comprendre puis, dans un second temps, contraindre la chance. Par-là, l’homme vertueux ne sera certes pas en mesure d’exercer une domination totale sur l’imprévisible : il pourrait cependant être en mesure d’orienter les effets de la fortune en sa faveur.
Machiavel achève sa pensée (et nous, cette sous-partie) par la critique de la virtù. Compris de façon absolutiste, le concept pourrait aisément mener l’homme puissant d’abord aux excès, ensuite à la tyrannie. Et pour cause : l’accent mis sur l’efficacité, la ruse et la flexibilité morale peut être génératrice d’abus. Toutefois, pour l’auteur, cela ne constitue qu’un risque, que l’homme vertueux doit apprendre à gérer, en établissant un équilibre entre l’audace, la ruse et la prudence.
Révolutionnaire dans l’histoire de la pensée politique, la virtù trouve toute entière à s’appliquer à la NBA. Après tout, la Grande ligue a été le théâtre de dynasties et l’objectif des trente équipes est de dominer. Tâchons de traduire sportivement la pensée machiavélienne à travers sa plus belle illustration : les Bad Boys de Detroit.
Les Bad Boys : la virtù appliquée à la NBA
Lucidité, ruse et cruauté. Machiavel a dressé la liste des compétences que l’homme vertueux doit réunir pour gouverner. Les Pistons de Chuck Daly ont fait de ces ingrédients les leurs pour se hisser au sommet de la NBA.
La lucidité stratégique : comprendre les forces en présence
Être lucide, dans la pensée machiavélienne, revient à comprendre le monde tel qu’il est, non pas tel qu’on voudrait qu’il soit. Il écrit dans Le Prince :
« Il y a tant de différences entre la manière dont on vit et celle dont on devrait vivre, que celui qui néglige ce qui se fait pour s’attacher à ce qui devrait se faire apprend plutôt à se ruiner qu’à se sauver ».
Les Bad Boys ont transposé cette lucidité sur les parquets de la NBA. Ils ont vu cette ligue sans ses idéaux, ses stars ou son omniprésent storytelling ; ils ont vu un monde d’hommes, de contacts, d’intimidations et, bien sûr, d’adresse. Là où certaines équipes tentaient de produire un « beau basket », voire un « basket spectacle », les Pistons ont choisi un « basket vrai ».
Leur lucidité s’est d’abord exprimée par le rejet de la beauté comme une condition sine qua non de la victoire. Il est possible de gagner en étant mauvais, voire même en étant sale, tout comme ce l’est en étant opportuniste. Detroit l’a d’ailleurs appris à ses dépens un soir de mai 1987, au match 5 des finales de la conférence Est. Alors qu’il restait 5 secondes à jouer, les Pistons menaient d’un point face à Boston et avaient, de surcroît, la possession du ballon. Sur la remise en jeu, Larry Bird, opportuniste, a intercepté la balle pour envoyer Denis Johnson au lay-up. Les Celtics l’ont emporté d’un fil, prenant les devants dans une série qu’ils ont remporté.
Ce soir-là, Detroit a probablement compris la nature du jeu : la victoire ne revient pas à celui qui joue le mieux, mais à celui qui ne faiblit jamais. La leçon a été durement apprise. Elle a surtout été retenue et les Pistons sont devenus le parangon du réalisme.
Dans l’objectif de conquérir la NBA, le coach Chuck Daly a construit une équipe qui n’a jamais plus cherché à rivaliser sur le terrain de l’élégance. Dans une ligue gouvernée par les dynasties (celles des Lakers, celle des Celtics et, bientôt, celle des Bulls), il a compris que pour exister, Detroit devait trouver une faille. C’est l’expression de sa lucidité ; ne pas chercher à entrer dans le moule des équipes victorieuses, mais comprendre comment les tordre. Cette faille sera celle de la défense, de la dureté et de la discipline.
À l’instar de Machiavel face aux idéaux humanistes de son temps, les Bad Boys ont refusé l’illusion morale. Là où la NBA glorifiait le showtime, eux ont fait la promotion d’un jeu conflictuel et brutal. Ils ont accepté d’être haïs, car ils avaient compris que le titre NBA ne revenait pas au plus populaire, mais au plus victorieux, peu importe le canal emprunté.
Aussi, dans un monde où l’image était déjà primordiale, Detroit a incarné le réel. Cette lucidité, qui s’avère être la première étape vers la puissance selon Machiavel, leur a donné la possibilité d’agir efficacement.
La ruse : détourner les règles sans les enfreindre
La lucidité est la condition de la virtù machiavélienne et la ruse en est le moteur. Pour autant, l’auteur italien ne glorifie pas la tromperie ; il en fait un instrument de gouvernance. Dans un monde soumis à la fortune, qu’il s’agisse de la société ou d’une ligue sportive fermée, celui qui sait feindre, manipuler ou détourner les règles est celui qui, à la fin, survit. Il l’exprime ainsi dans Le Prince :
« Il faut être renard pour connaître les filets, et lion pour effrayer les loups ».
Avant d’être lion, Detroit a été le renard de la NBA.
Leur intelligence tactique s’est illustrée dans une invention : les Jordan Rules. Celles-ci étaient, initialement, un plan défensif conçu pour contrer Michael Jordan. Elles sont devenues une véritable philosophie. Les Bad Boys, avant tout le monde, avaient compris qu’aussi génial était-il, Jordan demeurait un être humain. En cela, il était sujet à la frustration, à la colère et à la douleur. Partant, pour le battre, il fallait le pousser aux confins de ses retranchements, lui imposer un défi physique redoutable et l’isoler de ses coéquipiers. Pour les deux instigateurs de ces Jordan Rules, Chuck Daly et Dick Versace, l’objectif était de « mettre [Michael Jordan] à l’épreuve physiquement, de le déstabiliser et de varier les défenses ». Cela s’est traduit par un jeu emplit de vices, à la limite de la violence. C’était de la ruse pure : la manipulation d’un système pour en retourner la logique.
Cette ruse a été théâtralisée. Thomas dirigeait ; Rodman provoquait ; Laimbeer et Mahorn exécutaient. Daly, ensuite, gérait la presse comme un stratège. Les Pistons n’étaient pas seulement durs, ils étaient calculateurs.
Ainsi, tel le renard machiavélien, les Pistons n’ont pas cherché à violer les règles : ils ont joué avec pour en trouver les limites. Ils ont maitrisé cet art (probablement) mieux que quiconque dans l’histoire de la NBA. Par-là, ils ont échappé aux filets de la réglementation de la ligue. Comme les paraguayens un sombre samedi de Coupe du Monde.
Cette ruse était toutefois polymorphe. Car les Bad Boys n’étaient pas que rugueux. Isiah Thomas savait sourire lorsqu’il le fallait. Il est aussi le héros à l’affiche du plus grand moment de ces Pistons lorsque, sur une cheville, il était à deux doigts de mener Detroit au titre NBA en 1988. De la sorte, il est presque parvenu, le temps d’une mi-temps, à rendre cette équipe romantique.
On ne les y reprendra plus.
Aux côtés du meneur, Joe Dumars faisait, lui, figure de gentleman. Sa présence permettait de feindre que la brutalité de Rodman, Laimbeer autre Mahorn n’était que l’expression d’individus isolés, et non pas celle d’une stratégie parfaitement huilée. C’est cette même ruse qui était à l’œuvre lorsque Detroit mettait son jeu rugueux de côté – jamais totalement – pour se montrer plus méthodique face à certains adversaires. L’on pense par exemple aux Blazers en 1990. Et pour cause : comment cataloguer une équipe comme étant violente si elle ne l’est qu’occasionnellement ? Tout ceci était ruse et planification, éléments qui étaient magnifiés par le dernier trait de la virtù : la cruauté.
La cruauté : le règne par la peur
La cruauté est la dimension la plus redoutable et controversée de l’œuvre de Machiavel. La moins bien interprétée, également, à notre sens. Selon lui, la cruauté n’est pas barbarie. Ce n’est pas plus une fin en soi ; c’est une force maîtrisée qui doit servir un dessin précis : gouverner dans la stabilité et la paix. Cette cruauté n’est donc en rien machiavélique, elle est utile :
« Les cruautés peuvent être bien ou mal employées. Bien employées, elles peuvent être appelées utiles, car elles s’exercent d’un seul coup et se changent ensuite en bienfaits » (Le Prince, VIII).
Les Bad Boys ont fait de la cruauté leur marque. Elle se traduisait par un jeu physique (pour manier l’euphémisme), leur refus d’aider les adversaires à se relever, leurs fautes appuyées… Tous ces éléments ont, pierre par pierre, permis de bâtir une politique de la peur. Pour autant, contrairement à une idée reçue et toujours véhiculée, cette violence était savamment organisée. Surtout, elle servait un but clairement identifié : dissuader les adversaires, leur imposer une guerre mentale qu’ils seraient certains de perdre.
Cet ascendant est aisément caractérisable dans la série des finales de conférence 1989, qui a opposé Detroit à Chicago. Plus les rencontres avançaient, plus on voyait les Bulls reculer avant le contact, anticiper le choc, détourner le regard. L’avantage des Bad Boys n’était pas seulement physique, mais avant tout psychologique. C’est là l’expression de la virtù : la peur comme outil de stabilité et de gouvernance.
Dans sa phrase la plus célèbre, Machiavel explique que le prince doit être « plutôt craint qu’aimé ». Transposée aux parquets, cette maxime illustre la stratégie de Detroit dans la seconde moitié des années 1980 : mieux vaut être redouté qu’applaudi.
Pour les Pistons, la cruauté était moins un vice qu’une méthode, une façon bien à eux d’instaurer un ordre. Dans une ligue dominée par des figures charismatiques (Magic Johnson, Larry Bird, Michael Jordan), ils ont imposé une autre forme de charisme, celui de la menace.
Cette stratégie a porté ses fruits, et pas seulement contre Jordan. Après un échec en finale NBA 1988 dans un septième match arrêté prématurément par un envahissement du terrain, les Bad Boys ont remporté les deux titres suivants. Devenus lions, les Pistons ont effrayé tous les loups de la ligue. Ils sont ainsi venus à bout des Celtics de Bird, des Knicks d’Ewing, des Bulls de Jordan (à deux reprises), des Lakers de Magic. Par une remarquable transcription sportive de la virtù machiavélienne, Detroit est parvenue à ses fins, s’est assis sur le trône et, pendant un court laps de temps, a maintenu l’ordre dans une ligue rebelle par nature.
Cette stratégie, certes efficace, possédait néanmoins un corollaire aussi évident qu’inéluctable, car le prix à payer pour cette domination n’était pas anodin, se traduisant par le désamour de l’immense majorité des acteurs et observateurs de la NBA.
Le prix de la virtù : la gloire sans l’amour
On sait comment l’histoire s’est terminée.
En 1991, les Bulls de Jordan ont enfin vaincu Detroit. Et les Pistons, balayés en quatre rencontres, ont quitté le parquet sans serrer la main de leurs adversaires. Dans ce geste passé à la postérité, beaucoup y ont vu l’ultime preuve de leur arrogance. Machiavel, au contraire, y aurait sans doute décelé autre chose : la fidélité à soi-même.
Ce soir-là, Detroit a perdu sa place au sommet de la NBA. De plus, par son attitude, l’équipe a définitivement enterré ses espoirs d’être un jour appréciée à sa juste valeur. Machiavel avait prévenu : la virtù engendre la gloire, mais jamais la reconnaissance unanime. Et les Bad Boys en ont été la démonstration la plus topique que la NBA ait connue.
Le désamour pour ces Pistons a été à la hauteur de leurs accomplissements collectifs : gigantesque. Il provenait, avant tout, des acteurs de la ligue. Nulle scène ne le symbolise mieux que celle de l’été 1992. Quand la Dream Team a été constituée pour les Jeux Olympiques de Barcelone, dirigée par Chuck Daly lui-même, Isiah Thomas est écarté. Il était pourtant le meilleur meneur du monde, aux côtés de Magic Johnson.
Officiellement, le choix relevait de l’équilibre collectif. Officieusement, tout le monde savait que de nombreux joueurs, de Jordan à Pippen, en passant par Bird, ne voulaient pas de Thomas dans le vestiaire. Le meneur, incarnation de la virtù des Bad Boys, n’était pas seulement un adversaire redoutable, mais était devenu une figure repoussoir. Alors même qu’il a cimenté un remarquable collectif autour de lui, qu’il menait à la guerre avec brio pendant les 48 minutes d’une rencontre, Thomas n’a jamais su fédérer en dehors des frontières du Michigan. Cela n’a rien d’étonnant ; le Prince victorieux, selon Machiavel, suscite la rancune de ceux qui ont été vaincus, voire humiliés. Et Thomas n’avait jamais cherché à adoucir son image. En somme, être craint, c’est aussi être isolé.
Les médias, eux aussi, ont rejeté Detroit. Aujourd’hui encore, Los Angeles incarne le showtime, les Celtics sont associés à la tradition du jeu collectif, à l’instar de San Antonio. Les Pistons, eux, ont été assimilés à la dureté. Les termes employés pour les décrire sont évocateurs : Dirty Pistons, Villains, Thugs, etc. Le dénigrement ne s’est cependant pas cantonné au jeu déployé ; les victoires de Detroit ont été minimisées. Dans la mémoire populaire, la gloire des Bad Boys est au mieux trouble, alors qu’on parle pourtant d’une équipe qui a remporté deux bagues consécutives, au milieu de l’ère surdominée par les Lakers, les Celtics et bientôt, les Bulls.
Cela renvoie, à nouveau, à ce que développait Machiavel en 1553 : le pouvoir conquis par la ruse et la cruauté suscite la méfiance. Selon les règles à laquelle nous sommes accoutumées, il ne serait pas moral de lui tresser des lauriers. Et à l’auteur d’ajouter :
« Le vulgaire se laisse toujours prendre par l’apparence et par le succès de la chose ».
Le succès, Detroit l’a eu, mais le vulgaire, c’est-à-dire le grand public, ne lui a jamais pardonné la manière.
Le désamour inhérent à la virtù s’est, enfin, étendu aux institutions elles-mêmes. Sous la pression de la ligue, les règles ont été modifiées, les défenses ont été restreintes, les contacts plus sévèrement sanctionnés. La domination des Bad Boys a poussé la NBA à redéfinir son esthétique et son règlement.
Au final, les Pistons ont été victimes de leur propre histoire et de leur propre efficacité. Ils ont su acquérir le pouvoir et, ce faisant, ont précipité leur chute. C’est tout le tragique machiavélien : la virtù du Prince crée nécessairement un ordre nouveau qui finit par s’en écarter. Detroit a dominé la ligue et la ligue, en retour, s’est précipitée de s’en détacher. Sur cet « effet ressort », l’auteur écrivait :
« Celui qui fonde un État libre et ne tue pas les fils de Brutus fonde son propre malheur ».
Les Bad Boys, grâce à leur lucidité, ont fondé un empire. Néanmoins, la NBA a dû tuer ses fils. Dès 1992, la lumière de la Dream Team a effacé l’ombre gênante de Detroit : Michael Jordan est devenu le reflet d’une Amérique qui, à nouveau, ressemblait à un gendre idéal.
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Longtemps, cette équipe a été réduite à une parenthèse honteuse de la NBA, comme le sobriquet qui la désigne l’exprime si bien, et comme si son immense succès n’était qu’une erreur de la matrice entre le spectacle des Lakers et la majesté des Bulls. En plus d’être réducteur, ce serait oublier que l’histoire est pleine d’époques machiavéliennes, au cours desquelles la conquête prend le pas sur le récit, où la domination s’impose malgré le rejet de ses contemporains.
Les Pistons n’ont pas incarné la morale du basketball, mais sa vérité. Ils ont démontré que le succès n’est pas qu’une affaire de talent – et Detroit n’en manquait pas – mais dépend aussi de la lucidité, de la ruse et de la cruauté. Leur règne a certes été bref, contesté voire détesté, mais il a été unique dans une ligue trop souvent aseptisée. Là où la NBA, depuis 1947, a souvent tenté de nous faire croire que la victoire est une affaire de beauté, Detroit, comme Machiavel, avait compris qu’il était en réalité question de maîtrise.
Par-là, les Bad Boys ont gagné des titres. Ils ont également imposé une philosophie. Ils ont prouvé que le sport pouvait être une scène de pouvoir et que, dans ce théâtre-là, la virtù reste la plus impitoyable, et la plus fascinantes, des vertus.




